PIETÀ DANIEL DANS LA FOSSE AUX LIONS
DANIEL IN DER LÔWENGRUBE □ □ □ DANIEL IN THE LIONS’ DEN □ n □ □ □
pourtant concentré comme Baudelaire. Il est le premier dans toutes les hautes manifestations de son art. Dans son siècle il fait les plus beaux tableaux héroïques, avec les «Croisés", les «Massacres de Scio" et la «Barricade", les plus beaux tableaux d’animaux avec ses lions et ses chevaux, les plus belles interprétations de poèmes avec ses planches sur «Faust et Hamlet", le plus beau tableau religieux avec sa „Pieta“, le plus beau plafond avec son «Apollon". Il ne laisse à faire aux autres que des morceaux plus poussés, des notations plus curieuses, des études réalistes et chromatiques plus serrées, des reconstitutions plus minutieuses. Tout ce qui est grand, il le fait. La France n’a pas de plus grand génie en aucun domaine intellectuel.
Il fut, avec Ingres, l’un des deux maîtres de son époque. Si la plupart des critiques et des peintres s’obstinèrent à les opposer au lieu d’admirer en eux deux modes également nécessaires et logiques de l’art, quelques hommes de valeur comprirent le prix d’une admiration partagée sans y voir de contradiction. Le plus remarquable fut Chassériau, mort prématurément. Il fut d’abord élève d’Ingres par enthousiasme pour la pureté harmonieuse de l’art néo-grec. Mais la fougue de sa nature créole et la révélation de l’Orient le firent se ranger auprès de Delacroix. Il voyait en Ingres le danger de chercher l’inspiration dans le passé, et dans le désaveu obstiné du présent. Delacroix lui semblait rouvrir l’avenir. Chassériau fut l’ami et l’inspirateur de Gustave Moreau. Ingres influa sur Chassériau et Moreau indirectement, et eut une école directe qui compta des hommes distingués comme Amaury Duval et Mottez. Mais elle tomba vite, et l’Ecole, qui avait tant hésité à revendiquer Ingres et ne s’y était décidé que pour faire échec à Delacroix, ne comprit rien au génie réaliste d’Ingres.
Elle le confondit avec son fade idéal davidien et néo-raphaélesque, en sorte qu’on peut dire que ni Delacroix ni Ingres ne furent compris par elle. La conséquence la plus imprévue de l’antagonisme entre ces deux maîtres fut que le réalisme d’Ingres se retrouva dans Manet, dont l’oeuvre de début fut saluée par le vieil auteur du portrait de Bertin
ainé: Les réalistes comme Courbet, encore bien romantique, et Manet décidé à être purement moderniste, détestèrent l’école romantique avec autant de force qu’en avait montrée le parti académique, et pour d’autres raisons. Delacroix, confondu avec ses imitateurs indignes, n’influa donc nullement sur une génération décidée à rejeter la peinture historique et allégorique sous toutes ses formes, et à borner son effort à représenter son temps. La clarté, la vérité des portraits d’Ingres apparurent bien plus conformes aux désirs nouveaux, et ainsi se prolongea l’injuste comparaison. Par une étrange ironie des théories et des inquiétudes, ce fut l’ennemi implacable du grand libéral Delacroix, ce fut Ingres, devenu un dieu de l’école, qui autorisa le mouvement libéral et antiscolastique qui allait s’élargir jusqu’aux audaces de Timpressionisme.
Mais ce fut au moment où après le réalisme caractériste de Manet, l’exemple de Claude Monet allait entraîner Manet lui-même dans l’étude du plein-air qu’un nouveau retour de la fortune rejeta l’influence d’Ingres et remit Delacroix en honneur. La théorie des tons complémentaires fit comprendre la valeur des audaces des „ Croisés “ à l’instant ou l’insuffisance d’Ingres comme coloriste décevait et écartait les chercheurs. On comprit alors que Delacroix avait été le seul à discerner dans Chardin et dans Watteau, la valeur de la technique nouvelle, et qu’il réliait ainsi ces maîtres au XIX siècle à un moment où on les oubliait, en même temps qu’il transposait en France le tragique de Constable et la féerie de Turner.
Ainsi Delacroix marqua de son droit d’aînesse la seconde période du mouvement crée par Manet, comme Ingres avait marqué du sien la première: et ce fut la revanche posthume des deux rivaux contre l’art officiel qui s’était servi de l’un pour nuire à l’autre sans comprendre leur double génialité.
Nous vivons dans un moment où l’idéal pictural semble se rabaisser à plaisir. Par haine contre l’Ecole et sa poncive esthétique, on ne fait plus de compositions; on redoute la peinture littéraire qu’on affecte de confondre avec la „peinture d’idées“ dont elle n’est pourtant que la carricature. On pousse l’imitation de la réalité jusqu’à la manie de l’instantanéité.