‹ Eugene DelacroixChapitre 15 sur 23 · P. 69. Charpentier édit · texte numérisé non relu

P. 69. Charpentier édit

EUGÈNE DELACROIX 83 pas à explorer, tandis que le critique est surtout un homme d'analyse, et que sa méthode est celle même des sciences naturelles.

Delacroix, comme tous les artistes, ne se rendait pas compte de ces différences radicales des génies créateurs et des esprits critiques, et il ne pouvait, sans un certain sentiment d'infériorité et presque d'humiliation, constater que la critique de Baudelaire dépassait sa propre perception Peut-être même en venait-il à considérer comme de pure fantaisie les considérations les plus élevées que développait le critique à l'occasion de ses œuvres.

Nous n'emprunterons donc rien aux écrits de Delacroix relativement aux questions d'esthétique générale. Il n'y a là ni vue nouvelle, ni accent personnel. On trouvera d'ailleurs l'essentiel à cet égard, résumé en une centaine de pages dans VEugône Delacroix par liii-mcme, de M. G. Dargenty, dans Ica Artistes J'rançais, de Th. Silvcstre, et dans V Œuvre complet de Delacroix, par MM. Chesneau et Robaut.

Au fond, toute sa théorie se ramène à ce principe, qui est absolument vrai, mais qui est loin de lui appartenir exclusivement: pour être artiste, il faut avant tout s'abandonner à son originalité et attendre l'inspiration qui résulte de l'émotion sincère et personnelle, et qui se produit dans la mesure de cette émotion. Par conséquent le devoir de l'artiste est d'exalter en lui-même celle cnioiioii artn de la rendre aussi contagieuse que possible, pour ceux des spectateurs qui sont assez poètes pour en être pénétrés. Donc l'expression est le but suprême de l'art, comme l'impression est la source de toute puissance créatrice, et la réalité n'a d'autre rôle que de donner le branle à l'imagination. Tout art est poésie, et nul ne peut être peintre, s'il n'a une sensibilité toujours prête à s'exalter au spectacle des choses, et une imagination capable de combiner spontanément les souvenirs et les impressions de manière à leur communiquer une intensité de vie supérieure à celle de la réalité.

On conçoit qu'avec cette manière de comprendre l'art et surtout de le pratiquer, il ne pouvait trouver grâce auprès des partisans de l'art académique, de l'art d'école qui vit de recettes et s'enseigne comme la démonstration d'un théorème. Il avait en horreur le beau conventionnel,

1. C'est ce fait psycholoi;iquc qui leiul si leniarquablc la reconnaissance par (i(uihc Je la siipiiriorite dramatique de la traduction de Faust par Delacroix. Mais cela s'explique par le caractère complexe du génie de Gœthe, qui est autant un homme de science qu'un poète.

et il n'admettait pas qu'une cliose pût être belle sans communiquer au spectateur une émotion quelconque. Aussi ne pouvait-il soutîVir la queue de l'école de David, qui le lui rendait amplement. Mais il n'était pas de nature agressive, et il aurait volontiers laissé faire ses confrères comme ils l'entendaient, si les confrères avaient bien voulu lui reconnaître le même droit. Ingres en particulier lui inspirait un certain respect, à cause de l'indépendance dont il avait fait preuve au commencement de sa carrière, et de la persévérance avec laquelle il supporta pendant longtemps les rebuffades de l'Académie; car, il ne faut pas l'oublier, il fut un temps où Ingres représenta le progrès dans l'art, et fut en cette qualité conspué par la coterie officielle, dont il devait être plus tard le coryphée. Aussi le défendit-il contre le Ingres peintre et martyr — pamphlet de Laurent Jan, et tàcha-t-il d'adoucir à son égard les critiques tie Th. Silvestre. Celui-ci soupçonne, non sans apparence de raison, que cette indulgence de Delacroix pour l'homme qu'on peut appeler son ennemi, ■ — car Ingres haïssait Delacroix d'une haine brutale et grotesque qui ne manquait jamais l'occasion de se répandre en termes violents, — provenait d'un tout autre sentiment que de la bienveillance. « Delacroix, dit-il, avait la faiblesse de craindre le sectaire et la secte. Bien qu'il trouvât ù son rival certaines qualités graphiques, il ne lui enviait au fond que la santé, l'audace et la ténacité de la conduite. Néanmoins il mettait à parler de son talent une complaisance dont nous ne garantirions pas la parfaite sincérité. Plus M. Ingres déchirait Delacroix, plus Delacroix vantait M. Ingres. Dans ce combat à coups de lance d'un côté et à coups de chapeau de l'autre, le farouche maître d'école triomphait sans peine de l'obséquieux gentleman »

Silvestre ne se trompait pas. Dans plusieurs de ses lettres, Delacroix s'exprime sur le compte d'Ingres avec une liberté de langage qui ne laisse aucun doute sur ses vrais sentiments.

1. Les Artistes français, p. 67. Charpentier. Je trouve dans le commentaire de M. Chcsneau {l'Œuvre complet d'Kiif^. Delacroix/ une anecdote qui peint bien la haine d'lnL;res contre Delacroix. Celui-ci a\ait t'ait une copie de riùifaiu Jésus, de la Belle Jardinière. Cette copie se trouvait dans l'atelier de M. Haro. M. Ingres, familier de la maison, l'y vit, et fut frappé de sa beauté. Il désirait en connaître l'auteur. Comme on savait son horreur pour Helacroix, on le laissa chercher d'abord. Enfin, sur son insistance, on le lui noniiua : Le misérable! s'écria-l-il. lù il fait sa peinture! » Il lui arriva également de trou\ er très beau le Prisonnier de Chillon jusqu'au moment ot'i il sut qu'il était de Delacroix.

EUGÈNE DELACROIX 85 En 1846, Th. Thoré avait écrit sur Ingres un article vigoureux. Delacroix lui en adressa ses félicitations : « Vous avez fait sur Ingres un article parfait. Vous avez touché la vraie corde, et personne, jusqu'à présent, n'avait signalé ce vice radical, cette absence de cœur, d'àme, de raison, enfin de tout ce qui touche mortalia corda, ce défaut capital, qui ne mène qu'à satisfaire une vainc curiosité et à produire des ouvrages chinois, ce qu'il fait, moins la na'ivcté, laquelle est encore plus absente que tout le reste. »

C'est bien là en effet cette complète absence de sincérité, d'émotion qui devait surtout choquer Delacroix, et c'est, comme il le dit, ce défaut radical qui un jour ou l'autre achèvera de tuer l'œuvre d'Ingres.

A propos du Portrait de Clio ubiiii^ il disait : « M. Ingres aurait dû y mettre plus de simplicité sauvage, cnmme le caractère de ce musicien. Chérubini était sans affectation et d'une extrême liberté d'allures. Vovez ses réponses à Napoléon. Au lieu de cela, Ingres en a fait un homme guindé, avec sa main maniérée, posé, drapé et ca'tera, et sa ridicule muse [ridiciilits mus, calembourg latin) derrière lui. Et encore, sans nul doute, tout cela a été calculé longtemps comme chose devant faire de l'effet... Cette école d'Ingres a un travers bien singulier, c'est de vouloir faire de la peinture une dépemiancc des antiquaires, c'est de l'archéologie prétentieuse; ce ne sont pas des tableaux. » En 1854, à propos de V Apothéose de Napoléon, d'Ingres, à l'Hôtel de ville, il écrivait : « Les camées ne sont pas faits pour être mis en peinture — ni surtout au plafond — et il faut que chaque chose soit à sa place... Il est ridicule do ne rien voir à l'Hôtel de ville qui rappelle l'Hôtel de ville. Mars, les Muses, Napoléon dans les nuages, n'ont effectivement rien de commun avec ce qui se passe dans une municipalité, et l'on pouvait consacrer à cet objet une bonne partie des décorations. >>

Si le résumé que nous avons donné de la doctrine de Delacroix explique les haines académiques qui n'ont cessé de le poursuivre, il fait également comprendre pourquoi il n'a jamais formé d'élèves. En somme, sauf un certain nombre d'observations générales et de préceptes techniques dont nous ne méconnaissons pas l'importance, son enseignement se réduisait à ceci : ayez du génie. Le malheur, c'est qu'il n'a jamais rencontré d'élève qui ait rempli cette condition essentielle.

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