‹ Eugene DelacroixChapitre 12 sur 23 · I-HANCE. — PEINTRES. EUGÈNE DELACUOIX · texte numérisé non relu

I-HANCE. — PEINTRES. EUGÈNE DELACUOIX

delairc a pénétré plus profondément dans la compréhension de Delacroix, il ne faut pas oublier qu'il n'a commencé à l'étudier que plus tard, quand la multiplicité des chefs-d'œuvre du peintre rendait plus facile la définition de son génie. Nul n'y a mieux réussi que lui, et quiconque tient à bien comprendre Delacroix doit lire et méditer les pages admirables qu'il lui a consacrées. Nous n'en citerons rien cependant, parce qu'il y a là un ensemble que nous ne pouvons ni transcrire tout entier faute de place, ni résumer, ni démembrer sans en détruire l'effet.

Après tant d'œuvres et de chefs-d'œuvre, — auxquels il ajouta, en 1 835, le Combat du Giaour et du Pacha, le Christ entre les deux larrons, le Portrait de M""^ Riesener, le Maréchal de Tourville, le Saint Sebastien, les lithographies de Goet^ de Berlichingen, la Bataille de Taillebourg, — M. Buioz refusait un article de Th. Thoré, comme trop élogieux pour Delacroix. Le peintre crut cependant que l'Académie des Beaux-Arts serait plus indulgente, et il écrivit le 4 février 1837 au président pour le prier de « faire agréer sa candidature à la place laissée vacante par la mort de M. Gérard ». A cette lettre il joignait le rappel des œuvres qu'il croyait les plus propres à lui concilier la faveur des académiciens : le Dante et Virgile, le Massacre de Scio, le Christ au Jardin des Oliviers, Marina Faliero, le 28 Juillet i83o, les Femmes d'Alger, Saint Sébastien et les peintures de la Chambre des députés. L'Académie lui répondit par l'élection de Schnetz.

L'année suivante, le 22 mars i838, il sollicita dans les mêmes termes le fauteuil de M. Thévenin. On lui préféra M. Langlois.

Le 28 décembre de la même année, il renouvela ses démarches; Couder fut élu.

Onze ans plus tard, le 7 décembre 1849, frappa pour la quatrième fois à la porte de l'Institut, pour remplacer M. Garnier.

Outre les œuvres rappelées précédemment, il avait fait à cette époque les Convulsionnaires de Tanger, la Médée, la Confession du Giaour, la Noce juive au Maroc, Colomb au retour du Nouveau-Monde, Hamlct et les deux fossoyeurs, la Barque de Don Juan, les Croisés à Conslantinople, la Justice de Trajan, la Pietà, de Péglise Saint-Denis-du-Saint- Sacrement, la Fiancée d'Abj'dos, la décoration de la Bibliothèque du Palais-Bourbon, le Marc-Aurcle, le Sultan du Maroc, entouré de sa garde, la décoration de la Bibliothèque du Palais du Luxembourg. V Enlèvement de Rebecca, le Christ en croix, Roger délivrant Angélique,

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Persee et Andromède, la Mise au tombeau, Daniel dans la fosse aux lions, le Plafond d'Apollon, et il avait commencé le Salon de la Paix, à l'Hôtel de ville, — sans compter un nombre considérable de paysages, de magnifiques tableaux de fleurs, et la plupart de ces représentations d'animaux qui seules suffiraient à immortaliser son nom.

Il pouvait donc croire, sans forfanterie, qu'une œuvre semblable pouvait bien lui valoir l'honneur de remplacer l'illustre M. Garnier. Il avait pour concurrents L. Cogniet, H. Flandrin, Alaux, Larivière, Signol, Rouget, présentés par la section de peinture à l'Institut. L'Académie ajouta à ces noms ceux de Vinchon, Hesse et Gosse, et choisit comme le plus digne Léon Cogniet.

Il est regrettable qu'on ne sache pas combien de voix et quelles voix se sont portées sur Delacroix*. En 1 85 3, il se présenta pour la cinquième fois. Il y eut progrès, sa candidature ne fut pas même admise ^.

Malgré ces échecs répétés, il ne se rebuta pas; le 2 janvier 1857 il écrivit une sixième lettre de sollicitation au président de l'Académie des Beaux-Arts.

Depuis 1849, il avait ajouté à son œuvre la Résurrection de Lazare, les Disciples d'Emmaiis, les peintures de l'Hôtel de ville, les Pirates, la Lapidation de saint Etienne, le Christ sur le lac de Géné^areth, les Femmes turques au bain, la Chasse aux lions du musée de Bordeaux, presque entièrement détruite par un incendie, les Deux Foscari, les Arabes en voyage, le Lion dévorant un lapin, et il avait commencé ses travaux de Saint-Sulpice ^.

1. Un billet à David d'Angers, daté du 28 décembre, sans indication d'année, semble donner à croire que Delacroix avait retiré sa candidature : « Je renonce, dit-il, à me présenter cette fois-ci, après mûres réflexions. » Or l'élection avait eu lieu le 22 décembre 1849. ■''^ '""^ comprends pas. Il y a là quelque confusion que je ne démêle pas. Cela est d'autant moins clair que, dans une lettre à Dutilleux du i3 janvier 1857, après son élection, il écrira pour répondre à ceux qui lui reprochaient ses efforts pour entrer à l'Académie : « Au reste, je ne manque point ici à mes antécédents, puisqu'une fois mon parti pris, je n'ai pas cessé de me présenter. »

2. Je trouve dans ses Lettres (Kd. Burty, t. 11, p. ()5) un billet également sans date de mois ni d'année, adressé à M. Auguste Wicqueric, qui est ainsi con^u : « ...Je vous renouvelle mes remerciements pour l'intérêt que vous avez pris à mes infortunes académiques : ne pas être admis à l'honneur d'être candidat! c'est être compté pour bien peu. » C'était le comble en clVet. Ce billet e^t classé par M. Burty

3. 11 a\ait commencé au milieu de l'année 1849. Mais, par une erreur inconcevable, on lui avait indiqué une autre chapelle que celle qu'il avait à peindre, de sorte

Ce n'est pas que cette fois son bagage ait paru suffisant, mais l'Acacicniie se sentit compromise par la brutalité de son vote de i853, sans cela il n'aurait jamais forcé l'entrée de l'Institut. Il fut donc élu, bien que sa santé ne lui eût pas permis de faire les visites imposées par l'usage ^

On l'avait tenu à la porte pendant vingt ans. Pendant vingt ans le plus grand peintre que la France moderne ait produit avait dû attendre en rongeant son frein que le flot des médiocrités fût écoule et que la coalition des illustres inconnus qui constituaient le docte corps voulût bien enfin lever la pénitence qu'elle lui avait imposée pour avoir osé s'écarter de leurs enseignements, pour s'être entêté à faire des chefs-d'œuvre d'après une formule qui n'était pas la leur. Ils n'ont consenti à lui permettre de s'asseoir à côté d'eux que quand il fut arrivé à près de soixante ans, six ans avant sa mort, et il y a des gens qui continuent à croire que les artistes ne peuvent être jugés que par ceux qu'ils appellent leurs pairs, par cette prétendue élite qui se recrute elle-même au gré de ses préjugés et de ses ignorances, toujours prête à frapper d'ostracisme quiconque refuse de marcher dans l'ornière tracée et dont le génie porte ombrage à leurs séniles traditions. Il suffit pourtant de réfléchir un moment à la composition des académies pour comprendre qu'elles ne peuvent avoir d'autre fonction que de faire obstacle aux innovations quelles qu'elles soient, bonnes ou mauvaises, et que l'autorité qu'elles tiennent de l'ignorance du public doit fatalement servir le plus souvent à décourager les génies originaux.

Delacroix a souffert plus qu'un autre de cet ostracisme, parce que en somme il n'y avait rien en lui du révolutionnaire, comme il l'a dit luimême. Ceux qui lui ont reproché de s'être présenté à l'Institut, considérant cette démarche comme contraire à ses principes, se sont fait une très fausse idée de son véritable état d'esprit. Ils n'ont fait qu'ajouter par ces reproches au chagrin très réel qu'éprouvait Delacroix de ne pas se voir à la place qu'il méritait. 11 croyait sincèrement avoir besoin de cette consécration, pour obtenir dans l'opinion publique le rang qui lui était dû.

que tout le travail préparatoire de plusieurs mois devint inutile. {\'o\r la lettre à Lassalle-Borde, du 22 janvier i85o ; et à M. Dutilleux, 5 octobre iS5o.)

1. Il faut ajouter que cette fois encore il eût été refusé sans le vote des musiciens, qui se déclarèrent pour lui, parce que dans sa jeunesse il avait joué du violon.

LA KIANCKIC d'aBYDOS.

Rcdiiction de l'oaii-lorto de (îiistave Greiix, d'après le tableau de la collection de M. Théodore Melot.

Il le dit très nettement dans une lettre écrite quelques jours après son élection :

« En somme, quoique tardive, cette élection est utile et me semble plus à propos, à présent qu'elle est faite, que je ne me le figurais auparavant. Aux félicitations que je reçois, je vois qu'elle était presque nécessaire pour qu'une certaine partie du public me mît à une certaine place. Cela a rassuré un bon nombre d'admirateursj-ct quoiqu'il n'y eût rien de changé dans la valeur de l'homme et dans celle de ses ouvrages, il fallait absolument l'étiquette. »

Et c'était vrai. Il le sentait très vivement, aussi exprimc-t-il une joie sans mélange et une vive reconnaissance aux « deux ou trois amis qu'il a eus dans l'illustre corps, des amis comme il n'en existe guère qu'au Monomotapa », qui pour suppléer aux visites que la maladie l'empêchait de faire, « ont pris sa carte en main avec une suite et une chaleur qui ont beaucoup contribué au succès * ».

Il a cependant essayé de répondre aux reproches qui lui ont été adressés pour cet entêtement à se présenter à l'Académie : « Quoi qu'il en soit, écrit-il à Dutilleux le i3 janvier i85~, je ne partage pas l'opinion de quelques personnes, amies ou autres, qui m'ont fait entendre plus d'une fois que je ferais mieux de m'abstenir. Il y a plus de fatuité que de véritable estime de soi-même à rester dans sa tente. Au reste je ne manque pas ici à mes antécédents, puisqu'une fois mon parti pris, je n'ai pas cessé de me présenter. »

Il ne manquait ni à ses antécédents, ni à ses principes. Il a dit qu'il était non un révolutionnaire, mais un révolté. Il était surtout un méconnu, un persécuté. Il n'entrait, dans sa manière de peindre, aucune intention de lutte contre l'Académie, et l'opposition réelle qui en résultait était l'effet naturel, non de ses théories, mais de son tempérament. Il pouvait en 1849, sans se mentir à lui-même, écrire au président de l'Aca-

I. Il a été plus heureux qu'un autre artiste de grande valeur, Rude, qui lui aussi se décida à poser tardivement sa candidature à l'Académie sur les instances répétées de deux sculpteurs de ses amis, que nous nommerons X. et Y. Il ne fut pas élu.

Le lendemain, X. vint trouver Rude et lui dit tout indigné : « Croirais-tu que Y. n'a pas voté pour toi ? d Quelques jours après Rude rencontre Y. et lui reproche vivement de l'avoir poussé à se présenter puisqu'il ne voulait pas lui donner sa voix. « Qui te l'a dit? répond \. — Rude nomme X. — Eh bien, il n'a pas non plus voté pour toi, puisque tu n'as pas eu une seule voix. » Je tiens cette anecdote instructive du sculpteur Cabet, le i^cndre de Rude. On serait bien étonné d'apprendre les noms.

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