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CHANTEUR MAURESQUE

Fac-similé d'un dessin.

J'ai vu les belles Espagnoles, qui ne sont pas au-dessous de leur réputation. La mantille est ce qu'il y a au monde de plus gracieux. Des moines de toutes couleurs, des costumes andalous, etc. Des e'glises et toute une civilisation comme elle était il y a trois cents ans. »

Cette lettre est du 5 juin. Elle est écrite de Tanger, où il avait dû revenir en attendant Tordre du retour. Le 5 juillet seulement il arrive à Toulon, où il lui faut rester en quarantaine. Cela fait donc sept mois qu'il est resté loin de Paris, en déplacements continuels.

On ne s'en douterait pas à voir la liste de son œuvre. Le catalogue de cette année si courte comprend 69 numéros. Il est vrai qu'il y a là un grand nombre d'aquarelles, de sépias, de croquis, de dessins rapportés du Maroc, et qui n'ont pas une bien grande importance, mais il y a aussi un assez grand nombre de toiles, des portraits surtout, qui n'ont pu être faits que dans son atelier, entre autres le très beau portrait de M™« la marquise de Mornav, qu'il lit de souvenir, et celui de Villot, très soigné, que le fils de Villot offrit au Louvre et que MM. les conservateurs s'empressèrent de refuser, sans doute parce que leur ancien collègue avait donné le mauvais exemple de s'appliquer sérieusement à rendre accessible au public le département de la peinture qui lui avait été confié, par des travaux de classement et par la confection de catalogues très consciencieux.

L'année suivante, Delacroix déploya une activité encore plus extraordinaire. Le catalogue de ses œuvres, pour i832, comprend près de 100 numéros, et, parmi ces œuvres, il y en a qui sont d'une importance considérable : V Appartement du comte de Mornay^ avec les portraits du comte et celui du prince Anatole Démidoff, une Fantasia arabe, une Rencontre de cavaliers maures, les Femmes d'Alger dans leur appartement. C'est ce dernier tableau que l'administration paya à Delacroix 3,000 francs, au moment môme où, sur la recommandation de Lamartine, elle en donnait 4,000 pour une toile insignifiante : VAngc gardien. On conçoit que Delacroix n'ait pas été flatté de cette préférence. Il manifesta avec une juste vivacité son mécontentement. Pour le calmer, on lui commanda, pour le musée de Versailles, V Entrée des Croisés à Constantinople. Lamartine ne connaissait rien en peinture. On raconte qu'il lui arriva d'accabler d'éloges Delacroix pour de pauvres peintures qui étaient de M. Vinchon.

Cette même année, il entreprit la décoration du Salon du Roi à la

Chambre des députés, dont la commande lui fut donnée par M. Thiers. Delacroix l'exécuta en cinq années, et, pour ce travail de cinq années, on lui donna 3o,ooo francs. Ce n'était pas ruineux. Encore dut-il exécuter à ses frais toute la partie accessoire de la décoration, les fleurs, les ornements. De plus, ayant reçu à l'origine de fausses mesures pour les châssis des caissons, il lui fallut remplacer ces châssis et les payer sur le prix de la commande. Il ne paraît pas même qu'il ait songé à réclamer un supplément d'argent pour ces suppléments de travail et de dépenses. Il n'était décidément pas fait pour s'enrichir.

Pour l'explication de ce grand travail, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de renvoyer à la notice qu'en a donnée Delacroix lui-même. L'Art a reproduit cet important autographe avec un article de M. J. Guiffrey, à qui il appartient '.

C'est la première des grandes décorations monumentales de Delacroix. Nous avons vu, par la citation d'un article du Constitutionnel, quelles colères souleva dans le clan académique la nouvelle qu'un pareil travail avait pu être confié à «un peintre aussi insouciant de sa gloire, aussi peu sûr de son œuvre. »

Plusieurs même des amis de Delacroix n'étaient pas sans inquiétude. Il y avait contre lui un préjugé qui provenait des dimensions habituellement restreintes de ses tableaux. Sauf le Massacre de Scio (4"%22 sur 3"», 57), — le Christ au Jardindes Oliviers (2'", 94 sur 3">,62), — Sardanapale (3'", 95 sur 4'",95), — Richelieu disant la messe (4"', 20 sur 3 mètres), — la Liberté {3"',62 sur 3'",32), — la Bataille de Nancy (2'", 3; sur 3>",56), la plupart des toiles célèbres de Delacroix étaient considérées comme n'ayant pas les dimensions nécessaires pour mériter vraiment le nom de tableaux d'histoire. Le Dante n'avait que im,8o sur 2'", 40, — Marino Faliero (i'",45 sur l'^^ib), — le Massacre de Vévêque de Liège (o"%90 sur i"^,i8), — \Si Bataille de Poitiers (i'^,i3 sur i"S45), — V Amende honorable (i^jSi sur i'",62l, — le Boissy d'Anglas (o'",79 sur i'",o4), — Charles-Quint {o"\y5 sur i'", i5), — Mirabeau et Dreux-Bi-c:{é {o'^,y8 sur o'^,92), — le Fermier d'Alger (i'",77 sur 2'", 27). On en concluait qu'il ne pouvait pas avoir assez l'habitude des grandes machines pour être capable de réussir des peintures monumentales. On ne songeait pas assez que ce qu'il faut pour réussir en ce genre, c'est beaucoup moins l'habitude de peindre des tableaux de 10 mètres, que la grandeur de la I. Voir VArt, année 1878, t. JI, p. aSy.

conception et la largeur de Texécution. Or ces deux qualités essentielles, Delacroix les possédait au suprême degré, et c'est précisément pour cela qu'il a pu faire d'admirables tableaux d'histoire sur des toiles qui n'ont pas un mètre carré.

Delacroix, heureux d'avoir enfin trouvé l'occasion de « faire grand », qu'il appelait de ses vœux depuis si longtemps, se mit à l'œuvre avec l'ardeur qui était dans sa nature. Du moment qu'on voulait bien l'admettre à peindre des murailles, il se mit à étudier les procédés des grands peintres de l'Italie et il fit à Valmont plusieurs essais de fresque.

Ces fresques existent encore à Valmont dans toute leur fraîcheur. Ce sont de dessus de porte, dans un corridor, au premier étage. Il v a un Anacréon avec un enfant, un Bacchus tendant la coupe à une panthère et une Léda caressant le cygne.

Il est curieux d'entendre Delacroix parler toujours de sa paresse, au milieu d'une incroyable activité et d'une intarissable production. Cette année 1834 n"cst pas une des plus chargées, il est vrai. Le catalogue ne porte que quarante-quatre numéros ; mais il ne faut pas oublier que Delacroix était fort occupé par le Salon du Roi, et que cependant, outre un nombre considérable de petites œuvres, il a produit cette année-là les seize lithographies de la magnifique suite d'Hamlet, plusieurs portraits ; entre autres le merveilleux portrait en pied de M"^^ Simon, le Prisonnier de Chillon, V Ensevelissement du Christ, le Tigre au repos, des paysages de Champrosay, où il avait acheté une petite propriété qu'il aimait beaucoup, bien qu'il traitât le village de décor d'opéra-comique ; et enfin un grand portrait de Rabelais, qu'on ne trouva pas digne, dit M. Burty, d'orner les galeries de Versailles, et qui fut en conséquence relégué dans la bibliothèque de Chinon. Ce qui ne l'empêche pas d'être une œuvre très remarquable. M. Lassalle-Borde, qui fut longtemps son praticien, le cite comme un des meilleurs de Delacroix, et s'appuie sur cet exemple pour démontrer son assertion, que Delacroix réussissait bien mieux « à reproduire les traits et le caractère d'un personnage historique qui ne posait pas devant lui, tandis qu'il éprouvait une grande torture à faire des portraits ». Etant donnée la spontanéité du génie de Delacroix, cette assertion semble juste à première vue. On conçoit qu'il eût plus de goût à peindre une figure dont la conception répondait à sa propre pensée, qu'à s'asservir à une réalité présente. Le caractère dominant de son génie était la subjectivité, qui est du reste le caractère essentiel de l'art; mais

M. Lassalle-Borde exagère évidemment. Delacroix a fait un très grand numbre de portraits, sans que rien l'y forçât, et parmi ces portraits, il y en a d'admirables. Il est vrai qu'il ne s'appliquait pas d'ordinaire à reproduire les détails de la ressemblance, mais il excellait à saisir et à rendre l'esprit de ses modèles.

C'est au Salon de cette année 1834 que furent exposés la Bataille Je Nancy, V Amende honorable, les Femmes d'Alger et le Portrait de Rabelais. Le jury avait refusé VErmite de Copmanhurst, tiré (.Vlvanhot^ et la Rencontre des cavaliers maures. Son exposition, comme toujours, fut très vivement discutée. Delécluze continuait à prodiguer les conseils paternels sur la nécessité « de se perfectionner par des études plus sérieuses », et à propos des Femmes d'Alger, il déclarait plaisamment que « si ce sont là des houris, il ne se fera pas Turc de sitôt. »

Nous ne continuerons plus à suivre à chaque Salon les œuvres exposées par Delacroix, parce que en somme la situation de l'artiste devant les jurys et devant l'opinion publique ne change plus guère. Ce sont toujours d'un côté les mêmes éloges, de l'autre les mêmes critiques, avec cette seule différence c[ue l'ardeur s'atténue un peu de chaque côté. Ce fait est réel, et nous en trouvons l'observation dans le compte rendu du Salon de i835, par le Constitutionnel du 26 avril :

« M. Delacroix depuis longtemps excite de vives admirations et de vives antipathies ; il faut remarquer qu'aujourd'hui ces admirations se refroidissent et ces antipathies tombent dans une sorte d'indifférence. D'où vient cela ? C'est •que probablement les uns perdent patience à force de s'extasier sur des espérances que chaque année vient ajourner et de contempler de belles parties d'un talent qui se refuse à tout progrès et dont les lacunes ne se remplissent pas ; c'est que les autres se sentent désarmés par l'inflexibilité et l'immobilité de l'artiste. »

Je crois cependant devoir citer deux appréciations qui sortent de la banalité ordinaire. L'une est de Fr. de Mercey, dans la Revue des Deux- Mondes du i" mai i838; l'autre de P. Haussard, dans le Temps du I 3 mars 1 840.

Fr. de Mercey compare Delacroix à Victor Hugo : « Le peintre, dit-il, a plus d'esprit, de naturel et de souplesse que le poète. Il est parfois sauvage, il n'est jamais faux ; il est plus juste envers lui-même et il se connaît mieux. Aussi, à notre avis, M. Eugène Delacroix restera-t-il plus grand peintre que M. 'V^ictor Hugo grand poète. » Th. Silvestre, qui

cite ce jugement, ajoute : « Le même critique reproche au poète et au peintre un égal amour pour les accessoires au de'triment du sujet. Cela n'est pas juste. M. Hugo n"a jamais manc^ué, lui, de sacrifier la pensée à la forme ; Delacroix, altéré d'émotions, n'abandonne jamais la pensée qui seule les fait naître. On voit dans ses tableaux encore plus de mouvement que de splendeur, plus de passion que de pompe. Son ame embrase la scène et les acteurs; jamais les bannières flottantes, le son des trompettes, le hennissement des chevaux ne font oublier chez lui, comme chez le poète, la violence intime des héros.

« C'est par les accessoires mêmes que le peintre redouble d'énergie ; la chaîne de fer du Prisonnier de Chillon est tellement tendue qu'on la dirait elle-même animée et près de se rompre sous l'effort désespéré du captif ; le grand panache noir qui se balance sur le front de Torageux Hamiet se marie — et^et sublime — aux nuées de ce ciel d'orage »

La note donnée par M. P. Haussard à propos de la Justice de Trajan est d'une vivacité et d'une décision bien remarquables :

« Disons-le tout d'abord, il n"y a qu'un morceau de vraie peinture, une œuvre d'art authentique au Salon de 1840; c'est la Justice de Trajan... Nous prenons volontiers l'initiative d'une admiration pleine et entière. Les hésitations et les réserves de la critique égarent ici le public déjà porté à se méprendre. On ne saurait crier trop haut : c'est là qu'il faut regarder; l'art est là. Ne servons pas à souhait les coteries académiques et les médiocrités les plus honteuses, toujours acharnées aux défauts des belles œuvres et les calomniant avec délices, comme elles ont fait pour Géricault et Prud'hon, comme elles font pour M. Ingres qu'elles chasseraient de l'Institut, et pour M. Delacroix, qu'elles tremblent d'y voir entrer de force. Ce que nous devons avant tout au Trajan^ c'est de le célébrer pour l'honneur qu'il apporte encore à notre école française reconnaissante, c'est d'étudier et de comprendre ses mérites supérieurs, c'est de sentir son magnifique ensemble. Qu'il ait d'abord sa renommée qu'il emporte les applaudissements qui lui sont dus ; nous disputerons après, si vous voulez, sur ce qu'il a d'incomplet et d'incorrect, sur le plus et sur le moins : nous cliicanerons le chef-d'œuvre. »

11 n'y a que Baudelaire que l'on puisse citer après cela. Mais si Bau-

I. Th. Sih'csti-c, les Artistes français d'après italiirc, p. 27 cl 28. Charpentier,

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