‹ Eugène Delacroix: documents nouveauxChapitre 9 sur 12 · LE SUEUR ET POUSSIN · texte numérisé non relu

LE SUEUR ET POUSSIN

« L'impresston profonde que m'ont faite les Le Sueur ne m'empêche pas de me rendre compte du degré de force que la couleur peut ajouter à l'impression. Contre

l^opinion vulgaire, je dirai que la couleur a un attrait beaucoup plus mystérieux et peut-être plus puissant. Elle agit pour aiusi dire à notre insu : je suis convaincu même qu'une grande partie du charme de Le Sueur est due à sa couleur ; il a Tart qui manque tout à fait au Poussin de donner de l'unité à tout ce qu'il représente. Chaque flgure de Le Sueur offre un ensemble harmonieux de lignes et d'effet, et le tableau, réunion de toutes les figures, est accordé partout. Cependant il est permis de croire que s'il eût eu à peindre la Reine à cheval (Marie de Médicis), dont Rubens a fait un si magnifique tableau. Le Sueur n'eût pas été, à beaucoup près, aussi avant à l'imagination dans un sujet dépourvu d'expression comme l'est celui-là. Un coloriste seul pouvait imaginer ce panache, ce cheval, cette ombre transparente de la jambe de derrière, qui se lie au manteau, etc.

« Le Poussin perd beaucoup au voisinage de Le Sueur. La grâce est une Muse qu'il n'a jamais entrevue; l'harmonie des lignes, de l'effet, de la couleur, est une réunion des qualités les plus précieuses qui lui a été corn* plétement refusée. Il a la force , la conception, la correction poussée au dernier terme ; mais jamais de ces ou* blis ou de ces sacrifices faits aux liants, à la douceur de l'effet ou à Tentraînement de la composition. Il est tendu dans ses sujets romains, dans ses sujets religieux, dans ses bacchanales ; ses faunes et ses satyres sont trop retenus et sérieux; ses nymphes sont bien chastes pour des êtres mythologiques; ce sont de très*belles per« sonnes qui n'ont rien de surnaturel.

a Le Poussin n'a jamais pu peindre la tôte du Christ ; le corps pas davantage, ce corps, d^une complexion si tendre, cette tête où se lient l'onction et la sympathie pour les misères humaines. En faisant son Christ il a pensé davantage à Jupiter, mémo à Apollon. La Vierge lui a manqué également. Il n'a rien entrevu de ce personnage plein de divinité et de mystère. 11 n'intéresse à son Enfant-Jésus ni les hommes épris de sa grâce, ni les animaux que TÉvangile rassemble autour du berceau de TEnfant divin. Le bœuf et Fane manquent autour de la crèche du Dieu qui vient de naître sur cette paille. La rusticité des bergers qui viennent l'adorer est un peu relevée par un souvenir des figures antiques; les rois Mages ont un peu de la roideur et de l'économie de draperies et d'accoutrement qu^on remarque dans les statues. Il ne se trouve pas dans Le Poussin ces manteaux de soie et de velours couverts de pierreries , portés par des esclaves qui les traînent dans la fange de cette étable aux pieds du maître de la nature qu'un pouvoir surnaturel leur vient révéler. Où sont ces dromadaires, cette suite nombreuse-, ces encensoirs, toute cette pompe qui fait un admirable contraste dans cet humble réduit? »

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