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CHAPITRE VIII

ApprJcialion ^JriL-ralq du génie et de l'œuvre d'Eugène Delacroix.

« Voilà plus de trente ans que je suis livré aux bêtes », disait Delacroix, le visage pâle et la voix tremblante, en entendant les ricanements de quelques imbéciles devant ses plus belles œuvres.

Ces imbéciles, ç'a été longtemps presque tout le monde, y compris, et surtout, l'Académie des Beaux-Arts et la plupart des critiques autorisés. Ceux mêmes qui le défendaient n'avaient pour lui qu'une admiration banale et évidemment ne comprenaient rien à l'extraordinaire particularité de ce génie. M. Thiers, qui, soufflé par Gérard, a eu Theurcuse chance d'être un des premiers à faire son éloge, — sans que ni lui ni d'autres aient jamais trop su pourquoi, et qui probablement aurait fait tout le contraire si Gérard n'avait été lié avec Delacroix — croyait lui faire grand honneur en le mettant sur la même ligne que Drolling, Dubufe et Deslouches. Le groupe des jeunes qui, comme Henry de la Madelène, Baudelaire, Paul Mantz, trouvaient en lui « l'expression de leurs lyrismes avoués ou latents », n'était alors ni bien nombreux ni bien i.i!luent. Aussi les coteries officielles pouvaient -elles se livrer impunément à cette rage de haine qui leur est naturelle contre tout ce qui dépasse le niveau de leur médiocrité-. Elles n'y ont pas manqué.

1. Il n'y a pas d'antithèse plus tranchée que celle qui éclate entre le génie, tout individuel, ému et spontané de l'artiste, et l'esprit prudhonimesque et l'égoîsme glacial lia prétendu homme d'Iùat. C'est lui qui, en 1871, disait il M..Iohn I.enioinne : » I.cs romaiuii|ucs, c'est la (^(iinmune.»

2. Le 10 août i.SijS, trois jours avant la mort de Delacroix, un membre de l'Académie des lieaux-Arts vint au nom de ses confrères demander des nouvelles du moribond. Il ne fut pas introduit. Mais, en apprenant cette visite, Delacroix dit avec une tristesse inexprimable : « M'ont-ils assez ennuyé! ni'ont-ils assez insulté! n-i'onl-ils assez fait soullVir, ces i^ens-là, mon Dieu! » Mais pourquoi s'en étonner? C'est le vice inhérent aux corps constitués, c'est surtout la fatalité spéciale des académies d être les ennemies de tout progrès. 11 n'y a pas à le leur reprocher : le contraire est iDgiquenient inij^ossible. Il est ridicule et absurde de vouloir que des gens sages et arrivés, par conséquent infatués de leur mérite, se recrutent entre eux pour proclamer la supériorité de forcenés dont les innovations les condamnent.

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Aujourd'hui, il semble que la compensation commence pour le grand et malheureux artiste. Il est certain que le nombre de ses admirateurs augmente de jour en jour; qu'aux expositions où paraissent ses tableaux la foule des visiteurs s'accroît; que l'Académie même, comme Géronte à Scapin, lui « a pardonné, à la charge qu'il meure ». Nous avons vu l'affreux novateur installé en plein territoire académique, à l'Ecole nationale des Beaux-Arts, et l'on est parvenu à recueillir les quelques milliers de francs nécessaires pour lui élever un monument, non pas digne de lui, mais suffisant pour constater un retour du public à de meilleurs sentiments.

De tout cela faut-il conclure que Delacroix soit définitivement entré dans la gloire et que ces multitudes qui se pressent à ses expositions soient enfin arrivées à comprendre son génie?

Ce serait, croyons-nous, une étrange erreur.

Sans doute on ne ricane plus ; on regarde d'un air grave et recueilli ; quelques-uns échangent des observations qui prouvent le respect de l'homme et parfois même une certaine compréhension de l'œuvre. Nous avons été plus d'une fois frappé de ce fait à l'Exposition dernière. Mais ce sont là des exceptions. Il est visible que l'énorme majorité comprend infiniment mieux les chefs-d'œuvre de M. Cabanel, de M. Bouguereau et même de Baudry. On n'a, pour s'en assurer, qu'à comparer sa réserve et son silence embarrassé en face des toiles de Delacroix, aux cris d'oiseaux que poussent les femmes quand, au Salon ou dans les expositions de cercles, elles se trouvent en face de quelque toile des soi-disant maîtres actuels de l'école française.

Voilà de l'admiration franche et sincère.

A-t-on jamais vu rien de pareil aux expositions de Delacroix?

Cela n'a du reste rien d'extraordinaire. C'est le contraire qui devrait étonner. Je sais bien qu'il est convenu que le génie est toujours clair pour tout le monde et que sa supériorité se prouve surtout par sa popularité. Je me permets, je l'avoue, de considérer cet axiome de la critique universitaire comme une simple absurdité dans les termes généraux où il est posé. Il y a des génies qui deviennent facilement populaires, parce qu'ils donnent aux sentiments des foules leur expression la plus complète et la plus saisissante; mais cela ne prouve rien contre les génies plus compliqués et plus hauts, qui se plaisent à pénétrer dans les profondeurs de l'âme humaine et que tourmentent les problèmes inaccessibles au vulgaire.

EUGENE DELACROIX 107 Delacroix est de ceux-là. Il n'envisage pas la vrc par les côtés riants et faciles dont l'expression réjouit la multitude. Loin de là. Lui qui adore la lumière et la couleur, il est surtout frappé par ce qu'il y a de triste, de sombre, de terrible, de tourmenté dans la destinée des êtres vivants, hommes et animaux. C'est un des nombreux contrastes de cette nature complexe, où les contraires se heurtent si vivement. Cet homme si réservé, si contenu, si maître de lui, dans les relations du monde; ce diplomate ironique qui, dans la conversation, exécutait ses contradicteurs avec une politesse aussi aiguë qu'irréprochable; ce critique amoureux de la correction, qui préférait Racine à Corneille; ce théoricien dont l'esthétique presque classique rappelait par plus d'un côté les doctrines mêmes en vertu desquelles les pontifes de la tradition excommuniaient ses œuvres, et qui semblait craindre de compromettre sa tenue correcte de gentleman au milieu des emportements du lyrisme échevelé et souvent déclamatoire de l'école nouvelle; ce romantique, enfin, qui refusait de reconnaître le drapeau de l'armée dont il était le véritable chef, le voilà, une fois la palette et la brosse à la main, qui devient le plus violent, le plus emporté, le plus vibrant, le plus lyrique des artistes. Les souvenirs qui lui sont restés de la lecture des historiens et des poètes se combinent et s'animent, sous le regard de son imagination, en des scènes grandioses et vivantes. Devant ces spectacles, il s'excite, il s'allume, il s'exalte, parce que ce qui domine en lui, c'est le peintre, et que le propre du peintre est de penser et de sentir par les yeux.

Les scènes qui le frappent surtout sont les scènes tristes ou terribles, avons-nous dit, à une condition cependant, c'est qu'à l'épouvante se môle une certaine grandeur. Jamais il ne recherche l'horreur pour l'horreur même. Telles sont VEntrée des Croisés à Constantinople, le Dante et Virgile, le Massacre de Scio, la Mort de Sardanapale, Hamlet et les fossoyeurs, les Batailles de Nancy, de Poitiers et de Taillebourg, le Massacre de l'évôque de Liège, Me'dëe tuant ses enfants, etc. Par ce côté, son romantisme rappelle celui d'Eschyle ou de Shakespeare. Comme chez ces deux poètes, la qualité dominante de Delacroix est une passion pour le terrible, une sorte d'insatiabilité d'émotions violentes et farouches. Son imagination surexcitée accumule les douleurs, les épouvantes, les sensations de toute nature. Jamais elle ne s'arrête avant d'avoir atteint la limite extrême, bien au delà de ce que peut comprendre et sentir encore aujourd'hui la majorité d'un public français.

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Aussi le considère-t-on volontiers comme une sorte de forcené, incapable de toute mesure. Pour les trois quarts des Français, c'est uniquement le peintre de l'horrible, et si le « balai ivre » a disparu des comptes rendus de la critique actuelle, il ne faudrait pas jurer qu'il serait impossible de le retrouver au fond de l'appréciation de plusieurs qui n'osent plus exprimer aussi crûment leur pensée.

Cette exaltation passionnée de l'artiste était servie chez Delacroix par une imagination toujours en éveil, dont la fécondité et l'exubérance suffisent à déconcerter la pondération de. nos habitudes d'esprit. Le caractère propre de son œuvre est un lyrisme débordant dont l'incessante vibration étonne et effraie, plus qu'elle ne séduit, la plupart de ses spectateurs. Jamais, d'ailleurs, aucun artiste n'a pris un soin plus constant et plus jaloux d'entretenir en lui-même cette vibration qui n'est autre que la source inépuisable de son inspiration. A ce soin, il sacrifiait tout, les relations du monde, les plaisirs, sa santé même. Son atelier ne s'ouvrait qu'à de rares visiteurs, parce que, pour lui, les visites étaient des accidents qui glaçaient sa verve, et dont il avait peine à se remettre. Et, chaque jour, il attendait jusqu'au soir pour faire son premier repas, parce qu'il croyait avoir observé que cette diète rendait son travail plus facile.

C'est dans la même pensée qu'il disait à ses élèves : « Faites toujours des compositions d'un caractère analogue aux endroits où vous vous trouvez. A la campagne, prenez des sujets rustiques. Profitez des impressions qui vous sont données par la nature et par les sujets qui vous environnent. »

Ce tempérament, insatiable de mouvement, de vie, d'activité cérébrale, cherchait donc sans relâche tout ce qui pouvait nourrir, échauffer, passionner ses facultés naturelles. Sa définition du style n'est pas moins caractéristique à cet égard : « Le style, disait-il, ne consiste absolument que dans l'expression libre, originale, des qualités propres à chaque maître. »

Aussi était-il arrivé à exalter son impressionnabilité naturelle jusqu'à une sorte de nervosité maladive, grâce à laquelle les moindres impressions se transformaient chez lui en émotions incessantes. A Delacroix, plus qu'à tout autre artiste, pourrait s'appliquer la comparaison devenue banale de la harpe éolienne vibrant aux plus légers souffles de l'air. Mais l'émotion, pour être chez lui si facile, n'en était pas moins pro-

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