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CHAPITRE VII

Caractère de Delacroix. — • Ses amitiés. — Ses amours. — Sa sincérité. — Sa liaison avec P. Huet. — Son attitude dans le monde. — Sa gaieté. — Sa prétendue insociabilitc. — Amour de la gloire. — Pourquoi il recherche les fonctions officielles. -— Sa persévérance au travail. — Sa mort.

La seule passion qui ait persisté dans le cœur de Delacroix, à côté de celle de la peinture, ç'a été l'amitié. Elle se manifestait en lui par des exaltations et des transports qui sont assez fréquents pendant la jeunesse, mais qui, d'ordinaire, se calment assez rapidement au milieu des préoccupations de la vie. L'affection de Delacroix est demeurée jusqu'à la fin pleine d'élan pour les amis de la première heure : Pierret, Piron, Guillemardet, Soulier. Sa correspondance nous fournirait, à l'appui de cette observation, une foule de citations intéressantes. Nous y renvoyons nos lecteurs. Ils y trouveront à chaque instant des élans de cœur bien curieux à constater chez un homme que l'on s'accorde à nous peindre comme froid, compassé, soupçonneux, dans les rapports de la vie ordinaire. Ce besoin d'affection lui était si naturel, que, dès l'âge de six ans, il trouvait pour l'exprimer des termes d'une naïveté pleine de charme, que cite M. Burty, dans le premier volume des Lettres : « Sur un petit calendrier relié en maroquin rouge, avec le titre : le Lever du Rideau pour l'an douzième de la République française (année iS'04, ancien style), on rencontre des dessins enfantins à la mine de plomb : une marguerite, un profil de jeune homme, deux urnes, deux bonshommes debout; puis ce gentil envoi, écrit d'une grosse plume, entre des traits rayés : « Mon cher Henri, je t'aime de tout mon cœur, je pense à tout « moment à toi, je voudrais te voir pour te caresser. Reviens vite pour « faire notre bonheur. »

A la page Sgi de VŒuvre complet d'Eugène Delacroix, de MM. Robaut et Chesneau, je trouve, sous le n° 1458, un croquis à la mine de plomb, qui sert de frontispice à un album de famille appartedant à M. Blondel, et qui a pour titre : le Vœu de deux jeunes amis. Ce croquis a été fait par Delacroix en 181 3, par conséquent à l'âge de quinze ans. « Debout devant la statue de l'Amitié, deux jeunes gens.

drapés à l'antique, jurent de rester à Jamais unis. La déesse, dressée sur un socle élevé, tient, dans le pli de son bras gauche, une branche coupée, d'où se détache un double rameau qui reverdit; elle s'appuie sur une jeune vigne; un chien l'accompagne; autour de son front, comme une auréole, se développe cette légende : « Elle réunit le froid et le « chaud. » Les mains des deux amis se rejoignent au-dessus d'un trépied. Ils sont vus dans une attitude alternée, l'un de dos, l'autre de face. Près de l'adolescent qui figure Eugène Delacroix, gisent à terre les attributs des arts : palette, pinceaux, buste, lyre, caducée; près du jeune Blondel et posés sur une table, une mappemonde, des compas et autres attributs des sciences. Cette composition est suivie de soixante-dix vers, dont le thème principal roule sur la diversité des carrières qui s'ouvrent devant les deux amis »

Tous les ans, Delacroix se réunissait avec ses amis d'enfance : Soulier, Guillemardet et Piron, le soir de la Saint-Sylvestre. Il est souvent question dans ses Lettres de ce dîner, où tous se faisaient un devoir d'assister « pour renouer chaque année le pacte fraternel ». Il se donnait tour à tour chez chacun des quatre amis, qui se retrouvaient avec un bonheur que le temps n'épuisait pas. M. Burty, dans ses Lettres de Delacroix, nous apprend que Pierret avait conservé dix-huit albums, consacrant tous par des dessins le souvenir de ces cordiales solennités. Delacroix s'y montrait d'une gaieté charmante et oubliait, au milieu de ses amis, tous les ennuis dont on l'abreuvait.

L'amour tient dans sa vie infiniment moins de place que Tamitié. On peut même dire qu'il n'y tint aucune place, car les amourettes dont il parle, non sans charme, dans quelques-unes de ses premières lettres -, n'ont été que des distractions passagères. L'amour, dans le sens vrai du

1. Bien qu'on ne trouve dans la Correspondance aucune lettre adressée à M. Blondel, nous savons cependant que l'amitié de Delacroix pour lui a persisté au delà du collèi^e. En i8ôo, il écrit à Soulier : « J'ai un vieil ami, je crois que c'est le plus ancien, car il date du temps où j'étais en sixième. Nous sommes amis encore, il est vrai que nous avons été quarante ans sans nous voir. Cet ami est M. Blondel, conseiller d'Etat. » C'est à ce même M. Blondel, que, par son testament, il légua un de ses portraits, en ajoutant : « .le regrette vivement lic ne pas être en mesure de lui donner un autre gage de mon amitié. » Outre les amis que nous avons nommés, les plus chers à Delacroix furent Henri Hugues, Riesencr, Leblond, Champmartin, Villot, Rivet, Comairas, Lelièvre.

2. Voir ses Lettres, i' édit. Burty. t. I", p. i| à 1.1, 21, 34, 4!^ (j.S, 75.

mot, est trop absorbant pour qu'il ait pu sérieusement s'établir dans une âme d'avance occupée tout entière par la passion de l'art.

Delacroix avait un vif sentiment de la dignité de son art. Lors de son voyage en Angleterre, il fut frappé des avantages de toutes sortes et surtout des avantages morau.x que les artistes s'y étaient assurés par l'organisation de leur Union. Il écrivait à Soulier, en 1826 : « Nous allons avoir une Exposition au profit des Grecs. Cela accoutumera le public à payer pour voir de la peinture. Je finis un Marino Faliero, tableau assez considérable, qui sera, je pense, à cette Exposition pour les Grecs, dont je te parlais. Nous avions espéré de former une Société de peintres à l'instar de celle de Londres. J'ai fait venir des Lajps and régulations par le moyen de Fielding. Mais je crains que les Français n'aient pas la persévérance nécessaire pour une telle entreprise, parce qu'un peintre ne consentira jamais à perdre un quart d'heure par semaine pour s'occuper du bien général de la Société ^ »

On peut donc considérer Delacroix comme un des premiers fondateurs de la Société des artistes français. C'est un titre à sa reconnaissance, titre dont la Société actuelle ne se doute probablement pas.

Un autre trait essentiel du caractère de Delacroix, c'est l'absence de toute vanité et de toute envie. Il sait bien qu'il est un grand peintre, mais il le sait naïvement, en quelque sorte, et tout en se rendant justice à lui-même, jamais on ne sent, dans la manière dont il parle de ses ouvrages, ce ton d'admiration personnelle qui éclate dans le langage de la plupart des artistes. Il est heureux d'avoir du talent, mais il ne s'en enorgueillit jamais ; tout en aspirant très ouvertement à la gloire et en faisant tout ce qu'il peut pour la mériter, jamais il ne se pose en grand homme. Ni dans sa conversation, ni dans ses lettres les plus intimes, on ne trouve rien qui le puisse faire accuser de vanité. Il parle de lui-môme avec une simplicité et une sincérité admirables, et l'opinion qu'il a de lui-môme est infiniment au-dessous de celle à laquelle il a droit. Comme l'a dit son praticien Lassalle-Borde, qui n'a pas toujours clé

I. Delacroix connaissait bien ses confrères. Une tentative semblable, à laquelle nous avons pris part en i8G3, a également échoué, et par les mêmes raisons. La Société des artistes français n'existerait pas encore aujourd'hui si le conseil supérieur des Beaux-Arts, sur la proposition de M. Edni. 'l'urquet, sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, n'en avait imposé la création aux artistes en leur laissant le soin et la responsabilité des Salons annuels.

aussi bien inspiré : « Il n'était pas content de lui quand il s'examinait, mais lorsqu'il se comparait, c'était différent. Alors il était impitoyable dans ses appréciations; il mordait à belles dents et aimait à frapper de grands coups. »

Si ses appréciations étaient sévères, elles n'étaient pas moins sincères. On ne saurait citer de lui un mot contre un artiste de vrai talent. Au contraire, quand il en rencontrait qui lui paraissaient mériter des éloges, il les prodiguait avec une abondance qui venait du cœur. On sait comment il se lia avec Paul Huet. « Le paysagiste Paul Huet, raconte M. Chesncau, venait depuis quelques jours à l'académie de Suisse, où se donnaient rendez-vous la plupart des jeunes peintres. Un soir, Delacroix dit à Comairas, en entrant, qu'il venait de remarquer, à la vitrine d'un marchand, une étude de paysage tout à fait extraordinaire, qu'il n'avait encore rien vu de semblable : « Qui diable a pu faire ça? « répétait Delacroix. Comairas lui présenta aussitôt Paul Huet. Dès le lendemain, Delacroix venait s'installer dans le pauvre atelier du paysagiste, qui travaillait alors à son célèbre tableau du Cavalier, et voulut le lui voir peindre jusqu'à la dernière touche. Les visites, qui se renouvelèrent chaque jour pendant un mois, fondèrent, entre les deux artistes, une amitié qui dura toute la vie.

Cette ouverture de cœur, cette spontanéité d'admiration, cet élan vers les gens de bien et de talent étaient dans la nature de Delacroix. Plus tard, dans la seconde moitié de sa vie, les assauts répétés de la malveillance et de la sottise modifièrent sa manière d'être. Il apprit à se défier des hommes et se mit sur ses gardes. 11 était trop intelligent pour ne pas comprendre la nécessité de cette attitude défensive. C'est ainsi que nous le présentent ceux qui l'ont connu à cette époque mais il faut

1. n II était tiX'S fin, soiipyonncux et tliitcstait les manèges, qu'il exagiiiait pcut-Otrc ilans SCS soupçons. » (L. Riescncr.)

« Cet homme, subtil et impressionnable, vibre au moindre choc, s'agite au moindre sourtie : il voit, il entend, saisit tout au vol, un mot, un geste, un nuage qui passe sur votre physionomie ; mais sa défiance, développée à l'excès par l'expérience du monde et de ses h\ piu risies, dépasse quelquefois sa perspicacité naturelle ; il lui arrive de manquer de franchise, sans rien laisser paraître de cette dissimulation, parce qu'il est à peu près maître de ses attitudes et de sa langue. » (Th. Silvcstre.)

« Bien que très clairvoyant et très fin à la fois, il lui est arrivé cependant d'être trompé par des imbéciles dont il ne se défiait pas; mais il a trompé plus qu'il n'a été trompé. Homme bien élevé, il savait être ce qu'il voulait, diNsinuilé sous l'apparence de la franchise. » (Eassalle-Horde.)

bien se garder de croire que ce fût là le fond de son caractère. Que cette réserve ait pu le faire soupçonner de duplicité par des gens qui le connaissaient mal ou qui n'étaient pas en état de le juger, la chose est possible, mais il suffit de lire ses Lettres avec un peu de soin pour acquérir la conviction que ce soupçon est une pure calomnie. C'est une redoutable épreuve pour un homme, que la publication d'une correspondance de quarante-cinq années. Quand on a pu la subir comme Delacroix, sans qu'il soit possible de détacher de ces Lettres une phrat.e, un mot, qui permette de douter de sa sincérité, personne n"a le droit de porter contre lui une accusation dont on n'apporte pas la preuve indiscutable '.

Si Delacroix intrigue, comme il le dit lui-même, c'est pour obtenir « d'avoir à peindre quelques pieds de muraille qui ne lui rapporteraient sans doute pas plus de profits que ce qu'il a déjà fait, mais qui satisferaient le besoin de faire grand, qui devient excessif, quand une fois on en a goûté ». Il voudrait, par exemple, peindre sous les arcades des Invalides les principales batailles de notre histoire; mais nulle part nous ne le voyons intriguer contre qui que ce soit.

La gaieté qu'il apportait dans les réunions de la Saint-Sylvestre semble avoir été dans sa nature, quoi qu'en dise Th. Silvestre, qui ne l'a connu qu'après i85o : « En apparence fort enjoué, dit-il, et par moments extrêmement plaisant et moqueur, il vovait la vie sombre, même pour les triomphateurs. »

Cela n'est vrai que de la seconde moitié de sa vie. Le ton général de ses premières lettres le démontre amplement.

Son cousin Léon Riesener, qui le connaissait bien, fait de lui, dans ses notes, un portrait qui répond à l'impression résultant de ses Lettres:

« Il conserva la vie simple, dit-il, et aimait les retours aux façons de sa jeunesse. Les dîners à la barrière, à la campagne, le petit vin lui plaisaient; et cependant il aimait le bon, mais en petit comité de trois ou quatre amis, et l'on y parlait peinture, drôleries, philosophie. Pendant longtemps, lui, Henri Hugues, fils d'une sœur de sa mère, et moi,

I. ].)clacroix aurait demande à M. F'ould, ministre d'État, de retirer à M. Lassalle- Borde un travail au Conseil d'État, qui lui avait été commandé. M. Lassalle-Borde a d'avance infirmé son témoignage en accusant auparavant Delacroix d'avoir volontairement fait placer un de ses tableaux au Salon de manière à ce qu'on ne pût le voir, ou du moins de lui avoir fait attendre huit jours l'efl'ct de ses réclamations. Franchement se figure-t-on Delacroix jaloux de M. l.assalle-l'.orde ?

nous nous réunissions une fois par semaine, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, ou chez le restaurateur. Il apportait dans ces dîners une gaieté aimable, toujours conciliante, et une amitié attentive, affectueuse pour le cousin Henri, notre aîné, homme charmant, ingénu, chevaleresque, que Delacroix aimait de tout son cœur, et dont le souvenir lui est resté cher constamment. Il en a fait un beau portrait qu'il me donna. Henri, employé dans l'administration des postes, poète par délassement, était plus que négligé dans sa toilette. Je me rappelle qu'une fois, nous sortions d'une représentation extraordinaire de l'Auberge des Adrets, donnée, je ne sais pourquoi, le jour par Frédérick Lemaître. Le chapeau et la tenue d'Henri sortant du théâtre étaient réellement plus que comiques. Delacroix, très élégant et recherché dans sa toilette, lui donnait impassiblement le bras en plein boulevard, et, gai comme un pinson, jouissait de l'esprit de son vieil ami ; c'est à l'amitié de ces deux hommes que je dois ce que j'ai de bon, à mes yeux. «

« Delacroix a toujours eu cette particularité d'être jeune par

l'imagination. Il a eu l'ennui des chagrins, l'ennui des mécomptes, mais la jeunesse de son esprit a toujours effacé ces maux au moindre répit. »

Cette observation est parfaitement juste. Les longues injustices de l'opinion, les persécutions de ses confrères et des critiques inféodés à l'Académie et à la routine, les maladies de toutes natures qui n'ont cessé de s'acharner après lui, la fièvre persistante, les maux d'yeux et de gorge, la maladie de vessie, ont fini sans doute par triompher de sa gaieté et par lui inspirer de tristes réflexions. Mais il ne faudrait pas abuser des cris de colère ou de douleur qui lui échappent. En réalité, son pessimisme reste un pessimisme de surface. Il suffit d'un mot élogieux, d'un retour de santé pour le rendre à son naturel : « Voici quelques jours que je déjeune, écrit-il ; je dis un peu moins de mal de mon siècle et de l'humanité; je me réveille assez gai, grand symptôme, et point effrayé à l'avance de la journée dont il va falloir traîner le poids. Enfin, je me vois prêt à être comme tout le monde. Être comme tout le monde ! voilà la vraie condition pour être heureux. »

On lui a beaucoup reproché son insociabilité. Il est vrai, il avait horreur des sots et des bavards, qui lui parlaient peinture pour lui faire admirer l'étendue de leurs connaissances artistiques, ou qui venaient le déranger dans son travail. Il n'était pas de ceux qui peuvent travailler

EUGÈNE DELACROIX gS

tranquillement, comme une machine, au milieu des conversations. La passion qu'il apportait au travail ne lui permettait pas de songer à autre chose qu'à ce qu'il faisait, et il suffisait d'une visite d'un quart d'heure pour le dérouter et lui faire perdre toute une journée. Voilà pourquoi sa gouvernante, Jenny Le Guillon, qui lui était admirablement dévouée,

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refusait invariablement l'entrée de son atelier à quiconque n'était pas des amis intimes du maître, ou dont il n'avait pas d'avance donné le nom ' .

I. Delacroix avait le cœur cxcellcnl : « Sérieux, doux, aflablc et n'ayant i]ue certains bouilloniicniciits d'impatience, ses serviteurs l'adoraient, écrit Th. Silvestre, et lui-ménic aima ses serviteurs comme Michel-Ange" aima les siens. Nous l'avons un jour trouvé désolé, dans sa maison de la rue Notre-Dame-de-Lorette, de la maladie de sa gouvernante : « Elle m'est plus chère qu'une sœur, nous dit-il. Elle est le « dévouement aveugle en personne. Ne vous tachez jamais de son humeur quand « vous venez ici. Elle garde à vue comme un soldat mon temps et ma vie. »

Léon Riesener dit de son côté :« 11 était d'une indulgence extrême pour les défauts

(jô LES ARTISTES CÉLÈBRES

Mais il ne faut pas oublier que cette prétendue insociabilité ne l'empêchait pas, contrairement à Tavis de son médecin, de fréquenter un assez grand nombre de salons, où sa conversation était très goûtée, et que cet abus des conversations a été certainement pour beaucoup dans l'aggravation subite de la laryngite qui l'a emporté. Il avait dù, à plusieurs reprises, renoncer à ces fréquentations, qui étaient pour lui un plaisir et une distraction; mais, chaque fois que sa santé semblait se rétablir, il reprenait ses anciennes habitudes. Au commencement de 1861, il se trouve dans une de ces périodes de bien-être, qui n'ont pas été communes dans sa vie. Il écrit à George Sand qu'il a « une santé d'homme de trente ans », et il en profite sans ménagement, jusqu'à ce que la maladie le ressaisisse avec une violence, cette fois irrémédiable.

Berryer disait : « Quel esprit, quelle vivacité! Admirable Delacroix! Presque tous les ans, il venait me donner une quinzaine de ses journées à la campagne; moments délicieux! Il me charmait de mille manières, surtout par sa conversation sur la littérature; et il ne s'occupait presque pas de lui-même. »

George Sand, de son côté, écrivait à Th. Silvestre : « Il y a vingt ans que je suis liée avec lui, et, par conséquence, heureuse de pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien, dans la vie de l'homme, n'est au-dessous de la mission si largement remplie du maître; et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la constante noblesse de son caractère et l'honorable lidélité de ses amitiés. »

En réalité, la misanthropie qu'on prête à Delacroix, d'après certaines apparences, est loin d'être réelle. On ne s'est pas, je crois, suffisamment appliqué à comprendre ce caractère, en effet assez complexe. Personne n'a été moins philosophe que Delacroix. Quand il se dit uniquement

de ses amis. 11 rapprochait de lui, par un intérêt véritable et une franche cordialité, les ouvriers, les domestiques qu'il trouvait intelligents et dévoués, et se plaçait dans ce cas, vis-à-vis de ses inférieurs, dans une véritable égalité. Vizentini fut un de ses modèles et serviteurs d'affection. 11 fut le même pour ses marchands de tableaux, son maçon, son serrurier, qu'il estimait très haut. Ce qui le charmait, c'était l'intelligence naturelle et la vraie bonté. L'esprit ne lui suflisait pas. «

Tli. Sih'cstre raconte que, à la vente posthume de Delacroix, « Julie Colin, excellente femme restée dix ans au service du peintre, s'est mêlée comme à la dérobée à la foule; mais, à la vue des tableaux de son illustre maître, elle s'est vite réfugiée dans un coin sans pouvoir étouffer ses sanglots. Elle a disparu comme clic était entrée. »

absorbé par sa peinture, et qu'il semble faire fi du jugement qu'on portera de lui, il cherche évidemment à se faire illusion à lui-même. Il sent, il sait bien que si, devant son chevalet, sa passion peut se satisfaire par l'effort même qu'elle fait pour épuiser son émotion, une fois le tableau fait, il lui faudra autre chose. Il lui faudra la confirmation publique du succès auquel il croit sincèrement être arrivé ; il lui faudra l'acclamation des connaisseurs, qui seule peut consacrer le talent et l'imposer, sinon à l'admiration, du moins à la connaissance de la foule; il lui faudra, en un mot, la gloire.

Au lieu de cela, que voit-il? A côté de l'enthousiasme de quelques artistes et de quelques critiques Jeunes et inconnus, précisément parce qu'ils représentent une conception nouvelle de l'art, il entend gronder contre lui toutes les voix autorisées; il voit se déchaîner l'hostilité de la multitude ignorante, habituée à jurer sur la parole de la critique officielle. Il souffre vivement de cette lutte incessante; il lui arrive de se sentir découragé; car il comprend parfaitement que ce ne sont pas les théories esthétiques de ses amis qui convertiront la foule et auront raison de ses entêtements moutonniers.

Pour lutter avec quelque chance contre les routines officielles, il faut que lui aussi devienne officiel. Quand le gros et épais public verra que le peintre conspué est devenu un personnage, qu'il fait figure dans l'administration sacro-sainte, alors, bien certainement, il commencera à comprendre autrement les choses; ce qu'il condamnait en sa qualité d'écho, ce qu'il dédaignait tout à l'heure, il l'approuvera, peut-être même l'admirera-t-il. sans plus savoir pourquoi, sinon que de la peinture officielle est toujours de la bonne peinture.

Voilà certainement ce que Delacroix s'est dit plus ou moins nettement, et c'est en vertu de ce raisonnement qu'il a tenté, à plusieurs reprises, de se hisser aux fonctions administratives. Il songea à la direction des Gobelins, en 1849; plus tard, en i855, il put croire un moment qu'il arriverait à la direction des Beaux-Arts; et le titulaire, bien que très fortement appuyé, en conçut un moment de vives inquiétudes.

Mais Delacroix était peu fait pour l'intrigue, et, au fond, il craignait presque de réussir. 11 écrit, en 1849, à son amie M'"'= de Forget : « Chère amie, je m'empresse de vous écrire pour vous prier de demander à Vieillard qu'il suspende les démarches qu'il serait disposé à faire. Je me suis tàté et retâté, et je ne trouve pas en moi, définitivement.

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