DANIEL DANS LA KOSSE AUX LIONS
RJJiictioii ao la.litlio^raphic nnvntoiunU à M. lîcrtauls. d'api'cs le tableau ctii musée de Montpellier (galerie Bruyas).
demie des Beaux-Arts : « J'éprouve une juste défiance en approchant d'une réunion qui représente les traditions et les principes éternels qui ont été ceux du grand goût cliez tous les artistes célèbres. J'ose espérer pourtant que mon extrême insuffisance en présence des grands modèles ne passera pas aux yeux de l'Académie pour l'indice d'une tiède admiration ou d'un médiocre respect pour les objets du respect et de l'admiraùon de tous les siècles. Le culte passionné que je leur ai voué est un litre que j'invoquerai avec plus de confiance que tous les autres, pour être admis à l'honneur de paniciper à de nobles travaux. »
Et c'était vrai. Nul n'était plus que lui avec l'Académie en communauté d'admiration et de respect pour les grandes oeuvres de l'antiquité et de la Renaissance.
Il pouvait se croire d'accord avec l'Académie parce qu'il parlait le même langage qu'elle ; mais il attachait aux mots des sens différents. Il admirait les mêmes œuvres, mais le plus souvent pour des raisons différentes. On peut même dire qu'il y avait entre ses admirations et celles de l'Académie toute la différence qu'il y a entre les superstitions et les croyances raisonnées. Tandis que l'une répétait ses vieilles formules avec le fétichisme inconscient de la tradition et le fanatisme obtus des enseignements conventionnels, Delacroix trouvait dans la vive impressionnabilité de sa nature et dans l'exquise délicatesse de sa sensibilité des raisons personnelles de louer les qualités même les plus opposées à son tempérament et d'admirer les œuvres les plus froidement classiques, sans se croire pour cela obligé de leur sacrifier ses préférences et d'asservir les aspirations de son génie à l'imitation d"un art fait pour d'autres temps.
Mais avec toutes ces différences profondes et essentielles, qui étaient la marque propre de son génie, et qui se manifestaient si vivement dans ses œuvres, son langage, ses théories ne différaient guère du langage et des théories de ses adversaires. Aussi peut-on croire qu'il se fait illusion, quand il regrette de ne pas avoir été élu plutôt, parce qu'alors il aurait « pu devenir professeur à l'Ecole. C'est là, ajoute-t-il, que j'aurais pu exercer quelque influence. » Il revient à plusieurs reprises sur cette idée. « Cette élection, écrit-il à M. Pérignon, le 21 janvier 185-, cette élection n'est pas plus mauvaise pour venir tard. La difficulté de l'obtenir en augmente pour moi la valeur. Seulement il est un point capital où ce retard menace de lui faire perdre son fruit : tn me nommant cadémicien on ne m'a nullement fait professeur à l'Ecole, car c'est là justement que
EUGENE DELACROIX serait le danger aux yeux de mes doctes confrères. Autour d'un tapis vert, où chacun dit son mot comme en famille, les paroles n'ont pas une bien grande portée, surtout quand elles s'adressent à des personnes dont les convictions sont arrêtées tant bien que mal. C'est au pupitre de l'I^cole
et en corrigeant les jeunes gens qu'on peut enseigner quelque chose, et malheureusemeni les places de professeurs sont à l'éleciion îles académiciens. Voilà la situation qui ote une valeur infinie à mon nouveau pf)sie ; vous le comprenez de reste. Une récente mesure va remettre le jury dans les attributions de l'Institut, ,1e me tlatte que je pourrai là être utile, car je serai à peu près seul de mon avis, et ce sera le cas de ne pas eire malade. iMitin l'habit que j'endosse ne changera pas l'homme, j'es-
yr, LES ARTISTES CÉLÈBRES
père. L'instinct a toujours été toute ma science, et la science des autres n'a jamais servi qu'à m'égarer. »
C'est cette dernière phrase qui donne la vraie note du génie de Delacroix, quoi qu'on ait dit et répété sur sa puissance de réflexion, sur sa possession de lui-même, sur la prédominance de la volonté et de la raison dans son œuvre. Tout cela peut être vrai pour l'homme, mais non pour l'artiste. Ce qui domine en Delacroix, quand il peint, c'est bien, comme il le dit, l'instinct, c'cst-ù-dire la passion avide de la jouissance d'épuiser l'émotion commencée. C'est là ce qui fait sa force, sa grandeur, sa supériorité sur la foule des sceptiques que la poésie n'échauffe pas, que l'imagination ne soulève pas au-dessus d'eux-mêmes, que la passion ne dévore pas. Et c'est précisément parce que la puissance de Delacroix est dans cet instinct, qu'il n'aurait pas plus fait d'élèves à l'Ecole qu'il n'en a fait à son atelier. Le génie ne se communique ni ne s'enseigne. Est-ce à dire qu'il demeure sans effet? Non, mais les coups qu'il frappe n'éveillent jamais d'échos immédiats. Ils ne retentissent que longtemps après dans la suite des temps, quand les enseignements intimes qu'il recèle au plus profond de lui-même ont pu être dégagés et présentés au public sous des formes qui lui soient accessibles. Ce qui se dégage surtout de l'œuvre de Delacroix, c'est la prédominance de la vie, c'est l'affirmation du mouvement contre l'immobilité, c'est l'extension à toutes les branches de l'art de la passion, qui n'était admise que dans la musique et dans la littérature. Et cette esthétique est tellement contraire à tous les préjugés d'école, à toutes les traditions du goût classique, qu'aujourd'hui encore l'Académie n'a pu se résigner à la subir et que le gros du public continue à l'ignorer ou à n'y rien comprendre. L'enseignement direct de Delacroix aurait été d'autant plus impuissant à renverser les obstacles, qu'il n'avait peut-être pas lui-même une conscience absolument nette de la révolution contenue dans son œuvre.
Il l'explique du reste lui-même dans une lettre du 8 juin i855, avec une précision encore plus significative que dans les lignes précédemment citées :
« J'avais lu hier l'article où M. Petroz me demande de me conformer aux idées modernes. Je n'ai pas l'honneur de les connaître, pas plus que je ne m'informe de ce que c'était que les classiques du temps de David et le romantisme d'Hugo il y a vingt-cinq ans. Il me fait l'honneur de me dire, au commencement de cet article, fort aimable du reste.
JEUNE KKMMK DU MAUOC.
Dessin h la ph>mc fait par lùiguic Uclaa uix chez M. l-rcdcric Villot.
que je n'appartenais à aucune coterie, que je n'ai obéi à aucune des tendances dont j'ai vu le public s'engouer à ces époques ditférentcs. Je ferai comme vous me le conseillez, si toutefois je fais encore beaucoup de peinture. Je ne prendrai conseil que de mon instinct, qui a passé pour une espèce de folie et de dérèglement, et qui trouve aujourd'hui des
partisans Le vrai est si voisin de la grimace du vrai, qu'il n'est pas
surprenant qu'on les confonde très souvent. C'est ce qui a fait la perte et la confusion de l'école soi-disant romantique. Ce mot d'école ne signifie rien, le vrai dans les arts est relatif à la personne seule qui écrit, peint ou compose dans quelque genre que ce soit. Le vrai que je dégagerai dans la nature n'est pas celui qui frappera tel autre peintre, mon élève ou non. Par conséquent, on ne peut transmettre le sentiment du beau et du vrai, et l'expression faire école n'a point de sens. »
N'est-il pas étrange qu'après avoir écrit ces lignes en i85 5, Delacroix ait pu en 1837 se faire l'illusion de croire qu'il lui serait possible de faire école? A moins qu'il ne s'agisse que du procédé. Et encore !