ROGER DÉLIVRANT ANGÉLIQUE
ROGER BEFREIT ANGELIKA
ROGER DELIVERING ANGELICA
réalisé la chose la plus difficile, l’union de tous les arts dans un seul sans leur sacrifier celui-ci. Il n’est ni un peintre à programmes littéraires, ni un peintre d’histoire coloriant des illustrations documentées. Il va, à travers les sujets, chercher l’émotion qui restera l’essentiel. Il emprunte à l’histoire réelle et à l’histoire transposée par les grands poètes. Hamlet est pour lui aussi réel que les Croisés, Don Juan aussi vrai que les Turcs ou les soldats du Téméraire, Dante aussi vivant que les insurgés de 1830. Il est le peintre de la passion, de l’héroïsme, de la douleur à travers les siècles. Il les envisage en homme accessible à tous les grands sentiments, en solitaire fou de travail. Il les refond dans le creuset de sa cervelle brûlante, il en nourrit sa fièvre et sa nervosité, il en exalte sa raison généreuse. Il les exprime par la peinture, mais il fait de son dessin un rythme et de sa couleur une musique, et de sa composition il fait un bas-relief. Personne n’a mieux composé, excellé à grouper les êtres, à jeter là lumière sur la figure essentielle, à ménager, dans les intervalles des personnages, l’insertion des figures secondaires et des sites qui les complètent. Toutes ses formes convergent harmonieusement vers un seul point et y entraînent le regard. Il n’a pas admis qu’un peintre fît pardonner l’insuffisance de ses moyens par l’ingéniosité de son intention. Il n’a pas admis davantage qu’un peintre se bornât à copier habilement les choses et tirât vanité de ce talent d’imitation. Il est profondément vrai, mais il n’est jamais réaliste. Il a peint les constumes, les armes, avec exactitude, et fait là de grandes recherches à une époque où tout le monde était conventionnel dans Tune et l’autre école, les héros moyen-àgeux de Delaroche étant aussi faux que les Romains de l’école davidienne, où seul Ingres montrait le souci du détail vrai. Mais si les Turcs, les croisés de Delacroix sont vêtus et armés comme il cenvient, si les personnages de la „Barricade“ sont la vie même, du moins n’y songe-t-on pas: l’idée, la passion sont tout, l’accessoire juste reste un accessoire et n’intervient que pour renforcer le caractère général destypes. Rien de médiocre, rien de photographique dans cette exactitude transfigurée par le lyrisme. Delacroix n’est pas anachronique comme les Primitifs, comme les Vénitiens, comme Rubens. La soif de vérité du XIX siècle
l’a saisi, et il sait qu’aux esprits modernes il faut le soutien des détails pour mieux imposer une vision. Mais il s’élève constamment au-dessus de l’idéal médiocre du vignettiste. C’est par la restitution de l’dme, par la force communicative de l’émotion qu’il veut nous rapprocher des êtres disparus, et non par l’illusion facile d’une copie de leur intérieur et de leur vêture. Nous ne les regardons pas froidement à travers la lunette d’un diorama en trompe-l’oeil. Nous vivens leur vie cérébrale, nous devenons euxmêmes, ils se mêlent à nous. La contemplation d’un Delacroix est pour un jeune homme la plus belle leçon d’histoire héroïsée. Il voit l’histoire comme Carlyle et Michelet et non comme un froid érudit. Au Louvre, ses oeuvres éclatent comme des chants de gloire française, et personne n’avait jamais donné cette émotion là, pas même les maîtres d’Italie, qui peignaient à une époque où l’unification de leur patrie n’existait point, encore moins Rubens qui ne se soucia pas de l’évolution de sa race et, enivré de volupté, ne raconta l’histoire qu’au profit des Médicis.
Enfin, l’orientalisme de Delacroix témoigne du même désir de synthèse. Il à ouvert la route de cet art insoupçonné auparavant. D’autres orientalistes ont été plus véridiques et plus curieux. Marilhat, Decamps, Guillaumet ont peint de plus près la nature et les moeurs et Chassériau a apporté à l’expression de la race africaine plus de entiment de l’atmosphère, présageant Besnard, et Fromentin en a vu l’aspect doux avec plus de finesse. Mais Delacroix reste le plus grand par la fougueuse interprétation de la fureur et de la morbidesse orientales, et on n’ira jamais plus loin que ses combats de cavaliers maures et ses femmes d’Alger. Là comme ailleurs il a trouvé et rendu l’essentiel, il a, selon l’expression de Taine „dit la seule chose dont nous ayons besoin“. Et il l’a dite aussi dans ses puissantes études de fauves, que seul Barye a égalées, dans ses études de chevaux syriens qui sont des chefs -d’oeuvre de vitalité affolée, de beauté en mouvement. Par lui s’est animée une multitude d’êtres humains et de créatures animales en qui la vie et le rêve s’amalgament indissolublement, et dont la chevauchée épique traverse le XIX siècle comme la musique de Liszt et de Wagner. Il est éloquent et fécond comme Hugo, et il reste