PUVIS DE CHAVANNES
Vers la même époque, il avait reçu de Claude Monet une lettre touchante, où leurs vieux souvenirs revivaient
embellis par l'éloignement :
Giverny, par Vernon (Eure), 22 août 1892.
Mon cher Boudin,
Excusez-moi de n’avoir pas répondu plus vite à votre si aimable lettre; ce n’est qu’au retour de mon voyage que j’ai eu connaissance de votre lettre qui, vous le pensez, m'a été très agréable. J’ai été surtout très touché en même temps que très flatté de votre demande. Je ne puis vous annoncer aujourd’hui l’envoi de ce souvenir. Je n’ai pas travaillé cette année et je tiens à vous donner quelque chose qui soit digne de vous; mais vous n'aurez pas besoin de me rafraîchir la mémoire.
Vous savez l'affection que j'ai toujours eue pour vous, et aussi la reconnaissance. Je n’ai pas oublié que c’est vous qui, le premier, m'avez appris à voir et à comprendre.
Comme vous, bien des fois, j'ai pensé à ces débuts, à ces délicieuses courses en compagnie de Jongkind, de Courbet. Aussi ai-je été
bien heureux de voir que vous en avez conservé le souvenir.
J'espère bien cet hiver venir vous serrer la main et causer de ce
bon temps.
Votre vieil ami, CLAUDE MONET.
Eugène Boudin avait alors soixante-huit ans.
Ses habitudes de travail n'avaient pas changé.
Dès le mois de mars, il quittait Paris et commençait ses pérégrinations.
Dans les dernières années, il dut les diriger vers le Midi pour se garantir contre les douleurs rhumatismales qu'il avait contractées en peignant au grand air par tous les temps.
Mais au mois de juin, il revenait régulièrement à Deauville, et là, il achevait les tableaux qu'il avait faits au cours de ses voyages. Il restait sur les bords de la mer jusqu'à la fin de la saison, et il ne rentrait dans son atelier de Paris que vers la fin du mois de novembre.
Dans l’année qui précéda celle de sa mort, en 1897, il peignait encore au mois de novembre dans les rues de
Honfleur, et il écrivait à un de ses amis :
Le pauvre artiste a bien froid aux doigts.
Une fois ramené à Paris par l’hiver, il restait enfermé dans son atelier et travaillait sans interruption, ne sortant
pour ainsi dire jamais.
De là une production incessante dont certains amateurs s'inquiétaient. Un d’entre eux, un ami de la première heure, aurait voulu le voir modérer son ardeur et limiter le nombre des œuvres qu’il entreprenait. [1 lui avait écrit pour
lui faire des recommandations dans ce sens.
Boudin lui répondit :
Je pourrais convenir avec vous que j'ai quelquefois « galvaudé » mon talent. Mais est-il bien certain qu'avec plus d'économie dans la production, je fusse arrivé à un autre résultat? C’est fort douteux. Certains amateurs m'en font un crime. Mais lorsque je leur dirai : C’est doublé, à prendre ou à laisser! Croyez-vous qu’ils ne regimberont pas contre ma prétention ?
Du reste, je viens de passer un hiver qui est un avertissement. Je vieillis, ce n’est pas douteux. Je m’arrêterai forcément un de ces jours. Déjà je sens une grande fatigue. Ma main s’alourdit, mon œil se brouille. 11 n’y a plus que la volonté qui survit et cette habitude prise de labourer journellement mon sillon. Mais croyez que j'aurais quelque volupté à me reposer, n'était le devoir qui me pousse au travail.
Ce n’est pas lorsqu'on touche à son quinzième lustre qu’on doit
se figurer qu'on ira plus loin. Il faudra bien lâcher quelque jour le pinceau qui me semble déjà lourd.
Mais s’il m'est donné de peindre encore quelque temps, vous aurez satisfaction, car j'ai pris la résolution de ne plus mettre tant d’enfants dehors. Je vais serrer cette mécanique résolument.
Et puis, je suis bientôt fini. Il n’y a pas moins de soixante-quatre ans que je laboure. Les mauvais jours comptent double dansla vie, et Dieu sait si j'en ai eu de ces jours de désespérance et de privations de toute sorte! Je ne me fais pas d’illusion sur ce qui m'attend. Pour moi, je suis sans ambition. Je serais bien difficile si je n’étais pas satisfait de mon sort. J’en vois qui me valent et qui végètent à côté de moi.
Du reste, ne croyez pas que c’est un grand désir de lucre qui m’a poussé jusqu'à présent. Le papa Corot lui-même, qui a pas mal « galvaudé » son talent (puisque c'est le mot consacré), a eu la faiblesse, lui aussi, de se laisser circonvenir et fatiguer jusqu’à son der-
nier jour et sans profit, comme je le fais souvent.
Et dans l'intimité, Boudin disait : « Certes, je pourrais travailler moins; mais alors que ferais-je dans l'intervalle ? Je m'ennuierais. Mon seul plaisir est de peindre. »
Il aurait pu ajouter que souvent des marchands avaient voulu s'assurer sa production d'une manière exclusive, mais qu'il s’y était toujours refusé, malgré les avantages
pécuniaires qu'il aurait certainement tirés d’un semblable
arrangement fréquemment accepté. Par suite, plusieurs d’entre eux le boudaient. Mais il disait à ce sujet : « J'ai été plus de quinze ans à travailler sans rien vendre; aujourd’hui quand un amateur vient frapper à ma porte, j'éprouve un trop grand plaisir pour ne pas le satisfaire et je suis trop flatté de sa démarche pour pouvoir l'éconduire. >»
I1 s’efforçait donc de contenter tout le monde. Et comment n’y eût-il pas réussi? Ses prétentions étaient si modestes! M. Vollon raconte qu’un jour il amena dans l’atelier de Boudin un riche amateur de Marseille. Il prit Eugène Boudin à part et lui dit :
— « Je t'avertis que mon client a l'habitude de payer des prix élevés. Ne vas pas demander des prix ridicules ! »
— « Sois tranquille », lui répond Boudin, pendant que l'amateur parcourt l'atelier.
À un moment donné, le visiteur s'arrête plus longuement devant une toile qui parait fixer son choix. Boudin s'approche alors de Vollon et lui dit tout bas :
— « Tu sais, je t'avertis; si c’est ce tableau là qu’il prend, 11 me sera absolument impossible de le lui laisser à moins de trois cent cinquante francs! >...
— « C’est fort bien, dit Vollon, fais comme tu l’entends ; mais moi je ne reviendrai plus jamais chez toi avec un
amateur. »
Comme Boudin, M. Vollon avait eu des débuts très modestes. Son premier ouvrage eut cependant tout de suite une grande publicité. Il passa du premier coup sous les yeux de milliers de spectateurs. Il peignit, en effet, les numéros sur fonte émaillée des maisons de la ville de Lyon, sa ville natale. Employé dans une fonderie, il débuta par cette belle couche bleue sur laquelle se détachent les numéros des maisons. Puis 1l fit de la bijouterie, ensuite de la gravure, afin de gagner sa vie. Enfin, en 1857, il exposa à Lyon des Pier-
rots et, en 1859, 1l vint à Paris.
Eugène Boudin, en 1896, fut obligé par l’état de sa santé de retourner passer l'hiver dans le Midi. Il résolut d'aller à Venise. Il sy installa, en eflét, et revint. avec ses études à Deauville où, à peine débarqué, 1l fut interwievé par un rédacteur de l’Echo de Paris qui donna le compte-rendu de
sa visite :
« Venise n'existe plus : 1l y a des bateaux à vapeur! « Par cette boutade qu'il laissait l’autre jour échapper
devant moi, le peintre Ziem, ce toujours fidèle courtisan de
la « reine de l’Adriatique » prononçait — inconsciemment peut-être — l’oraison funèbre de l’art romantique.
« La cité de perles, de roses et de lapis que Ziem a peinte pour la joie de plusieurs générations d'amateurs, aurait-elle fait place à un port de mer quelconque, souillé de la fumée des steamers ?
« Que deviennent, hélas! l'élégance archaïque, la majesté pittoresque des vieux palais se mirant dans la lagune, si les quais de marbre s’encombrent de caisses et de ballots, si le grincement des grues à vapeur, la plainte stridente des sirènes couvrent de leurs bruits le murmure soyeux des gondoles glissant sur les canaux déserts, et si l’on n'entend plus au passage les soupirs poussés par les belles filles derrière les jalousies baissées ?
« Seul, un artiste pouvait apprécier le dommage causé par l'inévitable civilisation à la beauté de l’éternel refuge des poètes et des amoureux. Cet artiste, c’est le peintre Boudin, que j'ai eu la bonne fortune de rencontrer l’autre jour à Trouville, retour de Venise.
« Rassurez-vous, me dit-il, Venise est toujours belle; j'y ai passé quelques semaines inoubliables.
« Mais Ziem a raison de clamer un De profundis. La Venise qu’il a peinte n’existe plus guère. C'est celle des
siècles écoulés, qu'avec de savantes études et grâce à la
puissance de son imagination de poète, il a pu reconstituer merveilleusement. Mais il y a une autre Venise, celle que j'ai vue, non moins belle et d’une beauté éternelle. Les misérables efforts des hommes, voyez-vous, n’empêcheront jamais le ciel d’être bleu, les nuages de courir en troupeaux rapides ou en flocons légers sur son immense tapis de velours, et la mer de refléter les mirages du ciel.
— « Cela veut dire, mon cher maître, que, fidèle à votre propre tempérament, c’est le ciel et l'eau que vous avez peints à Venise, comme vous les avez si souvent peints au Hâvre ?
— « Justement, dit-il en s’animant. Ah! Monsieur | quels ciels merveilleux, quelles aurores, quels couchants ! Et la mer ! Combien différente de notre Manche ! À de certaines heures, c’est comme de la crème... Et encore, cette atmosphère unique au monde, ces horizons aux tons perlés!.… J'ai surpris des gris incomparables de finesse et de légèreté. Ah! ce fut pour moi une inoubliable volupté de l’œ1l que ce voyage |! »
« Une conviction ardente, un enthousiasme juvénile1lluminaient la figure hâlée du vieux peintre dont toute l’existence n’a été qu’une patiente étude de l’horizon mouvant des flots, qu’une contemplation passionnée des ciels marins
aux grandes nues chevauchantes.
« Sa face énergique, aux poils rudes et blancs, ses yeux vifs, purs, d’un bleu de faïence, son sourire naïf et large, le font prendre invariablement pour quelque loup de mer par qui le voit pour la première fois.
« Et comme la conversation a tourné et que nous parlons maintenant de lui :
— « Non, répondit-il à une de mes questions, je n’eus point de maître à proprement parler ; j'ai cherché tout seul sans être d'aucune coterie, d'aucune école, et les discussions sur la peinture m'ont toujours semblé un peu oiseuses. Pour moi, J'ai lutté longtemps avant d’être compris; aujourd’hui, heureusement, la récompense arrive; j'ai quelques amateurs qui me sont depuis longtemps fidèles, dont le nombre augmente sans cesse. Mon ambition se borne à les satisfaire.
— 4 Et vous y arrivezr...
— « Pas toujours! dit en riant M. Boudin; ceux qui sont mes amis me traitent de fainéant, et les autres me harcèlent. . .
— « Cela ne m'étonne pas, mon cher maître, et je vais leur annoncer que, de Venise, vous leur rapportez des merveilles...
— « Ah! non, dites que j'ai vu des merveilles. Dites
que Venise est toujours la plus belle des cités maritimes, le
joyau unique, le décor propice aux rêveries; rassurez les
poètes, maisne parlez pas de ma peinture.» (EUGÈNE TARDIEU).
En effet, dans l’entourage d’Eugène Boudin, plusieurs lui reprochèrent doucement, non pas d’avoir été à Venise, mais d’y avoir fait des tableaux. Pour eux, Boudin avait commis une sorte de sacrilège en abordant un sujet qui appartenait exclusivement à Ziem. Il avait beau se défendre d’avoir voulu toucher à la convention que Ziem avait créée, on le blâmait néanmoins d’avoir pénétré sur un domaine qui n’était pas le sien et qu'il aurait dû considérer comme
fermé pour lui.
Boudin ne tint pas le moindre compte de ces critiques, et se borna à répéter qu'il avait fait à Venise ce qu'il avait vu, et qu’il avait fidèlement reproduit la réalité, d’ailleurs très belle, sans penser à la Venise telle que Ziem larêvait et se plaisait à l’imaginer.
Le souci que Boudin avait eu de demeurer exact était poussé si loin, que dans un de ses plus importants tableaux, on voyait, au premier plan, des chalands chargés de paille, défilant sur un canal, et, au fond, une magnifique suite de palais et de monuments; et comme la vue de ce fourrage paraissait choquer l'amateur en offrant un contraste fâcheux
avec ce fonds de somptueuse architecture, Boudin prit soin
d'expliquer qu’à Venise 1l n’y avait pas de rues, mais seulement des canaux, et que tous les services se faisaient par eau; que, par suite, le jour où 1l avait fait ce tableau un convoi de bateaux chargés de paille avait défilé devant lui, que cela n'avait rien que de normal là-bas, et qu'il avait reproduit ce qui se voyait habituellement et ce qu’il avait
vu précisément ce jour-là.
L'amateur cependant ne se laissa pas convaincre, et il pria Boudin de faire disparaitre la tache jaune que formait cet amas de paille. Boudin, très accommodant, n’insista pas, et, content de son explication, céda au désir de l’ache-
teur, qui préférait voir l'église Saint-Marc sans le convoi de fourrage.
Venise fut sa dernière étape.
Au mois de février 1898, il se sentit malade.
À cette époque, 1l écrivait la lettre suivante à un de ses
amis :
be Paris, le 18 février 1898.
Cher Monsieur,
Vous excuserez un malade qui aurait dû depuis plusieurs semaines aller prendre de vos nouvelles et vous souhaiter le bonjour : mais voilà près de six semaines que je suis atteint de l’influenza avec une fièvre qui m'a cloué au lit assez longtemps.
Mon plus grand supplice, à part la maladie, c’est que je n'ai pu, jusqu'à présent, me livrer à aucun travail et je ne sais vraiment quand je serai en état de reprendre la palette, quoique je puisse déjà visiter l’atelier en curieux.
Croyez, cher Monsieur, à mes meilleurs sentiments et agréez mes cordiales salutations.
EE POUDIN:
Boudin se tenait dans son atelier, assis tout près du poèle. Il avait froid jusqu'aux os, disait-il, et ne parvenait pas à se réchaufier. Il n’avait plus de forces et ses jambes le soutenaient à peine.
Il voulut aller au soleil et se rendit à Beaulieu-sur-Mer.
De là, 1l écrivait à la date du 25 avril 1898 :
Cher Monsieur,
Votre lettre me parvient à Beaulieu où je suis depuis trois
semaines déjà sans que j’en aie ressenti un grand bien-être.
IH est vrai que je suis parti beaucoup plus malade que je ne croyais l’être, car, arrivé à Nice, je ne pouvais plus me traîner et j'ai cru un moment que j'allais être obligé de me faire conduire à l’hôpital. Mes jambes m’'abandonnaient, je ne pouvais faire vingt pas sans succomber. Enfin, j'ai gagné Beaulieu où j'ai trouvé un gîte, mais, hélas ! pas la santé. Car je suis depuis trois semaines dans le plus triste état, pouvant à peine me traîner et ne mangeant plus.
J'avais tout d’abord éprouvé un petit mieux, mais il ne s’est pas maintenu. J'ai consulté un médecin qui m’a mis au lait pour toute nourriture et j'en suis arrivé à un état de faiblesse très inquiétant, car je peux à peine me traîner à quelques centaines de pas du logis.
Pour comble, la semaine a été et continue d’être mauvaise. Le soleil est absent, et le temps maussade et froid ajoute à ma détresse de malade. Je ne sais vraiment si je pourrai me remettre sur pied et reprendre quelques forces. C’est douteux.
Vous voulez bien me consulter relativement à quelques toiles que vous désirez exposer (à l'Exposition des Beaux-Arts de Périgueux). Je vous en prie, faites tout ce qu’il vous plaira à cet égard et ce sera pour le mieux.
Je suis si peu à la peinture, réduit comme je le suis par la maladie, que je ne prends même pas la peine de regarder autour de moi. Pourtant dans les rares moments où le ciel est clément, c'est assez beau pour tenter le peintre, mais je n’y songe même pas, tellement la maladie m’a abattu.
Toutefois le pittoresque a disparu. I1 y a de beaux jardins remplis d’orangers, de citronniers, d'arbres exotiques, mais tout est accaparé
pour faire des jardins.
Voila que va s'ouvrir la lutte entre les deux Salons. On pourra comparer et ce sera, je crois, une étude assez curieuse dont je me désintéresse,
Agréez, cher Monsieur, mes plus cordiales salutations.
À la même époque, il écrivait à un ami de Honfleur, M. D. Louveau :
Beaulieu-sur-Mer, 15 mai 1898.
Mon cher monsieur Louveau,
C'est de Beaulieu, où je suis depuis deux mois, que je réponds à la lettre que vous m'avez adressée à Paris. Vous ignorez que depuis cinq mois tout à l’heure je traîne une existence maladive, à la suite d'une violente attaque d'influenza ; que, ne pouvant me remettre à Paris, j'ai dû changer de climat et essayer d’un pays plus favorisé AU SOEUR 3
Hélas ! je suis loin d’y avoir retrouvé une santé perdue... Dans quelques jours, nous allons quitter cette côte bénie des uns, mais où je n’ai puniréchauffer mes pauvres vieux os, ni retrouver la vigueur; je vais revenir vers notre Normandie, très affaibli par un régime de lait qui m'est imposé, car j’ai absolument perdu la faculté de digérer tout aliment solide ou fortifiant.….
Retrouverai-je, au pays natal, mes forces perdues ? J'en doute, car
je suis arrivé à un degré d’'épuisement absolu.. pouvant à peine mar-
cher cent pas. et n'ayant plus la force de tenir le pinceau, ce qui est une de mes douleurs les plus vives.
J'ai vu souvent à Paris notre ami Marais... il est venu me rendre visite la veille de mon départ pour le midi, mais là, je me croyais encore assez fort pour me risquer à un voyage lointain sur lequel je comptais pour m'apporter la santé. Je m'étais trompé et je me suis trouvé ici sur le point de succomber dix fois.
J'espère pourtant revoir encore notre vieille cage normande et chercher la convalescence peut-être possible encore. Mais je pars bien affaibli et bien découragé, je vous assure...
Nous comptons, si nous arrivons à bon port, vous voir dans les premiers jours de juin à Deauville... On m y envoie respirer l’air natal de préférence à celui du Midi... Cela me réussira-t-ilr Le fait est que je ne voudrais par mourir ici, je suis trop loin de tous les amis et connaissances, et surtout des miens.
Je veux croire que votre santé, ainsi que celle de Madame Louveau est bonne, malgré les temps rigoureux qu'on signale, et je souhaite de pouvoir vous donner la main bientôt.
Bien affectueusement à vous.
I1 revint à Paris de plus en plus faible, et, un matin, au moment où 1l préparait sa palette pour tâcher de se remettre au travail, il tomba de son escabeau sur le plancher. Ce fut la fin. Il ne put désormais aller dans son atelier. Il vécut
sur une chaise longue dans sa salle à manger, relisant Les
Maîtres d'autrefois, de Fromentin, ces maîtres flamands et
hollandais qu'il avait étudiés avec tant d’ardeur quand, en 1846, il était venu à Paris grâce aux subsides de la ville du Hâvre. C'était un retour à des débuts éloignés de plus de cinquante ans.
Mais bientôt, se sentant définitivement perdu, il fit ses
dernières recommandations au sujet de ses études et de ses
croquis précieusement conservés et soigneusement classés pendant un demi-siècle de travail, et il décida d’aller mourir à Deauville, dans son châlet, près de sa ville natale, en face de la mer. À Paris, il étouffait, disait-1l. À tout prix, au risque de ne pas arriver vivant, il voulait s’en aller là-bas.
Sa volonté fut accomplie grâce à un suprême effort d'énergie de sa part.
En s’éloignant de Paris, il se rendait bien compte de sa situation et 1l sentait qu'il ne reverrait plus son atelier. À ce moment il n'avait qu'un seul souci. Il laissait un grand nombre d’études peintes et de toiles ébauchées. Il laissait surtout une quarantaine de cartons contenant un ensemble innombrable de croquis d’après nature, le tout classé et annoté. I1 ne voulait pas que ce long travail d’un demisiècle fût livré au public et tombât dans la circulation.
Transporté à Deauville au mois de juin 1898, 1l se sou-
tint jusqu’au huit août suivant.
AN
A la nouvelle de sa mort, M. Roger-Milès publia un article qui rappelle bien les derniers jours de la vie du
Peintre :
« La dernière fois que je le vis dans son atelier de la
place Vintimille — il y a decela des mois — 1l était en veine
de causerie et il parla de sa longue carrière, sans amertume,
en homme qui ne regrette rien, qui a la conscience pure de
N° 37. — Boudin Louis-Eugène (8 août 1898). — Du Registre des décès de la Commune de Deauville, pour l’année mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, est extrait :
Aujourd'hui : huitième jour du mois d'Août de l’année mil huit cent quatrevingt-dix-huit, à dix heures du matin, en la maison commune, devant nous Hunebelle Édouard-Adolphe, Maire, officier de la Légion d'Honneur, faisant les fonctions d’officier de l'Etat Civil de la Commune de Deauville, Canton de Trouville, Département du Calvados, ont comparu : Adam Jules-Arsène, âgé de trente-six ans, journalier, domicilié rue de la Banque, à Deauville, et Ponchy Eugène, âgé de soixantetrois ans, secrétaire de mairie, officier d’'Académie, aussi domicilié à Deauville, à l'Hôtel de Ville, tous deux voisins et non parents du défunt, lesquels nous ont déclaré que cejourd’hui à six heures du matin, Boudin Louis-Eugène, âgé de soixantequatorze ans, artiste peintre, Chevalier de la Légion d'Honneur, domicilié rue Oliffe, à Deauville, veuf de feue Guedès Marie-Anne, fils de feu Boudin Léonard-Sébastien et de feue Buffet Marie-Félicité, née à Honfleur, est décédé en sa maison dans cette commune, Ce dont nous nous sommes assuré, et qui nous est de plus affirmé par certificat du docteur Leneveu, domicilié à Trouville : c’est pourquoi nous avons rédigé le présent acte, que les déclarants ont signé avec nous après lecture.
Ont signé : J. ApaM ; E. Poncxy ; Ep. HUNEBELLE.
toute défaillance; en vaillant qui ne doit qu'à lui, à son effort, à son talent, l'estime où le tiennent les seuls gens capables de l’apprécier et de l'aimer; en travailleur qui n’a
jamais rien demandé et à qui l’on n'a rien donné.
« I1 s'était assis devant le petit bahut où, dans des chemises, ses croquis et ses dessins étaient classés avec ordre, et, les tirant une à une, il les ouvrit et les feuilleta. C'était toute sa vie qui lui passait sous les yeux; c'était son labeur de cinquante années qui apparaissait avec sa palpitation spéciale; c'était l'étude continue d’un observateur fin et avisé, spirituel quand il croquait en une synthèse expressive les gens des villes égarés sur les plages, plein d'émotion quand il consacrait ses menus papiers aux gens de la mer et aux bateaux, ces coquilles qui ont une âme et ces voiles
qui sont des ailes !
« [1 y avait là tout ce qui avait été la passion de cet homme formé à l’école des maîtres de l’école de 1830; des pêcheurs et des sloops de pêche, des coups de vent et des accalmies, le grouillement des baigneurs sur le sable fin ou la rudesse des galets; la coquetterie humaine ballotée par la mode capricieuse, et marquant chaque année d’une déchéanceet d’uneinvention nouvelle, en face de l’immuable
splendeur de la mer, sur le miroir de laquelle le soleil
incessament fait jouer sa féerie de lumière dans le décor fugitif des nuages.
« Et chaque feuillet rappelait au vieux peintre un incident, un tableau depuis longtemps daté et oublié dans son œuvre; il évoquait sans lassitude et sans fatuité son passé tout frémissant de souvenirs. Sa mémoire, présente et claire, se répandait comme une source dont rien n’a souillé le flot intarissable; et c'était une joie attendrie vraiment que de l'entendre parler, lui qui est certainement un des plus distingués petits-maîtres de notre école française, petit-maître ayant ici le sens qu’on donne à ce mot pour désigner les délicieux Flamands du dix-septième siècle qui sont l’orgueil des collections particulières et des musées.
« Je me le rappelle me disant avec une larme dans son œil bleu profond : « À Paris, je suis comme un exilé! » La ville ne convenait ni à son tempérament, n1 à son art; 1l lui fallait les grands horizons, les grands tumultes de la nature et les grands recueillements.
« Elevé au bord de la mer, dans la brutale harmonie des vagues, au spectacle toujours renouvelé des bateaux qui vont et viennent, des marins et des pêcheurs, des ciels agités, calmes, assombris, étincelants, prodigieusement élevés ou lourdement abaïissés, suivant qu’il est dans le caprice
des vents de les forcer à telle ou telle forme, Eugène Bou-
din réalise l’idée qu'on doit se faire du peintre de marine.
« Chaque morceau qu'il a signé marque un aspect dans le temps; rien n’y est laissé au hasard; on devine que tous ces effets ont été vus, et on constate qu'il ont été notés et interprétés avec une incroyable virtuosité de pinceau ou de crayon; je n’en veux citer pour exemple que ses soleils couchants, de mignonnes études qui prennent des proportions de chefs-d’œuvre avec leurs accents vigoureux, leur étrange vérité de pittoresque et l’admirable poésie qui s'en dégage : le soleil jette autour de son orbe la prodigalité de sa pourpre éclatante : tout est calme pourtant; le vent même a suspendu son vol et les êtres comme les choses, comme les éléments, restent immobilisés dans leur admiration, devant cette souriante apothéose d’un beau jour où tout est harmonie, caresse, passion, lumière |
« C'est avec un pareil spectacle sous les yeux, spectacle qu’il avait si souvent traduit, sans qu'on puisse jamais lui reprocher d’être monotone, que Boudin a voulu mourir. Il y a une quinzaine à peine, se sentant plus mal, il comprit que sor heure était proche. Par un dernier effort de volonté, il exigea qu’on le ramenât, de Paris, à cette mer dont l’air le grisait.
« Le voyage, on le devine, fut cruel au malade; mais 1l
y avait, au bout de cette épreuve, un coin de ciel aimé, à
regarder, et des barques dont le balancement, dans le clapotis de l’eau, saurait bercer sa douleur.
« C’en était trop cependant; Boudin arriva là-bas épuisé, et comme si son mal lui avait consenti un crédit assez long et une faveur assez grande en lui ménageant la suprême ivresse de s’emplir encore une fois les poumons d’air salin,
il acheva de mourir. »
—— ne
Ses obsèques .énrent lieu le vendredi 12 août 1898, à l’église de la Trinité, et 1l fut enseveli au cimetière Saint- Vincent, à Montmartre, dans la tombe où reposaient déjà les restes de sa femme.
Voici comment le journal Ze Temps rendit compte de cette
cérémonie :
« On a célébré aujourd’hui, à midi, en l’église de la Trinité, le service funèbre du peintre Eugène Boudin.
« Ramené, dans la journée d’hier, de Deauville, le corps avait été exposé, en attendant la cérémonie, dans un des caveaux de l’église. IL a été transporté, après le service, au cimetière Saint-Vincent de Montmartre, dans un caveau de famille.
« Peu de Parisiens connaissent aujourd’hui ce cimetière qui est l’ancien cimetière paroissial de Montmartre. Assis au sommet de la butte, sur le versant qui regarde le nord, il ne reçoit plus que de loin en loin la dépouille de quelque membre d’une des vieilles familles montmartroises en possession depuis longtemps d’un caveau.
« De la rue Saint-Vincent à la rue Caulaincourt, en
pente raide, ses allées ombreuses dégringolent, accessibles seulement aux piétons. Le calme profond qui règne n’est troublé que par les cris joyeux des oiseaux, et les cercueils, à l’ancienne mode provinciale, y pénètrent sur les épaules de robustes porteurs.
« Et, par une radieuse journée comme celle-ci, sous le clair soleil qu'on voit dans le lointain poudroyer jusqu'à la plaine Saint-Denis, sur les toits éparpillés de la banlieue, le vieux champ de repos, perdu sous les feuilles, n’a plus rien de plus funèbre. On ne saurait rêver une cité des morts plus discrète et moins imprégnée de tristesse.
« Arrivé devant la tombe, le cortège a fait halte. Sur un tréteau, dans l’allée, on a déposé le cercueil, on a entassé les couronnes et, devant ce reposoir improvisé, paré de couleurs éclatantes, qui eût été un modèle exquis pour un peintre, deux discours sans pompe, mais émus, ont été prononcés.
« M. Kaempfen, directeur des musées nationaux, représentant le ministre des Beaux-Arts, a retracé en termes touchants la carrière du maître. M. Louveau, conseiller municipal de Honfleur, a surtout insisté sur l’étroite aflection qui unissait Boudin à sa ville natale.
« Ilen a donné dans son testament une dernière preuve
en lui léguant un choix important de très belles toiles. »
Voici le texte du discours que M. Kaempien, directeur des musées nationaux, chargé de représenter M. Léon Bourgeois, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-
Arts, prononça devant la tombe :
« Le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux- Arts a voulu qu'une parole d’adieu fût dite en son nom sur la tombe de l’homme simple, discret et modeste, du travailleur infatigable, du bon et loyal peintre qui vient de
nous être enlevé.
« Eugène Boudin était né à Honfleur. Fils de pilote, son enfance fut bercée sur la vague, au souffle du vent, sous le ciel vaste, aux changeants aspects, et le ciel et la mer furent ses premières amours, auxquelles il demeura toujours
fidèle.
« Le ciel et la mer, voilà ce qu'il essayait de peindre quand il pouvait s'échapper de la petite boutique de marchand de couleurs qu’il avait ouverte pour gagner sa vie; et plus tard, encouragé et conseillé par un grand artiste qu’un hasard heureuxavait mis sur son chemin, lorsqu'ilse fut décidé de laisser 1à le commerce, voilà ce qu’il peignit sans cesse avec passion et le cœur plein de joie. .... et ainsi jusqu’à la fin.
« Avec quelle conscience et quelle patiente ardeur il
cherchait la vérité ; tous ceux qui l’ont connu le diront.
« Il avait le don de la vie. On la sent dans les ciels aux nuages d’un gris sombre auxquels il se plaisait, dans ses flotilles de bateaux de pêche, dans les groupes de gens de mer ou de gens du monde en villégiature, dont il peuplait ses plages. Son pinceau avait des finesses de coloration exquises.
« Et ce talent exact et sincère, poétique aussi, était si bien marqué d’une empreinte personnelle, que devant une toile d'Eugène Boudin il n’était guère possible de mettre un autre nom que le sien.
« L'artiste que nous regrettons aura sa place parmi ceux à qui ne manquera jamais le suffrage des délicats.
« [laisse de belles œuvres; il laisse aussi un bel exemple : 11 aima l’art non pour la célébrité ou pour le profit, mais
pour l'art lui même. »
Le 9 janvier 1899, s’ouvrit à l’école des Beaux-Arts l’Exposition des œuvres d’Eugène Boudin.
Là se trouvait réuni un ensemble de 364 tableaux et de
93 pastels et aquarelles envoyés de tous les points de la
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France et même venus de l'étranger. Les musées et les amateurs s'étaient empressés de répondre à l’appel d’un comité qui comptait parmi ses membres M. Léon Bourgeois, ancien président du Conseil, M. Roujon, directeur des Beaux- Arts, M. Albert Sorel, de l’Académie Française, M. Vollon, M. Paul Dubois, M. Cormon, de l’Institut, M. Kaempien, directeur des Musées Nationaux, M. Bénédite, conserva-
teur du musée du Luxembourg, M. de Fourcaud, professeur
à l’école des Beaux-Arts, M. Marais, maire du Hâvre, M, : Butel,, maire de Honfleur, des peintres comme MM. Carolus-Duran, Blanche, Carrière, Cazin, Damoye, Fantin-Latour, Gervex, Guignard, Guillemet, Harpignies, Helleu, Lebourg, Lhermitte, Claude Monet, Quost, Raffaelli, Tissot, le sculpteur Guilbert, descritiques d’artcomme MM. Arsène Alexandre, Gustave Geffroy, Roger Marx, André Michel, Roger Milès, Armand Silvestre, Thiébault- Sisson, des amateurs comme MM. le docteur Abadie, Eugène Adam, Charles de Bériot, Bourgès (de Bordeaux), le docteur Brocq, C. Coquelin, Georges Feydeau, Louveau (de Honfleur), Georges Lutz, de Meur, de Saint-Albin, Tavernier, Georges Viau.
Artistes et amateurs eurent à cœur de participer à l’hommage rendu à la mémoire du peintre. M. Georges Leygues, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, acheta un des plus importants et des plus beaux tableaux de l'Exposition : ‘ Le Port de Bordeaux (1874) *,
Dès la fermeture de l’exposition, cette toile remarquable
fut placée au Musée du Luxembourg.
Eugène Boudin, nous l’avons dit, avait laissé un nombre considérable d’études peintes, de croquis au crayon, au pastel et à l’aquarelle.
Les études peintes furent offertes par la famille de l'artiste à la ville du Hâvre, pour le musée et les écoles de la ville.
Les croquis au crayon, au pastel et à l’aquarelle furent donnés à l'Etat et remis au Louvre pour être répartis entre le musée du Luxembourg et les musées de province.
D'autre part, les amis du peintre firent entre eux une souscription, et, avec le concours de l’État, de la Société du Vièux Honfieur, de la ville de Honfleur, des’ parènts d'Eugène Boudin, ils firent exécuter, par le distingué sculpteur Ernest Guilbert, un buste en marbre qui fut offert à la
ville natale de l’artiste.