MARTIN
Le 14 janvier 1863, Eugène Boudin se marie, au HÂâvre, avec Marie-Anne Guédès, qui lui apporte en dot une somme de 2.000 francs. Quelques mois plus tard il a la douleur de perdre son père. À ce sujet, Jongkind lui a écrit la lettre suivante :
Paris, 6 juin 1863.
Mon bon ami Boudin,
J'ai bièen souvent pensé à mon voyage de l’année passée et à tant
de preuves de bonne amitié lorsque j'ai fait votre connaissance à Honfleur et à Trouville.
Enfin, je vous prie de vouloir bien accepter l'assurance que je suis sensible à la lettre que vous m'avez envoyée le 3 juin 1863 et je vous prie, en même temps, d’accepter l’assurance que je prends part à la perte douloureuse de votre bon père, que je me rappelle encore très bien. Ce brave homme m’a reçu de bonne amitié et m’a raconté ses souvenirs de Hollande.
Mon bon ami Boudin, il faut prier Dieu, la grande consolation et aide, pour la paix de l’âme de votre bon père. Vous savez aussi bien que moi ce que la religion nous apprend.
Ayez aussi la bonté de dire mes respects à votre bonne mère et à tous vos parents.
Je n'ai pas beaucoup à ajouter à celle-ci. Il serait bien possible que je vienne cette année au Hâvre. Je serai heureux d’aller vous voir.
Je travaille toujours. Mes tableaux sont parmi les refusés et j'ai du succès.
J'ai vu votre tableau ; il est assez bien placé et est très bon.
Pour le reste, je souffre toujours et il faut du temps et du repos pour me rétablir. J'espère le mieux.
Je finis pour aujourd’hui de vous écrire.
Veuillez recevoir mes salutations et mes souhaits pour vous et pour Madame Marianne.
Je me recommande à votre bon souvenir et à votre bonne amitié.
Tout à vous,
JONGKIND
9, rue de Chevreuse,
Au mois d'août de cette même année 1863, Jongkind revient à Honfleur et voici, à ce sujet, les lettres qu'il écrit à son ami Eugène Boudin qui était à ce moment à Trou-
ville.
Paris, 13 août 1803.
Mon bon ami Boudin,
Jusqu'à présent, j'ai attendu pour vous écrire. Il y a plusieurs Causes; entre autres, un déménagement.
J'ai pris un troisième étage dans la même maison, où vous étiez venu me voir.
Suivant votre lettre, j'ai fait retirer votre tableau du Salon — « Le Port de Honfleur » — il est chez moi et à votre disposition.
Mais, la principale raison pour laquelle je vous écris aujourd’hui, c'est que Madame Fesser et moi nous voulons faire le voyage de Normandie, et, après réflexion, nous installer pour six semaines ou deux mois à Honfleur.
Ma position financière n’est pas brillante. Maïs, pour être tranquille et faire quelques études et pour voir la mer et la belle nature, je serais heureux de trouver à Honfleur une ou deux chambres convenables et pas cher. Enfin, vous connaissez cet endroit et je vous prie de vouloir bien, par retour de poste, m'envoyer, si vous pouvez, quelque adresse de bourgeois où nous serons bien.
Vous savez probablement par expérience quand on descend à l'hôtel ou à l'auberge, que tout revient trop cher, tandis que madame
Fesser et moi nous ferons notre cuisine.
Mon bon Boudin, si je peux arranger mes affaires d’après mes désirs, je compte alors sur le plaisir de vous revoir bientôt.
Dans tous les cas, ayez la bonté de m'écrire aussitôt que possible.
En attendant, je vous envoie le souhait le plus heureux pour vous et pour Madame Marianne.
Votre ami.
JONGKIND
9, rue de Chevreuse.
Samedi, 5 septembre 1863.
Mon bon ami Boudin,
Voilà déjà une dizaine de jours que nous sommes à Honfleur et que je remets chaque jour de vous donner de mes nouvelles.
D'abord, je vous dirai que j'ai reçu votre bonne lettre, il y a à peu près un mois, avec les adresses de vos amis à Honfleur. Je vous remercie aussi pour la réponse que vous aviez envoyée sur la mienne.
J'ai vu M. Dubourg:; il a été fort honnête pour nous. J'ai voulu voir M. Hamelin, mais il était toujours sorti.
Enfin, le principal c’est que Madame Fesser et moi nous sommes de retour en Normandie et installés à Honfleur, rue du Puits, N° 31. Nous sommes bien logés. Votre ancienne maison de l’année passée était occupée.
Avec tout cela j'ai pensé et parlé d’aller vous voir, mais avant tout
prendre bien ses mesures. Je veux dire, mon intention est d’aller au Hâvre un matin, par le bateau et loger la nuit dans notre chambre de l'année passée, et le lendemain matin partir pour Trouville, de façon à pouvoir revenir le soir, en se promenant, à Honfleur.
Cette année, c’est encore la même histoire que l’année passée ; faute d'argent je me trouve obligé, sur la moindre dépense, de faire mes calculs et réflexions.
En attendant, j'ai dessiné quelques bateaux et quelques croquis sur Honfleur.
Je tâcherai de mettre mon talent en pratique et je serais fort heureux de pouvoir placer mes tableaux ici pendant mon séjour.
Dans tous les cas, je ne tarderai pas à aller vous voir et Madame Marianne.
Je vous prie de prendre l’assurance que je serai bien heureux de vous voir et de causer de beaux-arts, etc.., etc.., etc.
Recevez ainsi les souhaits les plus heureux de votre ami.
JONGKIND
s1, mue du:Puits
à Honfleur.
1 octobre 1803.
Mon cher Boudin,
J'ai reçu votre lettre du 23 septembre et je vous écris pour vous
donner quelques réponses.
Le temps est tellement contraire que nous avions eu le projet d'aller vous voir d’aujourd’hui à demain, et puis chaque fois nous étions retenus par la pluie.
Enfin, la décision de Madame Fesser et de moi est de quitter Honfleur dans huit jours, pour être de retour à Paris le 8 Octobre.
Mais, avant de partir, il faut espérer que le temps se remettra encore pour quelques jours et que nous viendrons vous voir avant notre départ d’'Honfleur.
Je vous dirai que les pluies et les vents m'ont beaucoup dérangé de pouvoir peindre et travailler d’après nature. Ensuite, pour profiter avec succès de mes études d’après nature, il m'aurait fallu au moins deux mois de plus.
J'espère pouvoir m’arranger pour l’année prochaine et être plus heureux ; je veux dire de venir plus tôt et de rester plus longtemps.
En attendant, je vous remercie pour toutes les preuves de bonne amitié jusqu'à l'avantage de vous revoir.
Je vous prie de recevoir mes souhaits les plus heureux ainsi que mes salutations sincères pour Madame Marianne.
Votre ami, JONGKIND.
Honfleur, 1 octobre 1863.
gl, fue du Puits:
En 1864, Boudin est encore à Trouville.
Au mois d'août Jongkind revient à Honfleur. Claude
Monet esta Honfleur également. Il habite chez la mère
Toutain, à la ferme Saint-Siméon. Tous deux correspondent
avec Boudin.
Le 6 août 1864, Jongkind lui écrit :
Paris, 6 août 1864.
Mon bon Boudin,
Votre lettre du 25 juillet m'est bien arrivée et il m'a fait plaisir d’avoir de vos nouvelles et de voir que vous pensez à moi de bonne amitié.
Je vous écris donc pour vous remercier de tous vos bons souvenirs et je vous dirai pourquoi j'ai tardé à vous écrire : à cause de l’incertitude où je suis du côté où je dois diriger mes pas.
Aussi, c'est par expérience que j'ose vous dire que je désire de préférence retourner au Hâvre ou à Honfleur. D'ailleurs, je connais déjà cet endroit et alors je reverrai avec plus de raison et plus sincère la nature que j'aime à peindre.
Si j'étais rentier, je trouve Honfleur un pays admirable, aussi pour y vivre ; j'aime beaucoup le cidre etle bon pain de Normandie.
Voilà donc une raison bien établie : mais Madame Fesser pense à aller voir sa mère, et moi-même j'avais l'intention d'aller en Belgique voir Bruxelles où j'ai quelques amis, passer par Anvers, et revoir mon pays natal.
Seulement, ce voyage est très coûteux et, si ce n’est pas pour
rester, assez fatigant; aussi pour exécuter ce dessein, je crois qu’il
faut attendre un meilleur moment et que je trouve là-bas, en même temps, quelques travaux. Bien entendu que c’est ma seule ressource d'existence.
Je ne peux vous donner aujourd’hui aucun résultat définitif de toutes mes pensées, mais je vous écris tout de même et aussitôt que je serai au Hâvre ou à Honfleur, je vous le ferai savoir.
Suivant votre lettre, je vois avec regret que Marianne est malade, mais j'espère que le bon air de Trouville et la tranquillité de la campagne feront leur effet prompt et heureux pour qu’elle soit bientôt rétablie, avec l'espoir de nous revoir.
Madame Fesser est bien portante et a toujours beaucoup de bontés pour moi. Il faut savoir que j'étais engagé et invité d'aller faire quelques tableaux, mais elle ne pourrait pas m’accompagner et pour cette raison je suis resté à Paris parce qu’il me faut toujours beaucoup de ménagements, etc.
Mon bon Boudin, recevez l'assurance que je serai bien content de vous revoir avec Marianne.
Nous nous promènerons ensemble, et nous mangerons ensemble, et nous boirons ensemble de bon cidre et de bons morceaux.
Si je ne viens pas, je vous écrirai plus tard et je vous prie de me donner de vos nouvelles.
Recevez mes meilleurs souhaits de toute amitié.
JONGKIND
9, rue de Chevreuse.
Cependant, Jongkind se décide à quitter Paris et à
jose
revenir à Honfleur, ainsi qu’en témoigne cette lettre au sculpteur Prouha.
Depuis huit jours que j'ai quitté Paris et me voilà à Honfleur, le pays que j'ai revu comme toujours avec un nouveau plaisir. C’est un petit port de mer où il y a toujours dix ou vingt navires de toutes nations, sans compter des bateaux marchands et de pêche du pays même. Je vous dis cela comme très intéressant pour mes études.
J'ai pris déjà quelques bains de mer etje bois beaucoup de cidre comme un vieux normand.
Mon bon Prouha, Madame Fesser est toujours avec moi et est heureuse de se trouver dans ce joli port de mer; enfin, elle vous invite, comme moi, de venir nous voir. Pour nous, nous avons trouvé une grande chambre où nous faisons notre café au lait et notre déjeuner dinatoire à midi ou une heure, suivant mes travaux et mes bains de mer.
En attendant si vous venez, nous avons logé à l’hôtel : Aux Armes de France, rue Haute près le port et fort bien, à Honfleur. Nous vous engageons de prendre le chemin de fer pour Rouen et là le bateau à vapeur le Furet pour le Hâvre. Il y a tous les deux jours un départ, bien entendu un pour l'aller et un pour le retour, et, en passant, il s'arrête à Honfleur. Dans tous les cas, je serai heureux d’avoir de vos nouvelles.
Recevez aussi mes meilleurs souhaits aussi de Madame Fesser et
pour votre frère et belle-sœur.
JONGKIND
45, tue du Dauphin, chez M. Boucher,
à Honfleur, (Calvados).
Dé son côté, Claude Monet écrivait de Honfleur, le
13 septembre 1864, à Eugène Boudin :
Mon cher Boudin,
J'ai bien reçu votre aimable lettre, mais à mon grand regret, il m'a été tout à fait impossible de venir à Villerville. J'avais ici des personnes à promener.
Quant à Jongkind, il me charge de vous faire ses amitiés.
Madame Fesser était assez fatiguée et le temps qu’il faisait samedi les a complètement empêchés de venir vous voir. J'espère que nous pourrons faire cette petite partie encore une fois avant mon départ de Saint-Siméon.
J'ai fait votre commission auprès de Madame Toutain. Elle doit venir elle-même très prochainement à Trouville et vous conduira sa fille.
En attendant le plaisir de vous voir, je vous serre la main de tout
cœur, ainsi qu'à votre bien aimable femme.
Bien à vous.
CLAUDE MONET
Puis c'est Iibot qui, le 3 octobre 1564, regrette de n'avoir pu se rendre à Trouville auprès d’Eugène Boudin
et lui demande de venir à Paris :
AR) en Colombes (Seine), le 3 octobre 1864.
Mon cher Boudin,
La plus grande satisfaction que vous ayez pu nous procurer est celle du rétablissement de votre dame.
Toute ma famille s’inquiétait de sa santé et tous ici avons été très heureux d'apprendre que son indisposition n’avait point de suite.
Je n’ai point été en voyage cette année et je suis un peu contrarié de n’avoir point profité de l'offre que vous m'avez faite d’aller passer quelques jours à Trouville.
Si j'en juge par le vent qu'il fait ici, la mer doit être bien tourmentée et ses aspects doivent être bien étonnants.
Que ne suis-je près de vous?
Rozier a dû vous écrire.
Viendrez-vous cette année à Paris?
On dit que Troyon sort de sa maison de santé et est en bonne voie de guérison. Je ne sais si je dois y croire.
Dites bien à Madame Boudin de recevoir toutes nos amitiés et principalement celles de ma femme qui serait bien heureuse de pouvoir l’embrasser.
Au revoir, mon cher Boudin, je suis bien à vous d'amitié.