‹ Eugene DelacroixChapitre 7 sur 23 · DESCENTE DE CHOIX · texte numérisé non relu

DESCENTE DE CHOIX

RcdiKlioii de la litliogi apliic de Celestin Naiiteiiil, apparleiiaiit à M. Uortaiits,

et aux curés de Tours pour les décider à lui demander des tableaux d'église. Il aime beaucoup les tableaux d'église, parce qu'ils ouvrent le champ libre à sa passion des splendides couleurs et des grandes tragédies. Mais ses « intrigues » ne paraissent pas avoir eu de succès, car les seules peintures religieuses qu'il ait faites, vers ce temps-là, sont un petit Christ mourant, qui n'est pas sorti de son atelier, et une petite Pietà, qui appartient à M. Van Praet.

Il lui reste la ressource de faire des portraits : celui de M'"" F. Simon, un des plus beaux qu'il ait jamais peints, le sien et celui de quelques élèves de la pension Goubeau, devenue depuis le collège Ghaptal. M. Goubeau avait l'habitude de faire peindre le portrait de ceux de ses élèves qui remportaient des prix au concours général. Le peintre attitré de la pension était Delacroix, qui recevait loo francs par portrait.

Le duc d'Orléans, à ce que nous dit Léon Riesener, n'aimait pas la peinture de Delacroix. Plus tard, quand il fut roi, M. de Cailleux, de sa part, « offrait 2,000 francs des Femmes d'Alger, pendant qu'au môme Salon on payait 3 à 4,000 francs à Decaisne un tableau insignifiant, de mêmes dimensions, VAnge gardien. Delacroix ne voulait pas subir cette maladroite comparaison. Le roi insista, promettant de « revaloir la différence sur un autre travail ».

« Pour les Croisés à Constantinople, Delacroix avait proposé une esquisse fort belle. M. de Gailleux lui fit entendre que le roi désirait, autant que possible, un tableau « qui n'eût pas l'air d'être un Dela- « croix ». On n'osait pas le laisser tout à fait de côté à cause de sa notoriété. G'est à ce respect humain, non au goût du roi, que nous devons ce que nous avons de Delacroix dans les galeries de Versailles.

On ne saurait s'étonner de cette répugnance instinctive du duc d'Orléans. Il obéissait à son tempérament, comme Delacroix au sien. Il est manifeste que leurs natures étaient en contradiction trop violente pour qu'ils pussent s'entendre sur des jouissances qui touchent à l'intimité de l'être aussi près que les jouissances d'art.

Quoi qu'il en soit, il faut nous applaudir que le « respect humain » ait été aussi bien inspiré, car c'est à lui encore que nous devons le Massacre de l'évêque de Liège, une des œuvres les plus complètes de ce merveilleux peintre, celle peut-être de toutes qui met le plus en lumière sa puissance de coloris et son entente de l'effet dramatique.

Dans l'Introduction que M. E, Ghesneau a écrite pour le livre

EUGÈNE DELACROIX 4' publié par M. Gharavay, sous le titre de VŒiivre complet de Delacroix, nous trouvons une admirable analyse des mérites de cette œuvre merveilleuse. Sa longueur seule nous interdit de la transcrire ici.

Le Massacre de Vévêque de Liège est en effet un chef-d'œuvre dans la plus haute acception du mot, et pour la conception, et pour la composition, et pour l'exécution. Je crois même que M. Chesneau a eu tort de laisser échapper une restriction à propos du mode d'éclairage que préférait Delacroix pour son tableau. Celte restriction n'aurait sa raison d'être que s'il s'agissait d'une scène au grand jour. C'est alors que l'éclairage de la lampe à réflecteur pourrait être considéré comme un artifice. Cela voudrait dire, en effet, que le peintre n'a pas reproduit suffisamment l'effet de la lumière solaire. Mais qu'avait à rendre Delacroix ? L'effet des torches brillant çà et là au milieu des ténèbres, et reflétées par la blancheur de la grande nappe et par le métal poli des vases, des armes, de la crosse et de la mitre dorée de l'évêque. C'est une scène de nuit, éclairée par des lumières artificielles. Il est donc naturel que l'éclairage qui lui convienne le mieux soit précisément celui d'une lumière du même genre. Cela prouve simplement que le peintre a reproduit, avec toute la perfection possible, l'effet qu'il avait justement à reproduire.

Je trouve dans Delacroix devant ses contemporains, de M. Maurice Tourneux, une autre objection qui me paraît se résoudre de la même manière. 11 s'agit d'une conversation entre Victor Hugo et Arthur Stevcns. « Un jour, dit Victor Hugo, Delacroix me faisait voir un de ses tableaux, un des plus beaux, V Assassinat de l'eveque de Liège. J'admirais; mais je lui fis une question. Je lui désignai un de ses personnages : « Qu'est-ce donc qu'il tient à la main ? on ne s'en rend pas très bien « compte. » Delacroix me répondit spirituellement : « J'ai voulu peindre « l'éclair d'une épée ». Or, peindre l'éclair d'une épée sans l'épée, ce n'était plus de son art, mais du nôtre. Tenez, il y a dans une église de Paris, à Saint-Ktienne-du-Mont, je crois, un tableau d'Albert Durer, qui représente une Décollation de saint Jean-Baptiste. Eh bien, ce qu'on v voit d'abord, c'est ce qu'avait cherché Delacroix, l'éclair d'une épée. On a l'impression de flamboiement de l'épée qui tombe et de je ne sais quoi de fulgurant qui tourbillonne, qui va s'abattre et qui va faire voler une t he. L'éclair est formidablement trouvé. On regarde. L'épée est minutieusement rendue. C'est une large et forte lame, carrée par le bout, avec

une garde du xvi^ siècle, aussi artistement ouvragée que solide en main. L'éclair satisferait un poète et l'épée un armurier. Voilà le peintre complet. Couleur et dessin, âme et forme, vie et style, expression et beauté, l'une jaillissant de l'autre sans qu'il soit possible de les diviser. Le but de la peinture est atteint. »

On ne nous dit pas ce qu'a répondu Stevens à cette objection; il nous semble qu'il aurait pu répondre que la décollation de saint Jean se passe en plein jour, et que, par conséquent, il serait étrange, en effet, que l'épée ne fût pas visible, surtout ici qu'il s'agit d'une épée large et forte, comme devait être celle d'un exécuteur. Les conditions sont toutes différentes dans la scène de nuit qu'a représentée Delacroix. Ici l'éclair seul est visible, car la partie de l'épée qui n'est pas éclairée ne peut être visible. Delacroix a donc eu raison de ne pas peindre ce qui ne pouvait se voir.

A propos du Massacre de Vévêque de Liège, M. E. Chesneau déclare que jamais Delacroix n'a plus brillamment appliqué sa maxime : « 11 faut ébaucher avec un balai, mais on doit terminer avec une aiguille. »

On sait quel usage fit de ce balai le salonnier du Corsaire. Parlant de Delacroix, il disait : « C'est un sauvage qui barbouille ses toiles avec un balai ivre. » Ce critique discourtois était le fils du conventionnel Courtois, celui qui a été chargé d'inventorier les papiers de Robespierre. Charles Baudelaire, celui de tous les contemporains de Delacroix qui a le mieux compris son génie, entrait dans des colères folles toutes les fois qu'il rencontrait ce vieux journaliste. « Si j'étais le gouvernement, criait-il tout haut, je ferais tuer ce vieillard pour cause d'utilité publique. »

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