‹ Eugène DelacroixChapitre 4 sur 10 · MUSICIENS ET BOUFFONS ARABES · texte numérisé non relu

MUSICIENS ET BOUFFONS ARABES

( Gravures de Y Illustration.)

Delacroix possède au plus haut degré ce que j’appellerai le sentiment des foules : son génie se plaît dans les entassements d’hommes, et nul n’a rendu comme lui l’intensité des tumultes. Voyez Attila suivi de ses hordes, foulant aux pieds de son cheval l’Italie conquise et ses monuments ; Botzaris surprenant le camp des Turcs au lever du soleil; le Téméraire à la Bataille de Nancy, et le roi Jean à la Bataille de Poitiers , et combien d’autres encore !

Gomme les poètes, Delacroix devine. On ne peut même concevoir que les choses aient pu sc passer autrement qu’il ne les a peintes. Le marquis de Dreux-Brézé signifiant aux gens du tiers la volonté du roi, n’a pas pu avoir une autre attitude que celle que l’artiste lui prête en face de la foudroyante apostrophe de Mirabeau. Quelle composition simple et puissante ! Voilà bien les deux adversaires en présence, l’ancien régime et la révolution. Le marquis, suivi des massiers du roi vêtus de dalmatiques fleurdelisées, magnifiquement vêtu luimême, élégant, mince, fin d’attaches, personnifiant de la façon la plus noble l’ancienne cour, et incarnant toute une époque ; les gens du tiers, dans la sévérité uniforme de leur costume, affirmant déjà l’égalité civile, dont la conquête va coûter tant de sang et justifier tant de crimes ! C’est un duel véritable et le plus saisissant qu’on puisse imaginer ! Sardanapale résume avec un éclat incomparable toutes les splendeurs orientales et traduit admirablement l’apathique stoïcisme de l’Asie. Marino Faliero doit être ainsi mort avec cette pompe, cet apparat, cette magnificence vénitienne. Q’est-ce que Justinien, sinon l’élégance byzantine dans le plus bel épanouissement d’une époque en décadence? Qu’on ne vienne pas me dire que ce Bosphore lumineux qui étincelle derrière Baudoin de Flandre à YEntrée des croisés à Constantinople , n’est qu’un Bosphore de fantaisie. Tant pis pour l’autre, s’il ne ressemble pas à celui que Delacroix a créé, qu’il avait vu des yeux de l’àme, vrai Bosphore des rêves poétiques, mer bleue des Mille et une Nuits !

Je salue en passant le l'assc dans la maison des fous et Clorinde sur

son bûcher : je m’arrête devant ce cuirassier mourant qui se soulève, le Soir d’une bataille , au milieu des cadavres de chevaux qui l’entourent. Ophélia , entraînée par les eaux, Othello et Desdèmone, le Giaour, le Sabbat de Faust, Macbeth , Renaud et Annule , la Mort de Polonius, le Roi Lear, me sollicitent tour à tour et me charment et m’enchantent : Tasse, Shakespeare, Gœlhe, Walter-Scott, revivent dans ces petites toiles qui semblent grandir sous l’œil qui les regarde. Je ne peux tout citer, on le comprend, mais comment ne pas signaler ce bijou intitulé le Lever, où la beauté même, dans la plénitude de ses formes, dans son éblouissante nudité, peigne ses cheveux d’or de ses mains nonchalantes? Derrière le miroir, Satan ricane. Il a raison. Ce beau corps n’est pas seulement la tentation, c’est la chute ! Qui résisterait à celle fille d’Êve , plus blonde peut-être que sa mère !

La peinture religieuse exige avant tout une grande âme et un cœur profond. L’artiste peut ne pas avoir la foi des maîtres primitifs, mais qu’importe s’il s’apitoie sincèrement devant la Passion du Sauveur, ouïe désespoir de Marie? Le premier but de l’art est d’émouvoir les âmes, et les tableaux ne sont pas faits pour soutenir des thèses de philosophie. Le bon Samaritain , relevant le blessé, le portant sur son cheval, l’entourant de soins, est d’un enseignement plus direct que n’importe quel philosophe discourant sur la fraternité, entouré des attributs les plus clairs. Le volontaire courant à la frontière me représente'bien mieux l’amour de la patrie, qu’un personnage symbolique monté sur une estrade, avec une légende au dessous, les faisceaux vengeurs, les droits de l’homme, les drapeaux et le reste ! Montrezmoi des êtres agissants, vivants, des héros en action, et ne vous imaginez pas que vous avez fait un saint parce que vous avez peint une auréole autour d’une tête banale.

Delacroix ne croyait pas qu’une tunique rouge et un manteau bleu fussent suffisants pour exprimer la divinité du Christ. Il s’est évertué, au contraire, à en faire un type de suprême noblesse : dans ses toiles on reconnaît toujours le Fils de l’Homme à sa marche, à ses gestes, à

sa pose, et jusque dans son sommeil majestueux. L’artiste s’est gardé de rien demander à cet archaïsme puéril qui prétend exprimer la pureté de sa foi par la sécheresse de ses lignes. Il a négligé de parti pris ce symbolisme glacé, qui ne dit rien à l’âme et ne satisfait l’esprit qu’à grand effort. Les chairs de ses martyrs sont meurtries, déchirées, pantelantes, livides ; le sang coule, se refroidit et se tige; la souffrance tord les membres et contracte les visages. Aucune convention, aucune tricherie! Voilà la cruelle réalité, dans son horreur, dans sa vérité saisissante.

Ce Christ au roseau , c’est bien le Christ de l’Évangile, ruisselant de sueur sanglante, risée des servantes et des soldats. Ce Christ portant sa croix , comme il succombe réellement sous le poids du gibet infâme! J’entends Jésus mourant crier vers son Père pour lui reprocher son abandon. La Vierge désolée des Pietà résume toutes les douleurs des mères; les Madeleines pleurent toutes les larmes du repentir. Saint Eliemie est vraiment lapidé et saint Sébastien percé de flèches déchirantes. Eugène Delacroix n’a pas besoin d’attributs pour expliquer sa toile. A première vue elle me saisit, et l’émotion qu’elle me donne prend source, j’en suis sûr, dans son cœur pathétique, ému de pitié plus que moi-même.

Le Saint Étienne et les Disciples d’Emmaûs figuraient à cette exposition de 1853, qui me fit faire mes premières armes comme critique d'art. Ce n’est pas sans un certain plaisir que je viens de relire ces lignes de ma jeunesse, et j’éprouve une sorte de fierté à les réimprimer à onze ans de distance sans avoir un mot à changer.

«M. Delacroix reste le maître de cette exposition comme il l’était des expositions précédentes. J’aime M. Delacroix et je crois que c’est un des hommes qui honorent le plus noire pays; j’aime sa conscience, son inquiétude, son infatigable recherche et l’audace de ses tentatives. Il est vivant, il est humain, il émeut, il charme, il étonne ! C’est une nature virile, qui croit en lui-même et que rien n’ébranle dans

sa foi. M. Delacroix est h coup sûr la plus puissante individualité de ce temps-ci.

u Hors de la ville, le long des remparts, le saint diacre Étienne vient d’être lapidé en témoignage delà foi nouvelle qui va changer le monde. Des disciples et de saintes femmes relèvent pieusement le corps pour lui donner la sépulture. Sur le devant, une femme agenouillée étanche le sang du premier martyr.

«L’aspect général de cette composition est des plus saisissants. Le cadavre de saint Étienne dans ses habits sacerdotaux est d’une réalité hardie et émouvante : cette tête, livide, sanglante, fracassée, donne le frisson à qui la regarde. Le corps s’affaisse dans les bras des fidèles avec un mouvement d’une vérité étonnante. Le paysage est superbe : fout concourt franchement à l’harmonie de l’ensemble, les murailles, la terre et le ciel embrasé.

« Comme toujours, la critique s’acharnera à certains détails qui seraient des incorrections si on ne savait quels sacrifices M. Delacroix fait très-résolûment à l’effet général. J’entends d’ici la clameur contre les mains et les bras dont l’exagération est sensible; mais ce qu’on n’enlèvera jamais à cette œuvre, c’est l’émotion qu’elle contient et qu’elle communique. Vu à une certaine distance, le cadre s’agrandit d’une façon singulière, et plusieurs fois il m’a donné l’illusion d’une toile de vingt coudées.

« Les Pèlerins d’Emmaüs sont d’une proportion plus réduite, mais d'un charme, d’une harmonie, d’une couleur et d’une franchise tels, qu’ils m’attirent encore davantage. Dans la maison d’un des disciples la table est chargée des débris d’un souper confortable. Ce disciple est sans doute un notable de la bourgade, et il a voulu traiter honorablement l’hôte inconnu qui l’a rejoint sur la route. Lui-même a bien dîné, trop bien diné peut-être, car les nouvelles de Jérusalem sont fort tristes, et le Rédempteur vient d’être honteusement supplicié comme un bandit. Jésus debout, rompt le pain et le bénit; à ce moment l’autre disciple le reconnaît et recule en s’écriant : au fond, sur

l'eMI'EREUR MULE Y ABBDER-RAMAIS’ .

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les marches d’un escalier tournant, une petite servante s’arrête indécise.

« Cette petite toile est une vraie merveille : noblesse, vérité, puissance, harmonie, grâce et finesse, tout s’y trouve. Le Christ est divin. La jolie servante qui descend l’escalier est une des plus gracieuses figures que je connaisse, et je ne reproche guère à cette composition que le bon disciple qui a si bien dîné et qui , habit déboutonné , tend encore la main à son verre. J’ai peine à croire que cet homme si bien portant se soit senti le cœur brûlant sur la route pendant que le Christ commentait les Écritures : Nonne cirdebat cor nostrum inpectoribus ? dit pourtant le texte sacré. »

Jésus endormi dans la barque pendant la tempête est un des sujets que Delacroix a le plus caressés, et auquel il semble revenir avec une singulière complaisance; tout le séduit dans cet épisode : les Ilots soulcvés, le ciel noir d’orages, les voiles déchirées par le vent, l’épouvante des nauloniers, et, par-dessus tout, le doux sommeil du Sauveur au milieu des révoltes de la nature. Une ou deux fois peutêtre, comme dans ce lumineux petit tableau de la Mer à Dieppe, Delacroix a peint la mer dans son calme; mais qui dira le nombre de fois qu’il l’a peinte dans ses fureurs? 11 aime passionnément, on le sent, le mugissement des vagues, le roulement du tonnerre, le déchaînement des vents, et il a traduit avec une intensité inconnue jusqu’à lui la profondeur effrayante et i’infini vertigineux des eaux. Rappelez-vous cette toile superbe qu’on nomme la Barque de Don Juan, et dites-moi si son souvenir seul ne suffit pas pour vous donner le frisson. Quel est le peintre de marine qui a jamais produit un effet pareil? C’est dans celte interprétation majestueuse de la nature que se révèle une fois de plus la grandeur d'âme de l’artiste.

Le génie de Delacroix est attiré vivement par tout ce qui est noble, imposant, tragique; c’est le peintre des passions et des douleurs déchirantes. Angoisses, sanglots, désespoirs, crimes, tortures, agonies, rien ne fera reculer son pinceau, avide d’émotions cruelles. Comme

les grands tragiques grecs, il voit l’homme sans cesse victime de l’implacable fatalité, condamné aux labeurs sans relâche et aux luttes sans merci. Dans cette accumulation de misères, de douleurs, de déchirements de toutes sortes, il y a peu de place pour la gaieté. Jamais il ne^ fait sourire; rire, moins encore. Sans doute il cède souvent à la grâce; mais dans son plus grand abandon quelque chose de sérieux persiste. Il a la gravité douce des cœurs généreux, brisés dans leurs illusions, dépossédés de leurs chimères, qui refoulent au fond de leur âme l’amertume que l’ironie fait à chaque instant monter à leurs lèvres.

Le petit, le chétif, le vulgaire, n’a aucun attrait pour lui : je ne sache pas qu’il se soit jamais avisé de peindre un canard, un lapin, un moineau, une poule de basse-cour. En revanche, comptez, si vous le pouvez, le nombre de ses lions, de ses tigres, de ses panthères, de toutes ces bêtes féroces avec lesquelles il semble vivre d’une vie familière, et dont il connaît les mœurs, les instincts, les passions, les fureurs, mieux qu’un professeur du jardin des Plantes.

Quel goûl passionné n’a-t-il pas pour le cheval, et comme on sent qu’il aime profondément cette noble bête! Le cheval de Delacroix est presque une créature humaine : il l’associe à toutes les actions de ses héros; il lui prête leurs passions ; il lui fait partager leurs rivalités ou leurs périls. Dans les mêlées, le cheval est toujours à la place d’honneur, et sa vaillance s’affirme par l’éclat étincelant des prunelles et la fumée ardente des naseaux. Le giaour et le pacha fondent l’un sur l’autre avec furie; mais qui est le plus furieux des chevaux ou des cavaliers? Quels efforts ne fait pas, pour rendre du champ à son maître, le cheval du Téméraire enfoncé jusqu’au poitrail dans la vase de Nancy? A la bataille de Poitiers, qui fait un dernier rempart au roi Jean? Le cadavre de son coursier. Le cheval du Sultan Abderraman n’a-t-il pas l’air d’avoir conscience qu’il porte un petit-fils du Prophète? Regardez le palefroi de Baudoin entrant à Constantinople: ne semble-t-il pas que ce brave cheval, venu du fond des Flandres,

csl aussi ébloui par l’Orient que son propre maître? 11 écarquille des yeux démesurés, flaire le sol et n’avance que d’un pied hésitant, osant à peine fouler les tapis précieux et les belles armes qui jonchent le sol. Un poëte seul trouve de ces choses-là!

Delacroix adorait les fleurs, et les peignait avec amour. Sa vente a révélé par centaines des études charmantes faites des moindres brindilles qui lui tombaient sous la main. Son tempérament le portait à choisir les fleurs les plus éclatantes, et je crois volontiers que c’est à elles que nous devons l’incomparable éclat des tons audacieux qui étincellent dans ses toiles.

Comme paysagiste, Delacroix marche de pair avec les plus grands maîtres. Il connaît à merveille tous les jeux de la lumière et de l’ombre, la loi des perspectives, la loi des transparences, et c’est comme en jouant qu’il aborde les plus grandes difficultés, line fait pas du paysage proprement dit, comme l’entendent de nos jours ces peintres de bouts de forêts, de petites mares et de mottes de terre, qui se prennent si volontiers pour des maîtres; son paysage est un cadre dans lequel ses figures se meuvent en liberté, et dont les lignes sombres ou riantes ajoutent à l’horreur ou à l’éclat de la scène. A perte de vue, le champ de bataille de Nancy est sinistre comme la déroute : par contre, le paysage de la Prise de Constantinople semble rayonner comme la victoire. Dans V Education arabe , dans le Chef marocain visitant une tribu, comme dans les Bouffons et musiciens arabes, l’horizon lumineux et tranquille s’harmonise à ravir avec ces scènes paisibles. Le Campement arabe est un prodige de silence et d’immobilité. Si l’artiste fait monter le Christ au Calvaire , ce sera par un chemin aride et désolé, véritable voie douloureuse, et sous un ciel noir de tempêtes. S’il fait rugir une panthère , attendez-vous à l’horreur des solitudes, aux rochers, aux antres inaccessibles. Le fleuve romantique qui emporte Ophélia ne sera pas choisi pour le bain de Diane malgré sa transparence et l’ombre de ses rives.

C’est un poëte, je ne saurais trop le répéter, il voit tout en poëte,

et il apporte dans l’étude de la nature, comme en toutes choses, un sentiment profondément poétique; c’est là peut-être tout le secret de la prodigieuse harmonie de ses œuvres.

Si l’on doit entendre par dessin la seule précision des contours et la netteté graphique des lignes, je conviens volontiers que Delacroix était un dessinateur contestable. Pour les grands prix de Rome, qui passent le reste de leur vie à décalquer et à fourrer partout où ils le peuvent la Vénus de Milo, la Diane de Gabie, l’Antinous, le Gladiateur, ou la Polymnie, accommodés au goût du jour, je comprends très bien l’aversion profonde que Delacroix peut leur inspirer : ce n’est pas à ries nez droits et des draperies correctes que le maîtredemande l’expression exclusive de beau. Sa main ardente se montrait singulièrement inhabile pour cette besogne patiente où le compas et la mie de pain jouent un rôle si important. Son crayon suivait au galop les bouillonnements de son âme et traçait à grands traits les masses d’ensemble, s’attachant exclusivement à rendre la saillie des corps, leur volume, le geste, le mouvement. On sent que ce qui le préoccupe avant tout, c'est le caractère, l’accent, l’expression, et c’est de parti pris qu’il néglige toutes minuties. Cette recherche constante du caractère suffit même à expliquer ces incorrections qu’on lui reproche et qui sont toujours, chez lui, volontaires. Si Delacroix s’imagine qu’en allongeant un bras, il rendra le geste plus pathétique, tenez pour cer-

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