‹ Eugène BoudinChapitre 8 sur 25 · IX · texte numérisé non relu

IX

Le père Martin était une physionomie curieuse, comme l'atteste la lettre suivante qu'il écrivait à Eugène Boudin, le

19 décembre 1887 :

Mon cher Boudin,

Je voulais aller chez vous ce matin, mais la neige m'a pris en route et je suis revenu mouillé comme un barbet.

Voilà ce qui motivait ma visite, en dehors du plaisir de vous serrer la main.

Il y a quelques jours, le matin, en mon absence, le commissaire

de police est vénu avéc son aide, M. (........ ) qui a désigné la toile

de Corot que vous aviez regardée et que vous avez dû copier chez le

maître. Je ne sais qui a motivé cette action. Je crois que les brochets veulent manger le fretin. Lépine a vu cette toile chez Corot, son maitre, et va me remettre une attestation.

Je suis en train d'établir mon honorabilité. Après quarante ans

d’un commerce honnête, être obligé d’établir que l’on n’est pas un

filou, c’est raide, comme disait ce pauvre Malinet.

J'ai écrit à M. Doria et à tous les clients dont le nom a quelque importance. M. Anatole de la Forge vient de m'envoyer une lettre que beaucoup de ces gredins seraient fiers d’avoir. Ainsi, cher ami,

vous voyez ce que vous avez à faire dans mon intérêt comme dans

celui de la vérité. Je serais bien aise, en allanttrouver M. Atthalin, non pas de lui prouver que je ne peux pas me tromper, mais que je suis incapable de vendre une toile que je ne croirais pas du maître.

Mon cher Boudin, M. Corot a peint pendant plus de cinquantecinq ans; il a fait sans doute plus de quatre à cinq mille peintures, ce qui ne veut pas dire que tout cela soit des chefs-d’œuvre, puisqu'il a été longtemps qu’il n’était pas accepté pour le prix des cadres. Si tout cela avait été des merveilles, cela rendrait la génération encore plus bête qu’elle n'est, et cela n’est déjà pas mal.

Je vous serre la main d'amitié.

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