‹ Eugene DelacroixChapitre 14 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Delacroix ccrivaiii il'ait. — Liste lic soj cciils. — Pouixiuoi ils sont inférieurs à sa peinlure. — Omditions diUéicnlcs de l'esprit artiste et de l'esprit critique. — Baudelaire et Delacroix. — Re-suinJ de resthctii]uc de Delacroix. — Crilii|ue d'Ini;res par Delacroix. — L'enseii^ncnient de Delacroix.

Les discussions passionnées c]uc soulevait chaque année l'exposition des œuvres de Dclacroi.K attirèrent sur lui l'attention de quelques directeurs de revues et de Journau.x. Ils jugèrent avec toute apparence qu'il y aurait intcrcl pour le public à connaître ses idées et ses appréciations sur l'art et les artistes. C'est ainsi qu'il put collaborer à la Revue Je Paris, nu Moniteur, à la Revue des Beaux-Arts, de Curnier, et à la Revue lies Deux-Mondes. Voici les litres de ces articles : Des Critiques en matière d'art; — Portrait de Pie VI I ; — Sir Thonias Lawrence; — Raphaël;

— Michel-Ange; — Prud'hon; — Gros; — De l'Enseignement du dessin ;

— Le Poussin; — Questions sur le beau; — Des variations du beau;

— Charlet ; — Puget.

Il écrivit encore en i83i une lettre intéressante Sur les concours, au directeur de l'Artiste, et publia à la lin de i86i sur la méthode Cavé un rapport qui fut inséré dans le Moniteur officiel.

On trouve aussi dans ses Lettres des appréciations bien personnelles sur l'école anglaise, qu'il avait eu l'occasion d'étudier pendant le séjour qu'il lit à Londres, et sur un certain nombre d'autres artistes qu'il détinit en quelques lignes, pariiculièrement Rubens, Paul Véronèse, Rembrandt, Géricault, etc. 11 faudrait pouvoir citer en entier la lettre qu'il écrivit le 3o novembre 1861, à Thoré, en réponse à la demande que celui-ci lui avait faite de renseignements sur Honington. Delacroi.x l'avait beaucoup connu et beaucoup aimé.

Nous avons déjà eu l'occasion d'exprimer notre opinion sur les écrits de Delacroix. Rien ne ressemble moins à sa peinture. Il hésite, il tâtonne. L'entraînement de passion qui porte si haut le peintre fait complètement défaut à l'écrivain. On sent qu'au lieu d'écrire pt>ur lui-même, comme il peint, il ne perd pas de vue un instant le public. Ce n'est pas uniquement l'habitude d'écrire qui lui manque; c'est surtout la cou-

8o LES ARTISTES CÉLÈBRES

viction ardente et personnelle, c'est cette sincérité absolue du sentiment, qui, comme il le dit lui-même, donne seule l'inspiration. Les questions de théorie et de critique n'ont pour lui qu'un intérêt secondaire, qui ne suffit pas à l'émouvoir.

Nous trouvons dans ses Lettres des témoignages nombreux de cet état d'esprit qui explique l'infériorité de ses écrits dogmatic[ues :

« Moi, si peu écrivassier que j'ai la cruauté de faire languir M. Véron et le public, quoiqu'il m'a paru que le public ne peut plus attendre et qu'il s'impatiente. Heureux homme ! j'écris sur Michel-Ange et vous le contemplez. Je mentirai à ce même public avec la même impudeur que tous ceux qui entreprennent de l'occuper d'eux-mêmes bien plus c|ue du sujet qu'ils traitent. Est-ce que la plus simple description faite dans le jour de la plus mauvaise humeur, mais en face des chefs-d'œuvre euxmêmes, ne serait pas, pour les gens doués de sensibilité, à cent mille pieds au-dessus de tout mon pathos à froid? ' »

Vingt-cinq ans plus tard, en i853, il ne trouve à écrire ni plus de facilité ni plus de plaisir qu'en 1828. Il écrit à M""= de Forget : « Je ne manque pas d'une raison excellente et assommante de trouver la campagne peu amusante : c'est le terrible article dont je vois les membres épars sur ma table. Je sue sang et eau pour coudre tout cela ensemble et je crois que c'est l'obligation de le faire qui me rend la besogne pénible. Je suis votre conseil : je ne toucherai pas à un pinceau tant que je ne lui aurai pas donné une lîgure raisonnable ; c'est peut-être la seule manière de m'en tirer. »

Lui, qui savait si admirablement composer ses tableaux, et qui, d'après le rapport de M. Bida, voulait que ses élèves portassent surtout leur attention sur l'ordonnance de la composition, il se trouvait le plus souvent embarrassé pour disposer et rattacher les parties de ses articles. Cela s'explique toujours par la même raison. Pour composer ses tableaux, il avait un guide infaillible, le besoin inconscient mais impérieux de tout disposer de façon à rendre le plus complètement possible l'émotion qui lui avait fait choisir son sujet, tandis que cette émotion lui faisait

I. Lettre à Charles Rivet, 1S28, t. L", p. 123. Delacroix avait si bien le sentiment de ce qui manquait à ses écrits, qu'il refusa de les laisser reimprimer avant d'avoir pu aller étudier sur place les œuvres doiu il avait parlé. Mais le temps et la santé lui ont toujours manqué pour faire ce voyage en Italie qui a été le reve de toute sa vie.

presque toujours défaut quand il écrivait. Autant son imagination et sa sensibilité étaient promptes à s'enflammer au spectacle des choses vues ou rêvées, autant son intelligence restait froide en face de raisonnements à déduire et de théories à exposer. D'autant plus que celles mêmes de ces théories, qui systématisaient le mieux les caractères saillants de son génie, ce n'était pas lui qui en avait inventé la formule, et que par conséquent il se trouvait réduit à répéter des raisonnements et des arguments de seconde main. Comme nous l'avons dit, et l'on ne saurait trop le répéter, Delacroix n'était pas de ceux qui font les théories, mais d'après qui elles se font, comme Homère et Shakespeare. On ne retrouvait quelque chose de lui-même que dans les notes jetées au hasard de l'inspiration sur ses carnets, dont malheureusement un grand nombre ont disparu, et dans quelques lettres adressées à des amis.

II y a dans les Artistes français de Silvestre ^ une observation qui ouvre un jour bien curieux sur la portée de l'esprit critique de Delacroix. Le seul de ses contemporains, qui ait complètement compris la portée de ses œuvres, — sans faire exception même pour Th. Silvcstrc — « Ch. Baudelaire l'effarouchait un peu, et dans une assemblée il aurait eu plus d'attention pour Gust. Planche, qui ne le comprenait guère, ou pour M. Vitct, le plus pauvre des critiques d'art, qui comparait ses tableaux aux romans de d'Arlincourt ».

Silvestre s'imagine que ce qui effarouchait Delacroix, c'était l'allure originale, pourtant très innocente, de Baudelaire. Cette explication est probablement celle que se donnait à lui-même Delacroix, dont on connaît la correction de parfait gentleman. Mais je suis convaincu que la véritable raison, la raison profonde et peut-être inaperçue, n'est pas là. L'esprit d'analyse étant chez Baudelaire inhniment plus développé que chez Delacroix, cette pénétration lui permettait de plonger dans l'œuvre du peintre à des profondeurs que celui-ci ne soupçonnait pas et de recueillir là des observations absolument personnelles, dont l'énonciation étonnait et déconcertait l'auteur même de l'œuvre. Cette ignorance des dessous de leurs propres créations est commune à tous les grands poètes, à tous les grands artistes, précisément parce que le caractère essentiel du génie artiste est d'être subjectif, c'est-à-dire absolument subordonné à des impressions, à des émotions, à des passions personnelles, dont le choc l'enlève d'un seul coup et l'emporte dans des régions qu'il ne songe

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