HAMLET LA GRÈCE EXPIRANT SUR LES RUINES DE MISSOLONGHI
GRIECHENLANDS UNTERGANG AUF DEN TRÜMMERN VON MISSOLONGHI GREECE’S FALL ON THE RUINS OF MISSOLONGHI
suffit aujourd’hui de regarder des morceaux comme 1 étudiant mort de la «Barricade la femme nue des «Croisés" la négresse des «Femmes d’Alger", le «Trajan", les «Lions", pour égaler Delacroix aux plus admirables dessinateurs de tous les âges. Quant à ses petites toiles et aux oeuvres de sa dernière période, elles sont traitées en façon d’esquisses. Il y note avant tout le chant du coloris et sa concordance avec le sentiment, comme le faisait Rubens; il se sent pressé par la mort et sa nature de décorateur s’impatienterait des raffinements d’exécution propres au tableau de chevalet. Il faut le deviner, il faut être, comme lui, plus attiré par l’idée que par la facture: mais toujours la couleur est admirable, et Taine Ta définie avec les mots les plus significatifs.
En lui, comme en Watteau, la couleur devient un élément intellectuel et passionnel, elle nous parle, elle seconde l’idée. Elle n’est pas un vêtement bariolé jeté sur une conception, elle s’y incorpore; et jamais Delacroix, grand coloriste, esprit lyrique épris de tout ce que la vie offre de somptueux, n’a pourtant peint un morceau pour le seul plaisir de le peindre. Beaucoup d’artistes ont vu dans ce plaisir instinctif toute la fîn de leur art: lui a constamment sacrifié ce plaisir à son idée, aussi sévèrement qu’Ingres lui-même, mais dans un sens tout différent. L’exemple des «Croisés" est typique. Tout se prêtait, en ce tableau, à des prouesses de coloris éclatant. Mais Delacroix ne se proposait pas de faire admirer sa puissance en peignant des chevaux, de riches armures, des bannières, des nus, des vêtements luxueux, des paysages imposants. Ce qu’il voulait, c’était suggérer la tristesse immanente des conquêtes, la lassitude des êtres après un effort, l’ennui des hommes de violence après la lutte. Dans cette pensée, il a ramené toute l’oeuvre à un coloris intense mais assombri. Ingres faisait abstraction de la couleur, et son amour de la ligne l’amenait à décolorer, afin de laisser à la forme toute sa virtualité. Nous avons vu plus tard Eugène Carrière en venir à se contenter du brun et du blanc pour concentrer toute l’attention sur sa volouté d’exprimer Tarne par le seul modelé. Delacroix, coloriste merveilleux mais non pas coloriste avant tout, a inféodé la tonalité à l’idée générale. Cette faculté de se retenir
jusque dans l’emportement, de ne pas amoindrir sa fougue par le contrôle pourtant de la logique, les seuls génies la possèdent, et encore seulement certains d’entre eux, comme Léonard, Rembrandt, Velasquez, les pensifs, les concentrés. C’est à cette race qu’appartient Delacroix. Les „ Massacres de Scio" sont conçus de la même manière, n’importe quel peintre actuel eût profité de l’occasion pour faire rutiler sur le sang, les armes, les chairs, les robes des chevaux, un effet de soleil oriental exaspéré. Delacroix a maintenu toute l’oeuvre dans une coloration presque sombre qui, par elle-même, donne à la scène tout son effet sinistre. La couleur de la mar dans la „Barque de don Juan“ est le leit motiv de ce drame comme les harmonies de «Tristan et Isolde“ le sont pour l’amour impossible et maudit du poème wagnérien.
Mais, dans ces volontaires assourdissements, dans cette mélancolie grandiose, dans ce crépuscule perpétuel qui est la couleur même du pessimisme romantique éclôt un monde de nuances d’autant plus riches et savoureuses. Certains verts, certains carmins sont inimitables dans leur acidité. Des choses comme le terse nu, couleur de perle, de la femme liée à la selle du Turc dans les «Massacres de Scio", sont uniques dans toute la peinture: on pense à Velasquez, à certains Rubens, mais c’est avec des différences. De tels morceaux accusent une inouïe sensibilité optique. Les ciels sont aussi beaux, et autrement, que ceux de Véronèse, de Ruysdaêl et de Turner. Ce sont bien là ces couleurs de l’orage et de la pourriture que Baudelaire aimait et dont il a parlé à propos d’Edgar Poë en saluant en Delacroix un homme «qui élevait son art à la hauteur de la grande poésie/' A ce point de vue, l’homme qui venait de Véronèse et de Rubens, et qu’avait influencé Constable, a bien présagé toute notre intellectualité éprise de somptuosité douloureuse, il a peint le ciel d’un âge hanté par les rêves d’un Schopenhauer et d’un Nietzsche, il a été épique sans être superficiel comme Hugo, il a mêlé intimement le sentiment humain à la nature.
Le choix de ses sujets, à lui seul, constitue toute une conception de la peinture et propose un exemple immortel. Il a voulu, osé et