‹ Eugène DelacroixChapitre 6 sur 15 · NOCE JUIVE AU MAROC · texte numérisé non relu

NOCE JUIVE AU MAROC

JÜDISCHE HOCHZEIT IN MAROKKO

Collection C. Neurdein, Paris JEWISH WEDDING IN MOROCCO

est un des plus beaux qu’on ait jamais peints, une des visions les plus héroïques de l’art, et d’une exécution comparable à ce que les plus célèbres maitres ont pu faire. Cette fois le succès fut triomphal. Une fois encore l’artiste rencontrait l’émotion de toute sa patrie, et il venait de symboliser le réveil de toutes le libertés, de toutes les espérances, avec une éloquence prodigieuse. Ce génie était destiné à être mieux apprécié sous une monarchie libérale que sous Charles X. L’oeuvre fut achetée et Louis Philippe décora son auteur, estimant moins l’art que le caractère du peintre dont, par contre, ses fils appréciaient la grandeur. Le duc d’Orléans acheta pour sa collection le «Meurtre de l’évèque de Liège“. On autorisa Delacroix à suivre sans frais une mission du comte Mornay au Maroc, qui dura de Janvier à Août 1832 et d’où le peintre, qui jusqu’alors avait imaginé son art oriental d’après des bibelots, revint enthousiasmé. En 1833 on ne vit au Salon que quelques aquarelles, mais celui de 1834 révélait, avec une „Rue de Méquinez**, les magnifi ques «Femmes d’Alger dans leur appartement**, chef d’oeuvre voluptueux et mystérieux où la figure de la négresse qui sort, surprise dans tout le frémissement de la vie, annonce déjà Manet et nos contemporains caractéristes. En 1838 on voit la «Noce juive au Maroc“ en 1838 les «Convulsionnaire de Tanger4*, en 1845, „Muley-Abd-er- Rhaman sortant de son palais de Méquinez** en 1848, des «Comédiens arabes**; parallèlement il faut ajouter à ces envois aux Salons outre un nombre considérable d’aquarelles, dont les lions et tigres, les oeuvres commandées par la monarchie de Juillet, le Saint Sébastien de 1836 (réintégré en 1873 à l’église de Nantua), le SaintLouis au pont de Taillebourg, en 1837, destiné à la galerie des batailles de Versailles, la seule oeuvre qui soit due à un grand maître, tout le reste semblant être de médiocres vignettes agrandies. C’est un superbe morceau plein de furia, où éclate la cotte d’armes bleu de roi du prince avec une sûreté et une délicatesse d’harmonies qui suffiraient à attester le génie coloriste de Delacroix. Les «Croisés restent une de ses oeuvres capitales. Là se montre son goût pour les harmonisations assourdies riches et atténuées comme les tapis orientaux, son sens de la mélancolique lyrique, sa faculté d’exprimer les passionse de l’àme par la douleur, qui est son apport personnel à la

tradition des Vénitiens et de Rubens, sa prédilection enfin pour certains alliages chromatiques et son pressentiment des recherches techniques actuelles. Il s’est rappelé Watteau et Chardin et il a prévu Claude Monet dans les morceaux comme le dos de la grande femme blonde agenouillée au premier plan, dos peint par des zébrures de tonalités juxtaposées qui s’unifient à distance sur la rétine du spectateur. Au point de vue du sentiment l’oeuvre n’est pas moins caractéristique. Au lieu de peindre un morceau de bravoure brillant et déclamatoire, Delacroix nous a montré se détachant sur l’immense panorama de Constantinople à la fin de l’après midi, les croisés exténués, souillés, pensifs sur leurs chevaus fourhus, lassés du meurtre, indifférents aux pillages, incertains de l’avenir. Et toute l’oeuvre donne cette émotion de tristesse hautaine que Delacroix a apportée dans l’art, que Rubens ignorait, et dont la distinction mystérieuse, l’ardente sévérité fait plutôt songer à Rembrandt.

Delacroix était plutôt, malgré ces commandes et ces succès, mal vu par le jury des Salons où tout le clan académique le détestait: et on ne se gênait pas pour lui refuser certains morceaux, sans oser les déclarer mal peints, mais à cause de leur tendance. En 1834 on refusait deux toiles, et l’admirable „Hamlet au cimetière" fut exclu en 1836. En 1839 on refusa le „Tasse dans sa prison" et deux toiles orientales. En 1840 on n’accepta qu’ à une voix de majorité le chef d’oeuvre qu’est la «Justice de Trajan" cette composition où s’atteste plus qu’en toutes les grandes créations de Delacroix l’influence de Véronèse et de Titien, et qui nous apparaît aujourd’ hui au musée de Rouen comme une magnifique oeuvre classique. En 1841 on admit le «Naufrage de don Juan, autre merveille dont le tragique s’apparentait à un immortel poème de Baudelaire; mais en 1845 on refusait ,,1’èducation de la Vierge". Et dans la presse la lutte continuait d’autant plus acharnée que Delacroix n’était qu’à demi soutenu par les journalistes, amis du romantisme.

Certes il apparaissait à tous comme l’émule de Hugo et de Berlioz, acclamé par la jeunesse. Mais il ne faisait rien pour s’attirer les

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