LE PHILOSOPHE-NATURALISTE
Au début de la deuxième moitié du xix® s., les doctrines transformistes (Darwin: De l'origine des espèces, 1859; traduction fr., 1862 ; mémoires d'A. R. Wallace, 1858 sqq.) expliquent les êtres vivants, et l'homme, par l'influence du milieu, par la concurrence vitale, la sélection naturelle, par des nécessités inéluctables qui semblent aboutir au matérialisme, à la glorification du succès brutal et de la force. — En 1853-4, une baisse des eaux du lac de Zurich découvre les habitations lacustres; en 1863, Boucher de Perthes achève ses grandes découvertes (silex taillés), en mettant au jour des mâchoires et d'autres ossements humains, et le grand géologue anglais Lyell fonde la préhistoire. Ainsi les sciences de la nature se renouvellent d'une façon prodigieuse, et l'évolutionnisme paraît expliquer la vie par les forces de la matière...
(i) Une fois cependant, Quinet a vigoureusement exprimé ce que peut avoir de révolutionnaire une mesure économique décisive : « Qu'eiit-on dit si la Convention eût distribué aux soldats vendéens rentrés en grâce les domaines de la noblesse vendéenne ? Quels cris de malédiction en Europe contre les conventionnels ! C'est alors qu'on les eût accusés de tous les crimes. L'idée ne leur vint pas de ce partage, qui, seul peut-être, eût résolu la question de la Vendée. » {La RévoL, 13* leçon, v.)
Quinet, réfugié pendant 10 ans sur les bords du lac Léman, devant les Alpes, étudie passionnément la nature et les doctrines nouvelles. Il donne en 1870, la Création, en 1874 l'Esprit nouveau: vigoureuses tentatives pour établir d'étroits rapports entre les découvertes et les méthodes des sciences naturelles d'une part, et celles des sciences historiques et morales, d'autre part, « le parallélisme des règnes de la nature et de l'humanité » (titre des 1. x-xi de la Création). La Création a voulu être notre De natura rerum; VEsprit nouveau est le premier grand essai d'une morale scientifique, d'une philosophie reposant sur les données de l'expérience, sur les rapports entre les sciences.
Tentatives téméraires et prématurées. Il sera facile de relever des rapprochements artificiels entre Les révolutions géologiques et les révolutions humaines, des applications peut-être contestables des lois de sélection naturelle aux événements humains (i), des hypothèses hasardeuses sur l'âge géologique de l'homme (2), sur l'origine du langage, sur l'explication des faits politiques et sociaux par des changements physiologiques dans le peuple et ks classes dirigeantes (VEsp. nouv., 1. ii-iv), sur l'unité profonde de l'univers (Id., vu, viii) :
« Si une tendance entraîne notre siècle, c'est à porter l'esprit de toutes les sciences dans la philosophie... La même loi reconnue dans les orbites des astres se retrouve dans les formations géologiques, dans la succession des règnes, dans la formation des sociétés, dans le secret de la conscience humaine, dans ses diverses créations, langues, arts, poèmes ; de telle sorte que la même vérité est inscrite partout... »
Mais il y a dans de telles synthèses une réelle grandeur, et qui commande le respect. Et elles offrent matière à bien des discussions, des recherches fécondes ; toutes les hypothèses de Quinet ne seront pas rejetées : nous avons vu souvent sa sagacité divinatrice. Vous
(i) Et qui ne vont pas sans quelque contradiction avec les idées fondamentales de Quinet : « Les petits Etats n'ont-ils pas lutté contre les grands, et ceux-ci entre eux..., comme les variétés de la même espèce, jusqu'à ce que la moins douée ait été absorbée ou supplantée par l'espèce supérieure. » (La Création, XI, x.) Quinet admet-il donc cette glorification de la force et du succès ?
(2) Dire qu'il date de l'ère tertiaire parce qu'il est le contemporain de l'ours des cavernes, de l'éléphant antique, que l'on a retrouvés sous les blocs erratiques des glaciers (Id., VII, t. I, p. 342), c'est s'appuyer sur un fait (vrai ou faux), mais le raisonnement est valable. Mais expliquer la longue lutte mythologique de Poséidon et d'Athéné par le souvenir que l'homme aurait gardé des transgressions et régressions marines en Attique à l'âge tertiaire (L'Esprit nouveau, IV, 11), c'est s'aventurer fort loin. Quinet d'ailleurs le sait, lui qui écrivait au géologue A. Favre : « Vous me confirmez dans l'idée que la nouvelle de l'homme pliocène est encore prématurée. » (Lettres d'exil, t. IV, p. 28, mars 1870.)
lisez dans le Mercure de France (15 mai, i^'" juin, 15 décembre 1907), sous ce titre: « Une loi de constance intellectuelle », une étude où le paradoxal R. de Gourmont montre l'homme primitif aussi ou plus intelligent que nous : voyez dans VEsprit nouveau, I, m, ce que Ouinet dit du génie des premiers inventeurs. Il dit (I, xiii) :
« Le mal est bien souvent la rétrogression vers des organisations antérieures. L'homme du xix® siècle qui redevient volontairement l'homme de l'âge de pierre, l'animal de proie blotti dans son embûche, meurtrier, chasseur d'hommes, voilà le mal. »
Et ces trois lignes, qui résument toute la morale évolutionniste de '\l. Pavot, ne nous étonnent plus : mais elles datent de 36 ans. ^lontrant la conscience psychologique en germe dès l'animal, Ouinet déclare qu'il « resterait aujourd'hui à écrire la psychologie du règne animal avant l'homme. C'est là certainement une des tâches réservées à notre temps » (I, iv). Ce souhait ne s'exauce-t-il pas peu à peu?
Mais ce qui est admirable surtout, c'est ceci : cet idéaliste fervent est allé au devant de doctrines en apparence contraires aux siennes. a essayé la conciliation : et à quel âge accomplit-il cette évolution intellectuelle? A 70 ans, à l'âge où tous vivent jalousement sur leur passé et repoussent âprement toute idée nouvelle. Y a-t-il dans l'histoire de la pensée un seul autre exemple d'une telle liberté d'esprit ?