HIÔLIODOUE CHASSÉ DU TEMPLE
Kcductioii de l'cau-forlc de Gustave Grcux, d'après la fresque do l'église Saiiit-Sulpicc.
l'étoffe d'un directeur. Je ne dors pas depuis que cette folle idée m'est venue. »
Pour la direction des Beaux-Arts, c'est la même chose. Il écrit encore à M^-^ Forget le 12 août i855 : « Ma grande affaire d'à présent, autre sottise dont je me suis embâté, va très mal. Ceux sur qui je comptais me quittent tous les uns après les autres, et je suis tout surpris quand je rentre dans mon atelier et que je sens le plaisir que j'aurais à travailler simplement à mes tableaux, au lieu de souhaiter de prétendus avantages qui ne veulent pas de moi; je suis tout étonné de ma bêtise. »
Il est bien manifeste, en effet, que pour un artiste comme Delacroix, des fonctions administratives ne peuvent être qu'un but secondaire. Son ambition était subordonnée à d'autres considérations, qui se rapportaient aux intérêts de sa passion artistique. Aussi y renonça-t-il sans peine.
Nous avons vu que ses démarches pour entrer à l'Académie s'expliquent par les mêmes motifs. Il comprenait trop bien la hauteur de l'art qu'il pratiquait, pour s'imaginer sérieusement qu'un titre officiel le relèverait à d'autres yeux qu'à ceux des imbéciles.
Mais, il faut bien le reconnaître, ces imbéciles constituent la majorité ; c'est leur approbation qui s'appelle la gloire, et Delacroix était trop artiste pour se résigner à s'en passer. S'il avait pu prévoir l'avenir et savoir sûrement qu'un jour viendrait où il serait acclamé comme le plus grand peintre de l'école française, il aurait été heureux, parce que cette revanche assurée l'aurait soustrait à la double torture de se sentir méconnu et d'avoir parfois, en face du déchaînement des critiques, à se demander si, après tout, ce ne seraient pas eux qui avaient raison.
En tous cas, parmi les reproches qui lui étaient adressés, il y en avait un sur rinjustice duquel il ne pouvait avoir d'hésitation, celui de ne pas travailler. Les niais, qui ne connaissaient et ne comprenaient que le dessin académique, avaient fini par faire considérer Delacroix comme une sorte d'improvisateur qui jonglait avec son art, sans s'inquiéter d'aucune espèce de sincérité.
Il était difficile d'être plus loin de la vérité. Delacroix avait, il est vrai, une grande facilité de travail, mais il la devait et à l'habitude qu'il a conservé presque toute sa vie de faire tous les jours quelque dessin, et au principe qu'il s'était imposé de ne traiter jamais que des sujets qui
1. 1' 1 1 I ; D j A COI! A V c l ' a n g i: . K'cJiictioii Je l'oaii-loi te Je Gustave (ireiix, d'après la fresque de l'éi^lise Saiul-Sulpice.
fussent dans son tempérament Mais cela ne rcmpôchait pas de rappeler à son élève Andrieu que le grattoir est l'outil le plus indispensable du peintre et de s'appeler lui-même l'homme aux repentirs.
En i856, il écrivait à Th. Silvestre : « En fait de compositions tout arrêtées et parfaitement mises au net et prêtes pour l'exécution, j'ai de la besogne pour deux existences humaines; et quant aux projets de toute espèce, c'est-à-dire de la matière propre à occuper l'esprit et la main, j'en ai pour quatre cents ans. Jugez si j'ai le temps de me promener comme mes honorables confrères, qui, je pense, pour la plupart, trouveront du temps de reste pour tout ce qu'ils ont à tirer de leur cerveau. »
Une des lettres les plus intéressantes, à plusieurs points de vue, et en particulier à celui qui nous occupe en ce moment, est celle qu'adressa Delacroix à M. Varcollier, le 7 juillet i852, de sa campagne de Champrosay : « J'ai des voisins que je vois le soir, ou bien à cette heure-là je fais des promenades où je trouve de la fraîcheur. Le matin je travaille aussi régulièrement qu'à Paris, et, bien que mes couleurs soient sèches avant la fin de la séance, je tiens bon! Je tiens l'ennui en échec et n'ai pas le temps d'avoir des idées noires. Voilà la vie que je mène et que je voudrais pouvoir prolonger, dans le moment surtout; la perspective du travail dans un atelier de Paris est un grave épouvantail, et cependant il n'y a pas à reculer. Dimicandum, c'est une belle devise que j'arbore par force et un peu par tempérament. J'y joins celle-ci : Renovare animas. Passer du grave au doux, de la ville à la campagne, du monde à la
I. Voici ce qu'écrivait Alexandre Dumas, qui avait vu travailler Delacroix :
« Delacroix met relativement moins de temps à exécuter un tableau qu'à préparer sa palette. Une fois le pinceau k la main, rien ne l'arrctc plus : il devait sortir, il sortira demain ; il a faim, il mangera plus tard ; son pouls bat cent fois à la minute, tant mieux, sa peinture aura la fièvre ; il se tuera à travailler ainsi; qu'importe, pourvu qu'il laisse un tableau de plus. »
Ces lignes ont été écrites à propos du Salon de 1 85g où Delacroix avait exposé sept toiles remarquables : La Montée au Calvaire ; le Christ succombant sous la croix. Le Christ descendu au tombeau. Saint Sebastien. Ovide en exil che^ les Scythes. Herminie et les bergers. Rebecca enlevée par le Templier pendant le sac du château de Frondebœuf. Hamlet. Les Bords du fleuve Sebou (royaume de Maroc).
La critique cette année prit une forme particulièrement insultante. M. Maxime Du Camp et quelques autres, malheureusement, dont le nom étonne en une semblable rencontre, paraissent s'être donné le mot pour reprocher à Delacroix une sénilité prématurée qui ne laisse rien subsister de son talent, et cela au moment même ou il exécute à Saint-Sulpice ses fresques magnifiques de la Lutte de Jacob et de VHéliodore. Delacroix profondément blessé cessa d'exposer.
EUGÈNE DELACROIX io3 solitude, jusqu'à ce que l'on passe de quelque chose à rien! Mais alors, quoi qu'en pense Hamlet, les songes dans ce repos profond ne viendront pas nous apporter les images du mouvement, et c'est un bienfait de l'incomparable nature que cette autre rénovation des êtres dans ce grand concert où elle nous jette, tète, bras, ventre, esprit, sentiment, basses natures, nobles esprits, pour en tirer de nouveau et éternellement d'autres apparences animées et rajeunir le grand et éternel spectacle. Mourons, mais après avoir vécu. Beaucoup s'inquiètent s'ils revivront après la mort, et ils ne rêvent pas. Dès à présent, combien d'hommes rêvent à votre gré, sans parler du sommeil, des maladies ! Combien se passe-t-il de notre vie dans des emplois abrutissants pour l'esprit, combien à fumer, combien à des spectacles insipides, qui tiennent de la place dans la vie sans l'occuper d'une manière digne de l'homme! Beaucoup d'hommes, qui n'ont pas essaye de vivre, disent qu'ils n'ont plus le temps, et ils retombent sur l'oreiller, où ils se bercent sans plaisir. Il faudrait veiller sans cesse sur soi, car la paresse est un entraînement de tous les moments; donc, il faut combattre ou crever honteusement. »
'( Son art, dit Léon Riesener, a été le but de sa vie. 11 lui a tout sacrifié, et même, en dernier lieu, sa vie elle-même. Pour avoir la tête plus lucide, pour être plus propre au travail, il avait fini par supprimer le déjeuner et ne mangeait qu'une fois par jour. Les médecins l'ont prévenu qu'il se tuerait. Il prétendait sentir mieux qu'eux ce qui lui convenait; s'il déjeunait, il ne pouvait travailler, et il ne pouvait se résoudre à cesser le travail. »
« On verra après ma mort si je sais dessiner «, a-t-il dit un jour, en réponse à cette accusation d'improviser. Et, en effet, on ne peut songer sans stupéfaction à la somme de travail que suppose la multitude infinie des études, croquis et dessins, laissés par ce prétendu improvisateur.
Malgré des retours inattendus et une amélioration apparente dans les dernières années, la santé de Delacroix ne pouvait pas résister bien longtemps aux fatigues qu'il s'imposait. Le 26 mai i863, après une longue et vive conversation en chemin de fer, il arriva exténué à sa campagne de Champrosay. C'était la fin. Après de courtes intermittences, le mal prit définitivement le dessus, malgré les ctîorts de ses médecins, MM. Laguerre et Bouillaud. Le 3 août, il fit appeler son
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notaire, M« Simon, et, durant deux lieures, lui dicta, sans reprendre haleine, le long testament que M. Burty a reproduit presque tout entier dans le premier volume des Lettres. Dix jours plus tard, il s'éteignit doucement, « presque en souriant », dit Th. Silvestre, à sept heures du matin ^.
La France venait de perdre le plus fécond, le plus varié, le plus puissant, le plus ému, le plus poète de ses peintres. Elle sembla un moment avoir entrevu l'étendue de la perte qu'elle avait faite. Tout ce qu'elle renfermait de connaisseurs et d'amateurs de peinture se pressa en foule à la vente qui suivit sa mort. Cette vente produisit la somme, prodigieuse pour l'époque, de 340,000 francs. Ce fut une apothéose aussi brillante qu'inattendue. Puis le silence se reHt. Les pygmées, un moment déconcertés, avaient repris le siège de cette gloire importune, et ils ont si bien réussi à tromper l'ignorance publique que le succès même des diverses expositions qui depuis ont été faites des œuvres du maître n'a pu triompher de la masse des préjugés soigneusement accumulés contre lui. Il faudra encore plus d'une expérience pour désabuser le grand nombre et pour amener enfin son éducation artistique au point de comprendre réellement ce qui fait la supériorité de Delacroix sur ses adversaires.
L'anniversaire de 1789 offrira naturellement aux admirateurs de Delacroix une nouvelle occasion de remettre sous les yeux du public quelques-unes de ses toiles, et peut-être à la hn du siècle sa gloire sera-t-elle assurée du triomphe définitif. Ce jour-là sera le commencement d'une ère nouvelle pour l'art.
I. Th. Silvestre a donné en quelques pages émues le récit de cette lente agonie. Nous ne pouvons qu'y renvoyer le lecteur : Les Artistes français, p. 71 à 75. — M. Pirjn ne djnnc pa 1 tout à f.iit les mêmes ditails.