TIGER
manente du dessin pour le dessin. Cette notion avait à ses yeux quelque chose d’abstrait et de froid. Il voulait exprimer, avant tout, la vie de l’humanité héroïque, et il comprenait que la première qualité du dessin, à ce point de vue, est le mouvement. Ingres était médiocre coloriste et la couleur lui semblait accessoire, ainsi que la beauté de la matière. Delacroix, par contre, en cherchant avant tout le mouvement, était amené à ne plus séparer la ligne de la couleur et à concevoir le dessin d’un être animé non par la ligne mais par les volumes et les plans, comme un sculpteur.
Les volumes et les plans emplis de couleur, et les valeurs des objets et des êtres, étaient pour lui tout le dessin, et on peut dire que là il n’a jamais fait une faute. Il indiquait une valeur avec une sûreté prodigieuse alors qu’Ingres n’y parvenait qu’avec une pénible patience en teintant progressivement l’intérieur des contours qu’il avait tracés. La querelle du mauvais dessin de Delacroix se confond donc avec celle du dessin par contours et du dessin par volumes, querelle qui dure encore et qui a suscité les mêmes difficultés à propos de Manet et des impressionnistes. Enfin, Delacroix était très-préoccupé de faire sentir l’atmosphère autour des êtres, souci qu’Ingres n’avait pas, et il y parvenait en faisant réagir la coloration de l’ambiance sur les personnages. Il songeait avant tout à la vie. Ingres avant tout à l’esthétique. Il dessinait donc avec une passion qu’ont attestée, chez ce prétendu mauvais dessinateur, les six mille dessins posthumes, les lithographies et les eaux-fortes, mais tout cela était fait dans le sens de l’accentuation du mouvement et du caractère, plutôt qu’avec le désir d’une reproduction exacte des choses. Il les voyait non par elles-mêmes, mais en tant qu’éléments du drame qu’il avait conçu.
Toutes ses irrégularités de forme sont dues non pas à la faiblesse, mais à l’accentuation volontaire du mouvement, et cela peut être dit de Michel- Ange et de Rodin par opposition aux antiques. En un mot, Delacroix pliait la nature à sa volonté créatrice et s’en inspirait sans s’en laisser dominer par respect pour la vérité d’imitation. Il allait au-delà et ses fautes n’étaient jamais d’un homme resté en deçà. C’étaient les fautes d’un géant comme les violences de Shakespeare,
et Taine les a admirablement glorifiées tout en les avouant dans une page de ses „Essais“:
„I1 y a un homme dont la main tremblait et qui indiquait ses conceptions par des taches vagues de couleur: on l’appelait le coloriste, mais la couleur pour lui n’était qu’un moyen. Ce qu’il voulait rendre, c’était l’être intime et la vivante passion des choses. Il n’était point heureux comme les vénitiens, il ne songeait pas à récréer ses yeux, à peindre des décors voluptueux, le splendide et riant étalage des corps florissants. Il pénétrait plus loin, il nous voyait nous-mêmes, avec nos générosités et nos angoisses. Il allait chercher partout la plus haute tragédie dans Byron, Dante, le Tasse et Shakespeare, en Orient, en Grèce, autour de nous, dans le rêve et dans l’histoire. Il faisait ressortir la pitié, le désespoir, la tendresse et toujours quelque émotion déchirante et délicieuse de ses tons violacés et étranges, de ses nuages vineux brouillés de fumées charbonneuses, de ses mers et de ses cieux livides comme le teint fiévreux d’un malade, de ses divins azurs, illuminés, où des nues de duvet nagent comme des colombes célestes dans une gloire, de ses formes élancées et frêles, de ses chairs frémissantes et sensitives d’ou transpire l’orage intérieur, de ses corps tordus ou redressés par le ravissement ou le spasme, de toutes ses créatures inanimées ou vivantes avec un élan spontané et si irrésistible, avec une conspiration si forte de la nature environnante, que toutes ses fautes s’oublient et que, par delà les anciens peintres, on sent en lui le révélateur d’un autre monde et l’interprète de notre temps. Grondez, en le comparant aux vieux maîtres: mais songez qu’il a dit une chose neuve et la seule dont nous ayons besoin". Le jugement est admirable, et digne de l’esprit lucide de Taine. On peut y souscrire, sous réserve de la première phrase. La main du génial malade tremblait parfois certes, et on trouve dans son oeuvre nombre de figures inachevées, sommaires, que la force du mouvement déséquilibre. Mais „des taches vagues de couleur" ne suffisaient point à Delacroix. Taine parlait là en intellectuel imbu de la minutieuse perfection de l’art classique, et Delacroix semblait tel, de son vivant, à des hommes le comparant à Ingres. Ils en eussent dit autant de Rubens. Il nous