‹ Eugene DelacroixChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Gùne persistante de Delacroix. — Prix dérisoire de ses tableaux. — Insuccès de ses lithographies. — Sa délicatesse dans les questions d'argent. — Ses rapports avec la direction des Beaux-Arts à propos d\i Sardanapale. — 1825 : voyage en Angleterre. — Le Massacre de l'évcque de Liège.

Les criailleries de la critique inintelligente avaient eu encore un autre résultat, impossible à dissimuler celui-là. celui de « compromettre the cash », comme disait Delacroix, c'est-à-dire son budget. Au milieu du grand déchaînement contre le Sardanapale, il écrivait à son ami Soulier: « La grande occupation de mon existence, celle qui tient en suspens et en échec les hautes et puissantes facultés que la nature m'a accordées, au dire de quelques bonnes gens, c'est... d'arriver à payer mon terme tous les trois mois et de vivoter mesquinement. Je suis tenté de m'appliquer la parabole de Jésus-Christ, qui dit que son royaume n'est pas de ce monde. J'ai un rare génie qui ne va pas jusqu'à me faire vivre comme un commis. »

Ce souci de l'argent le poursuivra presque jusqu'à la fin de sa vie. A trente-trois ans il disait : « Il n'y a pas de pire situation que de ne savoir jamais comment on dinera dans huit jours, et c'est la mienne. » Ses séries lithographiées, si remarquables, du Faust et de VHamlet ne lui rapportèrent que des ennuis.

En i85i, il demandait du Samaritain 3oo francs, du G iaour, ^00 \ du Levei% 800. En i858, cinq ans avant sa mort, il vendait 600 francs deux tableaux : une réduction modifiée de V Hercule se reposant au pied de ses colonnes, un des sujets qu'il avait peints pour le salon de la Paix, à l'Hôtel de ville, et un petit Saint Michel.

En 1859, un amateur de Metz avait acheté, on ne sait à quel prix, la Montée au Calvaire. A la suite d'une exposition dans cette ville, où elle figura, quelques personnes eurent l'idée de l'offrir au musée de la ville, et ouvrirent une souscription. Le vendeur en demandait 4,000 francs. La souscription n'en produisit que 2,000. Delacroix ajouta le reste de ses deniers. Sa pauvreté ne l'empêchait pas d'être très généreux, et il ne tenait guère à cet argent qui lui avait si longtemps manqué. Je trouve,

EUGÈNE DELACROIX 35 dans le livre de MM. Robaut et Chesneau, une anecdote singulièrement significative. Un jour, Delacroix apprend que Troyon venait d'acheter un tableau de lui, le Christ sur le lac de Généiareth. En témoignage du plaisir que lui a fait cette nouvelle, il s'empresse d'envoyer à Troyon un autre tableau d'une coloration superbe : Lionne guettant une proie. « N'est-il pas touchant, ajoute M. Chesneau, ce simple petit fait, qui nous montre un si grand artiste ému à ce point par le suffrage indubitablement sincère d'un autre artiste ? Ses confrères ne l'avaient pas gâté ! »

Les questions d'argent, d'ailleurs, lui étaient odieuses; il y portait des susceptibilités de délicatesse qui faisaient de lui un très mauvais négociant. Il semblait avoir peur qu'on ne le prît pour un harpagon toujours prêt à abuser de l'admiration qu'on avait pour lui.

La ville d'Arras lui demande un tableau pour son musée. 11 a un Saint Étienne lapidé qui fera parfaitement l'affaire, et qu'il a refusé de laisser pour 3,000 francs à un marchand. C'est dire assez clairement qu'il lui croit une valeur supérieure. Il hausse donc ses prétentions à 4,000 francs. Le délégué de la ville vient voir le tableau; il en est enchanté; il le déclare hautement, et le répète à plusieurs reprises. Mais voilà Delacroix qui se met dans la tête que ce sont là compliments de pure politesse ; il se tourmente, il tremble d'avoir l'air d'imposer au musée d'Arras une œuvre qui ne lui convienne qu'à moitié. Il faudrait pouvoir citer la lettre — i5 mars 1859 — qu'il adresse à ce sujet au peintre Dutillcux, le négociateur de cette affaire. Au point de vue de la psychologie intime de Delacroix, aucune réflexion ne suppléerait au texte lui-même : nous y renvoyons le lecteur.

Cependant le délégué du conseil municipal d'Arras, sans se douter des susceptibilités et des doutes de l'artiste, revient dans son pays, se déclare encore une fois très heureux d'avoir été choisi pour négocier l'acquisition par le musée d'une aussi belle œuvre, et, en conséquence, fait un rapport officiel des plus favorables. C'est seulement lorsque son correspondant lui a fait part de tout cela, que Delacroix commence à croire que son tableau n'a pas déplu.

Dans une de ses dernières lettres, datée de mars i863, cinq mois avant sa mort, nous retrouvons l'expression d'un scrupule analogue.

On voit, par cet examen rapide de la situation pécuniaire de Delacroix, qu'il avait bien raison de craindre que ce Sardanapale — « qui

avait indigne tout le monde et effarouché même ses amis « — ne compromît ses intérêts matériels. Le scandale qu'il souleva servit en effet d'argument à ses ennemis et contribua certainement à retarder le retour de l'opinion publique sur son compte.

En tout cas, il eut pour premier effet de le brouiller un moment avec la direction des Beaux-Arts. Le directeur, Sosthène de La Rochefoucauld, l'homme aux feuilles de vigne, le fit venir pour lui donner des conseils paternels. Il lui recommanda, entre autres choses, d'apprendre à dessiner d'après la bosse et de s'habituer à changer sa manière de voir. Delacroix lui répondit qu'il ne comprenait pas qu'un homme pût voir autrement qu'avec ses yeux. Cette brouille ne dura pas, quoi qu'en dise le Bourgeois de Paris. La conférence de Delacroix avec « le Sosthène » eut lieu le 25 ou le 26 avril 1828. Or, une lettre de Delacroix du mois d'octobre 1828, la même année, annonce à Soulier qu'il vient d'être chargé par le ministre de l'intérieur de peindre la Mort de Charles le Téméraire^ et, le 25 février 182g, il répond à une lettre du même de La Rochefoucauld, à propos d'un rendez-vous fixé par celui-ci pour prendre connaissance de l'esquisse du tableau commandé.

Nous lisons d'ailleurs, dans les notes de Léon Riesener, que « depuis, Delacroix rencontra souvent chez des amis communs M. de La Rochefoucauld, redevenu homme de sens depuis qu'il n'était plus directeur des Beaux-Arts, et qu'ils rirent souvent ensemble de la scène d'alors et de la recommandation ».

Mais ce qui reste vrai dans tout cela, c'est que pour le moment l'Etat n'achetait aucun des tableaux que Delacroix venait d'exposer au Salon, qu'il ne lui faisait pas de commande, et que dans la cérémonie officielle des récompenses, où l'usage était de rappeler les travaux exécutés pour le gouvernement, on passait systématiquement son nom sous silence ^ « Ce qui démontre, ajoutait philosophiquement Delacroix, qu'il faut me retourner d'autre façon. Au reste, je n'en meurs pas, et la bête n'est pas encore crevée. »

Nous avons un peu anticipé sur le récit des événements de la vie

I. A la sJancc officielle de la distribution des récompenses du Salon de 1828, le dimanche 29 avril, on donna lecture des travaux qui venaient d'être exe'cutés pour le Conseil d'Etat, sans dire un mot du Justinicn composant ses lois. Le directeur des Beaux-Arts rougissait d'avoir pu employer un tel homme et s'en cachait du mieux qu'il pouvait , sans comprendre que le Jiistinien brillait d'autant plus par ce silence.

EUGÈNE DELACROIX 37 artistique de Delacroix, afin de laisser plus d'unité et de suite à l'ensemble de ses débuts. Il nous a semble que le point essentiel était de donner au lecteur une idée bien nette et bien complète des misères et des persécutions de toutes sortes qu'a eu à endurer ce grand homme, de la part de l'Académie, de l'administration, des artistes, des critiques et môme du public. La coalition était complète, et, pour la montrer dans toute son action, il importait d'aller au moins jusqu'au Salon de cette année 1826 qui, s'il n'a pas été pour Delacroix un Waterloo définitif, puisque cette dénomination peut Être réservée au Salon de l'année iSSg, peut être du moins considéré comme une sorte de Leipzig ou de Waterloo provisoire.

Nous devons donc revenir en arrière pour reprendre quelques faits, comme par exemple le voyage en Angleterre, qui a eu une influence réelle sur la carrière artistique de Delacroix.

Déjà, en 1824, il avait eu l'occasion de voir quelques toiles de Constable, qu'un spéculateur français avait envoyées dans Fintcntion de les exposer au Salon qui allait s'ouvrir. 11 avait été tellement frappé de la facture du paysagiste anglais, qu'il avait repris son tableau du Massacre de Scio, déjà déposé pour l'Exposition, et, en quatre jours de travail sans relâche, il le remania et le transforma, dit-on, complètement'. 11 y a probablement là quelque exagération, mais on conçoit donc sans peine quel intérêt présentait pour lui un voyage en Angleterre. 11 y avait du reste certaines facilités par sa liaison avec les Fielding, et particulièrement avec Thalès.

Il partit à la fin de mai 1825 et revint à la fin d'août. Pendant ces trois mois, il étudia avec le plus grand soin la peinture anglaise, Reynolds, «le ravissant Gainsborough », « Gonstablc, homme admirable»,

I. Lassalle-Borcie raconte, comme le tenant de Delacroix, que cette transformation Ju Massacre de Scio avait été faite sous l'influence des peintures de Reynolds, Lawrence, Constable et Wilkic. Ses souvenirs l'ont trompé. Delacroix n'a connu Reynolds, Lawrence et Wiikie qu'à son vo} age à Londres, qui eut lieu en juin, juillet et août 1825. D'ailleurs Delacroix lui-mcme, dans une lettre à Th. Silvcstre — 3i décembre i858 — parle de «l'impression produite sur lui par Constable au moment où il peignait le Massacre de Sciu ». Quant à Wiikie, il déclare (ô juin 182S) que tout ce qu'il avait vu de lui jusqu'alors lui avait déplu. Il ne l'apprécie que depuis qu'il est allé chez lui, où il a trouvé des ébauches et des esquisses au-dessus de t<uu éloge. (( Comme tous les peintres de tous les Ages et de tous les pays, il gâte régulièrement ce qu'il fait de beau. »

et l'étonnant Turner, qui « sont de véritables réformateurs, vraiment sortis de l'ornière des paysagistes anciens », et dont l'exemple a grandement profité à l'école française. « Géricault, dit-il, était revenu tout étourdi de la vue d'un des grands paysages de Turner. »

Parmi les contemporains, il avait surtout fréquenté Thaïes Fielding, le plus artiste de la famille, — Copley lui était peu sympathique, — Wilkie, Lawrence, Ettie. Il avait été très bien accueilli par chacun d'eux; mais nous n'avons que des indications très sommaires sur ses appréciations personnelles. On les trouvera dans les lettres de 1825, et dans une réponse à Th. Silvestre, de i858.

Cependant il n'étudia pas que la peinture dans ce voyage en Angleterre. Dans sa correspondance, il parle avec passion des soirées passées au théâtre à entendre le Freischiit:{, de Webcr, un Faust arrangé d'après Gœihe, avec un Méphistophélès inimitable — « l'effet, dit-il, ne peut aller plus loin sur le théâtre » ; — Richard III, la Tempête, le Marchand de Venise, Othello, par Kean. Ce sont évidemment ces spectacles qui ont donné à Delacroix l'idée de faire des séries de Faust et à'Hamlet, On a retrouvé sur ses carnets de rapides croquis faits au théâtre d'après le Méphisto, qui l'avait vivement frappé. Il pensa môme un moment à se fixer en Angleterre; mais il ne put s'y décider.

Il revint donc en France continuer à peindre des chefs-d'œuvre vantés par le petit nombre des critiques et des amateurs, qui avaient une intuition plus ou moins vague de la nécessité d'un art vivant et d'une esthétique plus humaine, où l'exaltation passionnée des sentiments modernes trouverait sa place légitime, mais conspués et insultés par la cohue dominante des esprits arriérés qui, au nom de la tradition, barraient le chemin du progrès à l'art comme au reste, et prétendaient interdire à l'esprit tout effort dans une direction nouvelle.

C'est, en 1828, Richelieu disant la messe, pour le duc Louis-Philippe d'Orléans; c'est la Bataille de Nancy, que lui a commandée le ministre de l'intérieur, « homme aimable sous tous les rapports » ; ce sont des tableaux d'animaux, pour lesquels il s'en va avec Barye — qu'il appelle « M. Barry, sculpteur-paysagiste » — dans les ménageries ou au Jardin des Plantes, faire au crayon ou à l'encre de magnifiques études de lions, de lionnes et de tigres.

Mais comme cela ne lui suffit pas, ni pour sa gloire ni pour sa bourse, il « fait des prospectus magnifiques », qu'il délivre au chapitre

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