‹ Eugène DelacroixChapitre 3 sur 10 · M011T DE GŒTZ DE BERLICHINGEN · texte numérisé non relu

M011T DE GŒTZ DE BERLICHINGEN

(Gravure du Magasin pittoresque.)

braver l’opinion publique en affirmant son génie. Autant une flatterie banale le laissait insensible, autant une louange délicate le charmait. Il reconnaissait la sincérité à l’accent, et jamais son amitié ne s’égara sur des indignes. Je n’entreprends pas de refaire ici la biographie de cet homme illustre sur qui tout a été dit et par les voix les plus éloquentes. Je ne tenterai pas davantage l’étude de son œuvre, car cette étude n’est plus à faire. La Barque de Dante , la Prise de Constantinople par les Croisés, la Bataille de Nancy , le Pont de Taillebourg , le Massacre de Scio, la Noce Juive , la Mort de Marc-Aurèle, l’Amende honorable, la Barricade, le Triomphe de Trajan, Marina Faliero, les Femmes d'Alger, toutes ces grandes pages, tous ces chefs-d’œuvre ont trouvé d’ardents apologistes et sont aujourd’hui acceptés de ceux même qui les ont si longtemps niés. C’est là, si j’ose ainsi dire, le grand bagage de Delacroix. Mais il est un autre Delacroix, moins imposant, plus intime; le Delacroix des dessins, des croquis, des petits cadres; le Delacroix du premier jet, de l’ébauche, de l’esquisse, et je le trouve si intéressant, si curieux, si instructif, si surprenant, si rare, que c’est à lui plus particulièrement que nous nous arrêterons, s’il vous plaît.

L’esquisse est le triomphe de Delacroix. Nul n’a eu la main plus vive pour fixer en traits rapides les conceptions enflammées du génie. Son pinceau brûlant semble voler sur la toile, et la composition se

dégage d’un jet, sans hésitation, sans refroidissement, palpitante comme la vie. Lumière, perspective, profondeur, mouvement, tout se trouve dans ces touches hâtives dont la^ûreté vous confond. L’harmonie naît d’emblée, en quelque sorte, et l’œuvre définitive, lentement peinte, profondément étudiée n’ajoute que la perfection matérielle à ce prime-saut prodigieux. Sans doute, bien des détails seront modifiés, dans l’exécution en grand, mais ce qui persistera, c’est cette valeur d’ensemble, atteinte du premier coup. Les toiles de Delacroix semblent être sorties toutes faites, de son cerveau, comme autrefois Minerve, tout armée, du front puissant de Jupiter.

Arrêtez-vous un moment devant cette admirable esquisse du Pont de Taille-bourg , plus belle peut-être que le tableau même. Quelle mêlée ! quels coups ! quel carnage! entendez-vous les cris, les imprécations, les hennissements des chevaux, le sifflement des flèches, le choc des armures, dans cette lutte corps à corps ? Le saint roi Louis, emporté par son ardeur, est engagé dangereusement en avant des siens ; avec quel emportement furieux les Français s’élancent au secours du roi ! Ils s’entassent sur l’étroit passage et se foulent pour arriver plus vite ! d’autres traversent la rivière à la nage et se cramponnent aux bords escarpés ; rien ne résistera à cet ouragan d’hommes, impétueux comme un fleuve qui rompt ses digues !

Et Boissy d’Anglas? est-il possible d’imaginer quelque chose de plus tumultueux, déplus affolé, de plus sinistre que cette foule déguenillée qui encombre l’hémicycle? Voilà bien l’émeute, l’insurrection, l’effroyable Ilot populaire, aveugle et irrésistible ! Quel bruit épouvantable ! quelles clameurs! quel délire! En suivant les claires visions de son cerveau, le maître trouve infailliblement le véritable aspect des choses : la conception poétique le sert avec une sûreté étonnante : tous ceux qui ont vu, en 1848, l’invasion de l’assemblée au 15 mai, s’arrêteront émerveillés devant cette fidèle image d’une scène qui est toujours la même quand le malheur des temps la fait se renouveler.

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