CONCLUSION
Beaucoup plus critiqué et beaucoup moins lu qu'il ne le mérite, Ouinet ne se place cependant pas au premier rang des grands écrivains de son siècle. Son style de prophète — le style de 92 et de 48 - — • est maintes fois emphatique et grandiloquent ; et l'on n'y a guère vu que ce caractère, ce qui est injuste.
D'abord, cette grandeur un peu solennelle est en harmonie avec la hauteur de la pensée et l'élévation morale de l'homme. De plus, le style de Ouinet est en réaUté, comme son oeuvre, extrêmement varié et souple; les nombreuses citations que nous avons faites le prouvent. Poète prosaïque et abstrait, il sait être, en prose, gracieux et simple (Mes vacances en Espagne, Histoire de mes Idées); il est souvent clair, ferme et vigoureux (correspondance, discours), créateur d'images neuves et colorées. Et il atteint aussi à la sobriété la plus saisissante dans l'ironie (Prière du Pharisien, dans VEsprit nouveau. III, iv), ou dans la douleur et la honte, comme en cet admirable Livre de l'Exilé, écrit en 1853.
l6o PORTRAITS d'hier
Mais à n'en pas douter, et c'est bien par là qu'il faut conclure sur Quinet, si
L'œuvre d'art la plus haute est la vertu des forts,
J. Lahor : l'Illusion, vers dorés.)
sa grande œuvre reste encore sa vie, en si parfaite conformité avec ses idées :
« J'ai appris une chose dont je voudrais te convaincre. Le plus grand bonheur de l'homme, le seul qui résiste à l'épreuve, c'est de donner un gage à ses convictions. Tout le reste est éphémère. Les mots les plus éloquents sont gravés sur le sable quand ils ne sont pas soutenus par la vie. » {Histoire de mes Idées?)
Et peut-être y a-t-il dans la vie telle qu'il l'a conçue, et par conséquent telle qu'il l'a vécue, trop de certitude, trop de calme et de sérénité pour nos esprits inquiets, pour nos consciences troublées des iniquités dont nous vivons. Mais quelle grandeur cependant, quelle beauté et quel réconfort dans cette vie ainsi réalisée:
« La vie humaine n'est point ce que vous dites; elle n'est pas une chute continue de la jeunesse à l'âge mûr, de l'âge mûr à la vieillesse. J'ai senti tout autrement l'existence. Ma jeunesse a été triste, mon âge mûr meilleur, ma vieillesse heureuse. La première lueur est devenue lumière ; la lumière vérité ; la vérité, repos, paix et bonheur. Voilà quelles ont été pour moi les époques de la vie : une ascension vers la lumière. » (L'Esprit nouveau, vu, 2.)
Une grande leçon de vérité et de serein héro'isme (« Ce qu'il y a de plus rare dans le monde moderne, et principalement dans les classes élevées, c'est une âme fière » {Id., IV, v), ainsi se résument la vie et l'œuvre de Quinet. Nulle lecture, nulle étude plus capable de former des âmes sto'iques, libres et justes.
Elie Reynier.
CBPtFATtvE^d^éouvRitRE ^^ Gérant: Ernest Reynaud.
= /" Juin 1910 =
Portraits d'Hier
rCHERNICHE VSK Y
par VERA STARKOFF
Ichernichevsky.
CENTIMES
Etudes sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps
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DUNOIS
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Portraits d'hier
N° 30. — 1" Juin 1910
Tchernîchevsky
12 Juillet 1828 — 17 Octobre 1889
Il est des êtres rayonnants comme des centres lumineux. Tchernichevsk)' projeta à son époque des clartés dans tous les sens. Une triple, une quadruple gloire s'attache à son nom. Il fut en Russie i'initiateur du socialisme, de la libre-pensée et de l'émancipation féminine. Il fut également un novateur dans la théorie de l'art. Son œuvre multiple reflète sa grande beauté morale. Le principal mobile de tous ses écrits fut l'amour d'autrui bien qu'on l'appelât « le dénigreur ». Les hommes malveillants et bornés se laissaient prendre au mot {( utilitaire » qu'il avait adopté pour qualifier son rêve. Il se plaisait à exprimer sous forme d'intérêt et d'égoïsme les nobles aspirations de son âme et il demandait à ses lecteurs de compléter ses termes préférés par la notion du bien. Il bâtissait ainsi sur ce bel intérêt, sur cet égoïsme élevé un monde meilleur. Sa chimère de bonté intéressée et égoïste avait besoin d'initiation. « Et les initiés, s'ils sont bons la comprendront (i). »
On était en plein servage ; les paysans accomplissaient « la corvée » soumis aux seigneurs cruels et fantasques. Parfois, las de souffrir, les serfs éclataient en révoltes sauvages. La magistrature et l'administration étaient vénales. Les concussions se pratiquaient ouvertement. La justice était noyée dans le fatras de formalités, de paperasses, d'enquêtes secrètes et de rapports interminables. L'industrie ne pouvait se développer et les finances étaient lamentables. Et par dessus la marché une guerre désastreuse, la guerre de Crimée venait de ruiner
(i) Han Ryner, poème orphique. L'Hexagramme.
164 PORTRAITS d'hier
définitivement le pays. Elle fit sentir au gouvernement le danger du régime féodal qui paralysait toutes les forces de la Russie. Et les propriétaires des fiefs atteints eux aussi dans leurs fortunes commençaient à s'apercevoir que le travail des serfs qui immobilisaient des terres vendables n'était pas productif.
Et le gouvernement entreprit d'abolir le servage. Songer à libérer les paysans fut une pensée criminelle au temps de Catherine II. Cette pensée valut au publiciste Novikoff la forteresse de Schlusselbourg et, pour l'avoir développée dans un volume, l'écrivain Radistchefï fut condamné à mort. Sa peine fut commuée en déportation en Sibérie. Plus tard, Pouchkine et Tourguenefï en furent punis moins sévèrement, mais ils n'en furent pas moins exilés des centres intellectuels de la capitale et réduits à vivre dans leur village natal ou à l'étranger. Bielinsky faillit en mourir en prison, mais sa grande âme souffrante expira le jour même de son mandat d'arrestation.
Cependant la nécessité historique, en 1861, imposa au tzar lui-même, à Alexandre II dit « le libérateur » de réaliser le rêve « criminel ». Mais influencé par la noblesse réactionnaire, il ne fit pas « l'affranchissement » dans l'esprit d'humanité dans lequel l'avaient conçu les écrivains. Et ce fut Tchernichevsky qui donna de l'ampleur à la cause du peuple, défendue par ses prédécesseurs en l'illuminant de sa pensée géniale.
L'influence de Tchernichevsky sur son époque fut très grande. Elle fait le fond d'une légende populaire que l'écrivain Korolenko reproduit telle qu'elle lui fut racontée :
« Tchernichevsky fut chez le tzar (Alexandre II) un général important et le premier sénateur. Un jour le tzar manda tous les sénateurs et leur dit : « Il paraît que ça ne va pas dans mon empire, les gens se plaignent. Dites-nous comment faire mieux. »
« Les sénateurs se mettent à parler ; l'un dit blanc, l'autre dit noir. C'est comme toujours, on sait. Et Tchernichevsky se tait.
« Lorsque tous eurent fini, le tzar dit : « Pourquoi demeures-tu « silencieux, mon sénateur Tchernichevsky. Parle, toi aussi. »
— (( Tes sénateurs discourent très bien, répond Tchernichevsky, et très savamment ; seulement, ce n'est pas ça, vois-tu, petit père notre tzar, l'affaire est simple et voilà : regarde-nous un peu, vois combien d'or et d'argent pend sur nous, et travaillons-nous beaucoup ? Je crois que nous travaillons dans l'empire moins que tous ! Et ceux qui, dans ton Etat, travaillent le plus manquent, ma foi, même de chemise. Et tout va ainsi à rebours. Et pour faire mieux, voilà ce qu'il faut : diminuer notre salaire, augmenter notre travail et ahéger les charges des autres. »
TCHERNICHEVSKY l6 =
Les sénateurs l'entendirent et se fâchèrent. Le plus âgé dit :
• — « C'est la fin du monde qui approche, puisque les loups se dévorent entre eux. »
Et ils s'en allèrent à la queue leu-leu.
Et les voilà tout seuls à table, le tzar et Tchernichevsk}'. Et le tzar dit :
— « Mon brave Tchemichevsk}-. je t'aime beaucoup, mais il n'y a rien à faire, il faut que je t'envoie au bagne, car avec toi seul je
n'arriverai pas à bout de mes tracas. »
Il pleura un tantinet, et déporta Tchernichevsky à l'endroit le plus rigoureux du fleuve Villiouï (i).
Mais à Saint-Pétersbourg restèrent les sept fils de Tchernichevsky, et tous grandirent, s'instruisirent et tous devinrent généraux.
Et voici que les fils de Tchernichevsky- se présentèrent au nouveau tzar (2) et dirent :
— « Tzar, commande qu'on nous ramène notre père, ton père à toi l'a aussi aimé. Et puis, maintenant, il ne sera plus seul, nous sommes tous avec lui, sept généraux. »
Le Tzar .le ramena en Russie.
(i) Un fleuve sibérien.
(2) Alexandre III.
^66 PORTRAITS d'hier
Tchernichevsky naquit le 12 juillet 1828 dans une ville de province, à Saratov. Sa première enfance s'écoula dans un milieu familial réconfortant, entre une mère douce et tendre et un père érudit et juste, ecclésiastique très humain qui cherchait à pratiquer parmi ses ouailles les principes de l'Evangile. Ce ne fut pas chose facile à une époque où la seule pédagogie admise consistait bien plus à frapper et à punir qu'à enseigner. Ce prêtre fidèle à Jésus-Christ, voulant épargner à son fils les châtiments et la verge scolaires, l'éleva chez lui et le prépara à la dernière année du séminaire.
A seize ans, Tchernichevsky était un grand jeune homme élancé, timide et silencieux qui ressemblait à la fois à un artiste et à un savant. Une expression de douceur infinie se dégageait de son visage émacié au front viril et noble. Ses yeux mi-clos semblaient rêver tristement et la courbe de ses sourcils avait quelque chose de vigilant et d'attentif, mais les contours de sa bouche trahissaient un esprit sarcastique.
Son extrême serviabilité lui conquit l'affection de tous ses camarades du séminaire et son savoir en imposa aux maîtres. Il connaissait sept langues. Lorsque le professeur l'interrogeait sur une question qui embarrassait toute la classe, Tchernichevsky disait sur la matière les opinions des auteurs allemands, français et anglais. Il avait une mémoire prodigieuse, savait par cœur tout Schiller et tout Pouchkine et lisait énormément. Tout l'intéressait : littérature, histoire, religion, philosophie, art, science. Il écrivait aisément en latin et correspondait en cette langue avec son cousin et ami Pypine plus jeune que lui de quelques années. Il pouvait ainsi soustraire le sens de ses lettres à l'administration du séminaire qui surveillait les esprits des élèves par tous les moyens. Il entretenait son jeune cousin de la réforme paysanne, de « l'affranchissement des serfs », terme aussi subversif à cette époque en Russie que « la Constitution » avant la révolution et le droit de grève actuellement. Les attaques contre le servage faisaient aux seigneurs russes la même impression que leur produisent maintenant les propos d'expropriation.
On appréciait au séminaire le caractère de Tchernichevsky et sa précoce érudition, mais on s'inquiétait des hardiesses de son esprit. On les attribuait « au mvstère de son âme rebelle au milieu écclésias-
TCHERNICHEVSKY 167
tique et rêvant une autre conception de vie ». La science l'attirait par ses méthodes précises qu'il appliqua plus tard invariablement à la sociologie, à la philosophihe, à l'art et à la littérature. L'idée d'être utile à son pays se mêle à ses premiers rêves littéraires qu'il confie à son journal :
« Je serai un homme utile^ j'écrirai dans les Annales de la Patrie et au Contemporain. J'écrirai sur n'importe quel sujet, mais surtout, si j'ai le choix, je ferai des notes critiques sur les différents genres littéraires. )) Il briguait la carrière de publiciste. Il quitta le séminaire non sans quelques tiraillements de la part de son père qui avait espéré le voir continuer sa fonction de prêtre. Il partit pour Saint-Pétersbourg et entra à la Faculté d'histoire et de philosophie en 1846.
Il suivit assidîiment les cours, bien que les sciences, à cette époque, fussent enseignées très sommairement. Elles étaient jugées par le ministre de l'Instruction publique comme des armes dangereuses qu'on ne devait livrer à la jeunesse qu'avec beaucoup de prudence et après un travail préalable de contrôle et d'épuration. On remaniait l'histoire, la littérature, la philosophie dans le sens de l'orthodoxie à laquelle toutes les connaissances professées aux universités russes devaient aboutir. Néanmoins, quelques professeurs surent tourner le programme imposé et sauvegarder leur enseignement du parti pris officiel. Tchernichevsky goûta surtout le cours de philologie et il fui heureux de composer sous la direction du maître un vocabulaire du vieux slave, publié par l'Académie des sciences.
Mais il reçut sa véritable éducation intellectuelle et morale dans un cercle littéraire en vogue, chez Irinarche Vedenski, un professeur éclairé que ses idées avaient éloigné de la Faculté. Il exerçait une grande influence sur l'élite des étudiants, les groupant à ses soirées littéraires qui suppléaient à l'enseignement officiel. C'est là que se réfugiaient les jeunes aspirations vers Tart et le progrès et que se formaient les belles intelligences. Tchernichevsk}" fait allusion à cette élite de jeunes gens dans son roman « Que faire », et s'identifiant avec un de ses héros, il décrit son état d'âme au début de ses études imiversitaires.
« A seize ans, il vint à Saint-Pétersbourg. Ce fut un jeune bachelier ordinaire, bon et honnête et qui mena pendant les quatre premiers mois de son séjour à la capitale la vie d'étudiant. Mais il ouït dire qu'il y avait parmi ses camarades quelques fortes têtes qui ne pensaient pas comme les autres, on lui en nomma cinq, ils n'étaient pas encore nombreux. Ils l'intéressèrent et il se lia avec l'un d'eux nommé Kirsanoff, et à partir de cette amitié, il commença à se transformer en « un homme à part », le futur « Xikita-le-brise-tout », le rigoriste. Dès la première soirée qu'ils passèrent ensemble, il écouta avidement
Kirsanoff, les larmes aux yeux, l'interrompant avec des malédictions à l'adresse de ce qui doit périr et bénissant ce qui doit vivre. « Par quel livre fautil que je commence ? « demanda-t-il à son nouvel ami. Kirsanoff le lui indiqua. Le lendemain matin, à huit heures, il se promenait déjà sur la perspective Newsky en attendant l'ouverture de la librairie étrangère. Il prit ce qu'il lui fallait, rentra chez lui, et se mit à lire pendant trois jours et trois nuits consécutifs. Il commença le jeudi à onze heures du matin et s'arrêta à neuf heures du soir le dimanche, au total, il lut pendant quatre-vingt-deux heures. Il veilla naturellement les deux premières nuits, à la troisième, il but du café très fort, à la quatrième, le café n'y put rien, il tomba de sommeil et dormit quinze heures de suite. Puis, à la fin de la semaine, il retourna chez Kirsanoff, demanda de nouvelles indications de livres, des explications et il fit la connaissance de Lopouchoff. Au bout de six mois, bien qu'il n'eût que dix-sept ans et qu'ils en eussent vingt-et-un chacun, ils ne le considéraient plus comme leur cadet et il était devenu « un homme à part ».
Tchernichevsky avait imaginé cette expression « d'homme à part » pour désigner le révolutionnaire et le socialiste, deux termes prohibés à cette époque par la censure. Il est difficile de comprendre maintenant l'émotion du jeune étudiant devant un camarade qui, en somme, ne fait que lui recommander de beaux livres. Ce n'est qu'en se transportant au moyen âge, au terhps des autodafés et de l'Inquisition qu'on arrive à saisir l'importance des grandes joies que peut donner la lecture. Elle joua un rôle prépondérant dans la civilisation russe, elle fut aux sombres époques de l'obscurantisme oppresseur l'arche de Noé qui porta le salut aux esprits tourmentés par le besoin de s'épanouir, d'élaborer un idéal, de vivre par la pensée. Lorsque la masse est encore endormie du profond sommeil de l'ignorance jalousement entretenue par un gouvernement autocrate, que reste-t-il à faire à la petite minorité de gens instruits, aux écrivains, aux savants et à la jeunesse éprise de justice, que de se réunir autour d'un livre et de chercher dans une doctrine philosophique ou sociale les remèdes à l'état lamentable de leur pays ? Feuerbach, Owen, Saint-Simon et Fourier étaient les dieux des cercles littéraires que fréquenta le jeune Tchernichevsky. Ils avaient des fidèles nombreux et des martyrs célèbres qui accrurent leur prestige. Beaucoup d'écrivains furent emprisonnés, déportés et quelques-uns condamnés à mort pour avoir appartenu à ces petits cénacles où l'on discutait de préférence sur le socialisme naissant en France et en Allemagne et sur les réformes qui s'imposaient en Russie. Un procès monstre s'en prit en bloc à tous les auteurs célèbres dits Petrachevtzys, du nom de Petrachevsky, le fondateur de ces cercles secrets, traités de révolutionnaires et qui, en réalité, furent simplement philosophiques et littéraires. La littérature
TCHERNICHEVSKY 169
était considérée comme une tribune d'opposition à l'autocratie. Le principal grief contre les accusés fut une lettre inédite du célèbre critique Bielenski, consacrée à Gogol. Elle circulait parmi les Petrachevtsys, et sa teneur parut si subversive au gouvernement russe qu'il en jugea la lecture comme un crime de lèse-majesté. C'est à cause d'elle que Dostoïevsk}^ faillit être fusillé. On commua sa peine en quatre années de bagne. Grâce aux hautes protections d'un ami. le jeune Tchernichevsk}' ne fut pas incriminé dans le terrible procès. «Ce procès des Petrachevtzys » devait porter, selon le gouvernement, le dernier coup à « l'hérésie française », « aux utopies socialistes » et calmer l'effervescence des esprits agités par les échos lointains de la révolution de 48. Puis ce fut la chasse au livre. On risquait sa vie en lisant nonseulement les philosophes socialistes étrangers, mais les grands auteurs russes. Pouchkine, Gogol et surtout Bielinsk\% furent confisqués impitoyablement par la censure qui exerçait une véritable terreur. Ces mesures coercitives destinées à consolider le régime du servage chancelant ne firent qu'accroître le nombre des mécontents. Elles ajoutèrent un attrait aux livres défendus et enseignèrent la prudence aux écrivains qui désormais s'ingénièrent à parler à mots couverts, à employer des allégories, à déjouer les censeurs, pour la plupart hommes bornés et obtus. Tchernichevsky excellait à ce jeu malin et ce n'est ciue longtemps après la publication de ses œuvres que la censure s'apercevait de leur sens subversif.
Dès son jeune âge la personnalité morale de Tchernichevsky s'affirme. Provincial timide, transporté dans la capitale au milieu des jeunes pétersbourgeois, il n'adopte pas leur façon de vivre, dédaigne les amours faciles et se garde pour la femme qu'il aimera. Il continue à aller à l'église jusqu'au jour oii sa conviction religieuse est ébranlée par la philosophie de Feuerbach. le premier maître de sa pensée.
Tchernichevsky vivait beaucoup en lui-même, très sociable pourtant, il ne se livrait pas facilement, et en fait d'amis, pendant ses années d'étudiant, on ne lui connaît que le poète révolutionnaire IMichailoff avec lequel il aimait à lire et à deviser longuement sur les œuvres lues ensemble.
Il n'oubliait pas non plus son jeune cousin Pypine, resté à Saratoff, à qui il cherchait à inculquer dans une correspondance suivie l'amour de la science, l'amour de l'humanité et le désir d'être utile à son peuple. Il lui écrit dans une de ses lettres :
<f Qu'ont apporté jusqu'à présent les russes à la science ? Hélas ! rien. On a apporté la science à la vie russe ! rien de plus... Est-il possible que notre ambition se borne à ce que nous ayons une armée d'un million cinq cents hommes et que nous puissions, comme les Huns et les Mongols, conquérir l'Europe si nous le voulions ? Fondre
comme un orage, ruiner, brûler, emprisonner, piller et c'est tout. Estce là, véritablement, notre mission ? Etre puissants au sens politique et militaire et insignifiants dans les manifestations élevées de la vie populaire. En ce cas, il vaut mieux ne point naître du tout que de naître hun, Attila, Tchinguize-han, Tamerlan, leur sujet ou leur soldat. »
Il ne désespère pas de l'avenir, croit qu'un jour la Russie deviendra « puissante, personnelle et salutaire à l'humanité ». « Et qu'il nous soit donné, ajoute-t-il à ce propos, d'y contribuer pour notre humble part. Et alors notre vie n'aurait pas été mutile et nous pourrions tranquillement mourir. Participer à la gloire, non passagère, mais éternelle de son pays et de son peuple, y a-t-il quelque chose de plus beau. Que ce sort nous soit dévolu !» .
Son amour de l'humanité ne l'empêcha pas d'avoir de grandes affections personnelles. La belle tendresse de son âme se forme dans le culte de sa mère qu'il idolâtrait dès son jeune âge. Il souffre d'en être séparé et dès qu'il termine ses études universitaires, il quitte la capitale et va rejoindre sa mère à Saratov. Pour rester auprès d'elle il prend une place de professeur dans sa ville natale. Et c'est là qu'il rencontre une jeune fille d'origine noble qui l'attire par sa grande beauté et sa situation malheureuse. C'est Olga Socratovna Vassiliva, la seule qu'il aimât. Il l'épousera et lui restera fidèle pendant toute sa vie. Elle est persécutée dans sa propre famille et cherche un moyen de la quitter. Tchernichevsky voudrait lui en proix)ser un, il serait très heureux de l'épouser, mais un scrupule d'ordre supérieur l'arrête, il ne veut pas entraîner la femme aimée au malheur qui le menace. Il le lui écrit :
— « Je ne puis me marier ne sachant pas combien de temps je resterai en liberté. On peut m'arrêter tous les jours. Quelle sera ma destinée. On ne trouvera rien de suspect chez moi, mais les soupçons contre moi seront très forts. Que ferai-je alors. Pour commencer je me tairai, puis à force de me harceler ils me feront perdre patience et je leur exprimerai violemment ma façon de penser. Dès lors je n'aurai plus l'espoir de sortir de la forteresse. Vous voyez, je ne puis me marier. »
Et cependant il s'attachait de plus en plus à Olga Socratovna. Elle le séduisait par les qualités qui lui manquaient. Elle était énergique et ferme, tandis que lui, en dehors de ses idées, était indécis et faible, « une espèce de Hamlet » comme il se qualifiait lui-même dans son journal (i). Il ajoute pourtant que dans les circonstances graves il a
(1) Tchernichevsky. de Stekloff.
TCHERNICHEVSKY
de la volonté et « sait même retenir les battements de son cœur. » • Mais dans la vie ordinaire il manque d'initiative, doute toujours de lui-même et est enclin à la mélancolie. La fréquentation d'Olga Socratovna le transforme, il devient gai, énergique. Il sait gré à la jeune fille de l'influence qu'elle a sur lui et la remercie souvent d'avoir fait « d'une loque un homme ». Il l'admire éperdument. Il confie aux pages intimes de son journal son extase d'amoureux : « Je n'aimerai que toi seule dans toute ma vie, écrit-il. Je ne connais personne qui puisse t 'égaler. Je te bénis. Sois heureuse pour le bonheur que tu m'as donné. » Et il finit par la demander en mariage.
Leurs fiançailles sont longues et maintes fois sur le point de se rompre. Tantôt les préjugés nobiliaires combattent chez Olga Socratovna le désir d'union avec Tchernichevsky. Une amie vient lui dire : « Ton mari n'est pas noble, que seront tes enfants. » Et tristement elle communique l'objet de sa peine au fiancé qui la rassure. II lui démontre la futilité de ces sortes de raisonnements qui ne tiennent pas debout et il ne manque pas de plaider à cette occasion la cause de la démocratie. Son éloquence arrive à convaincre Olga. Eîle s'aperçoit même qu'elle l'aime justement pour ses idées d'humanité et la noblesse de son caractère qu'elle compare avec la mesquinerie et la morgue des petits seigneurs de province. Par moments, c'est lui^ qui est pris de scrupules, il se croit trop laid, trop terne pour qu'elle puisse l'aimer d'amour, et il a le courage de lui conseiller de ne pas l'épouser Elle riposte, le tranquillise et finalement il se décide au mariage, résigné d'avance à ce qu'un jour elle aime un autre homme.
L"'ne fois marié, l'amour deTchemichevsky pour sa femme loin de se calmer grandit encore. Il généralise son cas, le trouve normal et s'écrie avec un accent de grande conviction (i) : « C'est fou de dire que l'amour s'amoindrit par la possession. Ceux qui le disent ignorent le véritable amour. Ils ne connaissent que la ^-arrité. n
Son roman autobiographique « Le Prologue » nous donne une idée de Famour chevaleresque et de l'admiration sans bomes qu'il avait pour sa femme. Au bout de trois ans de ménage il ne s'était pas rassasié de sa vue et lorsqu'ils étaient ensemble, chez eux, dans la rue ou chez des amis, il ne la quittait pas des yeux. Cela devenait gênant, et elle lui en faisait la remarque. Il lui promettait de perdre la douce habitude et recommaiçait de plu5 belle. Il n'était point jaloux des hommages qu'on rendait à sa femme et trouvait naturel que tout le monde en fût amoureux. Du reste, il n'admettait pas la jalousie du tout dans son amour, une tendresse quasi maternelle primait. Il y
(r) « Que faire ».
mêlait constamment le souci de contribuer à l'épanouissement moral et intellectuel de sa compagne et à la sauvegarde de sa personnalité. Il avait le cuJte de la liberté humaine et trouvait odieux le joug qu'on imposait à la femme sous des prétextes divers et plus ou moins plausibles. Le sentiment de dignité qu'il demandait aux deux sexes combattait en lui la jalousie. Il la flétrit sans pitié par la bouche d'un de ses héros dans le roman « Que Faire! » :
« La jalousie est un sentiment dénaturé, faussé, vil ; il résulte de ce qu'on considère un être humain comme sa propriété », dit Rochmetoff, et voici comment il développe son idée :
Voyons. Combien de fois dînez-vous chaque jour. Une fois. Pourquoi pas deux. Parce que vous avez un appétit normal. Mais si une fantaisie vous prenait ou une envie maladive de dîner deux fois. Est-ce que la crainte de chagriner quelqu'un vous en empêcherait ? Si quelqu'un en éprouvait du chagrin ou vous le défendait, vous mangeriez quand même, mais dans de mauvaises conditions, en cachette, hâtivement, vous vous saliriez les mains en saisissant les mets à la dérobée, voilà tout. La question n'est pas la moralité ou l'immoralité, mais celle de savoir si la contrebande est une bonne chose. Quels sont les gens que retient le respect de la jalousie... C'est l'élite, ce sont les meilleurs, peu nombreux, ceux dont la nature est réfractaire à l'immoralité. Et quant aux autres, ces considérations ne les retiennent guère et les font seulement ruser, tromper, c'est-à-dire, devenir mauvais. »
L'absence de jalousie s'alliait en lui à une sollicitude de tous les instants qu'il prodiguait à sa femme. Le mariage pour lui était le commencement et non la fin d'une affection qu'il s'agissait de cultiver. Il y travaille avec le zèle d'un amoureux et d'un apôtre. Il créa autour de sa femme une atmosphère de bonté vigilante, l'entourant de prévenances infinies, d'attentions délicates et l'initiant peu à peu à l'ensemble de ses vastes connaissances, à ses grandes idées civilisatrices.
L'ignorance à son avis était la cause de tous les maux dont souffrait le peuple russe et tout homme de bien devait la combattre. Il s'y attachait de toutes ses forces. Il avait en lui l'amour de l'apostolat et exerça un ascendant sur son entourage dès son jeune âge. A l'école déjà il forma l'esprit de son cousin et dès le début de son mariage il se mit à enseigner à sa femme l'encyclopédie des connaissances qu'il eût tant désiré publier sous une forme populaire, afin de rendre l'instruction accessible à tous. Il ne réalisa qu'une petite partie de ses rêves, mais il gagna sa femme à sa cause Elle partagea avec courage sa destinée de martyr d'idées et ne le poussa point à y échapper. Elle avait compris le rôle qu'il devait jouer dans l'histoire de la pensée russe et, avec sa gloire, accepta toutes ses souffrances. Elles comixien-
TCHERXICHEVSKY I73
cèrent aussitôt après leur mariage. Tchemichevsk}' perdit sa mère et ne put plus tenir à Saratov. Ils s'en allèrent à St-Pétersbourg où son ami Vedensky lui avait trouvé une place de professeur dans U'i lycée militaire. Il ne s'y maintint pas longtemps. Sa méthode de liberté ne réussit pas aux élèves habitués à une discipline sévère et comme ils faisaient du chahut à une de ses leçons et que le directeur voulait sévir, Tchernichevsky donna sa démission. Sa plume d'ailleurs déjà fort appréciée pouvait le faire vivre largement.
Il rédigeait avec le poète Xekrassov une revue politique et littéraire « Sovremennik » (i), qui joua un rôle très important dans l'histoire de la pensée russe. Il travaillait sans relâche jour et nuit pour accomplir le plus de besogne utile et dans l'espoir d'assurer l'avenir de sa femme et de son enfant. Lorsque Olga Socratovna protestait contre ce labeur excessif, Tchernichevsky l'entretenait avec mille précautions de son emprisonnement probable et de l'urgence qu'il y avait à gagner le plus possible pendant qu'il était en liberté. Il reconstitue une de ces scènes intimes dans « Le Prologue » :
« Mets-toi près de moi, ma chérie, et ne te chagrine pas de ce que je vais te dire. Tu sais, j'ai un caractère craintif, timide. Aussi n'attache pas d'importance à mes paroles. Tu sais, tout est calme au pays, et si je pense à ton avenir, c'est que je suis un poltron. J'imagine des choses qui n'arriveront peut-être pas. Je suis prudent. Xe t'inquiète pas de mes yeux ni de ma santé, crois-moi. Une seule chose est à redouter pour toi et Volodia (i). le revirement des circonstances. Les affaires du peuple russe vont mal. Si quelque chose éclatait actuellement, nous serions épargnés. Personne ne songe encore à moi. Mais ma réputation grandit. Dans deux ou trois ans, on me considérera comme un homme influent. »
Le succès de ses articles justifiait ses craintes, et loin de se calmer, sa pensée courageuse le poussait aux nouvelles hardiesses. Il y fut amené également par une trouvaille précieuse. Un jeune homme de vingt ans lui apporta un article qui révélait une belle âme d'écrivain. Ce fut Dobrolioubov. Tchernichevsky l'accueillit avec enthousiasme et fut heureux de lui céder sa rubrique de critique littéraire qu'il avait enrichie d'un genre nouveau, spécial â la Russie, la critique piibliciste qu'il ne faut pas confondre avec ïart publiciste. Elle demande à une œuvre littéraire des matériaux qui éclairent les questions sociales et morales. Elle examine les romans et les pièces de théâtre comme des documents de sociologie, m.ais elle désapprouve
(1) Le Contemporain.
(2) Son fils.
les ouvrages tendancieux qui subordonnent l'art à la thèse et sont à proprement dit de l'art publiciste.
Dobrolioubov avait de l'éclat et de la passion qui manquaient à Tchernichevsky. Leur communion d'idées était complète et le maître avait la certitude d'être continué et dépassé par son élève. Il se jugeait sévèrement :
a J'écris mal, longuement, souvent sans vie... Mon seul mérite, mais un mérite plus important que toute virtuosité consiste en ce que je comprends les choses plus justement. » Il fut heureux de pouvoir confier la partie littéraire de « Sovremennik » à Dobrolioubov. Et lui-même d'adonna à la propagation de la philosophie matérialiste et au socialisme.
TCHERNICHEVSKY 175
Tcheriiichevsk}^ inaugura sa carrière d'écrivain par une thèse qui fit grand bruit. Elle ne traitait, cependant, que d' « Esthétique, de ses rapports avec l'art et la réalité ». Elle fut très remarquée. Elle suscita de grands enthousiasmes et fit école. Mais elle ameuta les conservateurs et elle inquiéta le ministère de l'instruction publique. L'écrivain Schelgounoff en parle longuement dans ses mémoires et il décrit l'aspect de la salle où elle fut présentée :
« La petite salle était bondée. Beaucoup d'étudiants, et un nombreux public d'officiers et de civils. On était les uns sur les autres, il y avait des auditeurs sur les rebords des fenêtres. Tchernichevsky défendait sa thèse avec sa modestie habituelle, mais avec la fermeté de ses convictions. Lorsque la discussion fut terminée, Pletnefï, le président du jur}^ s'adresse à Tchernichevsky avec cette remarque :
(( Il me semble qu'à mon cours je ne vous ai rien enseigné de semblable ! »
En effet, Pletneff n'avait rien enseigné de semblable, et ce qu'il enseignait n'aurait certes pas provoqué l'enthousiasme que suscita cette dissertation. Tout y était nouveau et séduisant, les idées, les arguments, la simplicité et la clarté de l'exposition. Ce fut le sentiment de l'auditoire. Par contre, la faculté ne lui adressa point les félicitations d'usage et elle crut devoir soumettre sa thèse à l'examen du ministre de l'instruction publique qui la refusa.
Cette thèse fut inspirée à Tchernichevsky par le penseur révolutionnaire allemand Feuerbach, l'auteur de la philosophie de l'humanisme, qui fut la véritable source des doctrines socialistes où puisèrent Karl Marx, Engels et Tchernichevsky. Cette philosophie examine l'univers à travers l'homme, et l'homme à travers l'univers Elle considère l'homme comme la plus haute création de la vie organique soumise aux mêmes lois de la nature qui régissent tous les corps. Elle démontre que les phénomènes physiques et psychiques ont la même origine et sont les diverses manifestations de la matière. Elle est désignée par Tchernichevsky sous le nom de « principe anthropologique ». Les applications diverses de ce principe enveloppent l'œuvre multiple de Tchernichevsky et lui donnent de l'unité.
Le principe anthropologique illumine l'esthétique de Tchernichevsky d'un jour nouveau.
I'j6 PORTRAITS d'hier
Le beau, c'est la vie et tout ce qui se développe. Le laid, c'est la mort et tout ce qui décline. L'idéal de l'art et son modèle unique, c'est la nature. L'imagination et la fantaisie sont toujours au-dessous de la réalité qu'elles doivent suivre comme leur mère nourrice, car livrées à elles-mêmes elles meurent d'inanition. On ne doit jamais peindre ni décrire que ce qu'on a vu ou ressenti.
Le domaine de l'art, c'est toute la nature et toute la vie et non pas uniquement le beau comme l'enseignait l'esthétique idéaliste.
L'art selon Tchernichevsky a trois buts :
Le premier est la reproduction de la réalité. « On fait la gravure d'un tableau, non parce que le tableau est défectueux, mais parce qu'il est beau, de même la réalité est reproduite par l'art non pour cacher ses défauts, non parce qu'elle n'est pas suffisamment belle, mais à cause de sa beauté. La gravure ne vaut pas mieux que le tableau, elle est même moins artistique que lui ; et l'œuvre d'art n'atteint jamais non plus la beauté ni la grandeur de la réalité. Mais il n'est qu'un tableau et seuls les visiteurs de musée peuvent en jouir ; tandis que la gravure se répand par milliers d'exemplaires par 1? monde entier, elle est à la portée de tous, chacun peut l'admirer quand il lui plaira, sans quitter sa chambre, sans se lever de son divan, sans enlever sa robe de chambre ; de même la réalité belle n'est pas toujours accessible à chacun, et reproduite par l'art, bien que faiblement, grossièrement et d'une façon pâle, elle le devient. »
Le deuxième but de l'art est V explication de la vie dont il emprunte les formes qui nous intéressent bien autrement que les dissertations sèches. « Les romans de Cooper nous font mieux connaître les mœurs des sauvages que les récits ethnographiques. »
Le troisième but de l'art auquel Tchernichevsky s'attachait plus particulièrement était ïappréciation de la réalité. « Le poète ou l'artiste ne cessant pas d'être homme ne pourrait, même s'il le voulait, renoncer à exprimer son avis, sur ce qu'il représente ; cet avis se manifeste dans son œuvre, voilà une nouvelle signification de l'art qui le classe dans l'activité morale de l'homme. »
Ce but de servir au bien de l'humanité n'amoindrit point l'art, selon Tchernichevsk}^ c'est, au contraire, ce titre de gloire qui le place au premier rang des activités humaines et qui lui donne droit à l'estime de tous les hommes.
Tchernichevsky explique très ingénieusement la raison d'être de l'art par l'art dans le passé lorsqu'il s'agissait de défendre la liberté de l'artiste et de l'écrivain que les seigneurs traitaient en domestiques. Mais, « l'art, écrit-il, a conquis son indépendance et doit songer maintenant à pouvoir s'en servir. )> A notre époque, disait-il, l'idée de l'art pour l'art est aussi baroque que « la richesse pour la richesse ». Tchernichevsky s'y attaquait parce que sous cette formtile esthétique
178 PORTRAITS d'hier
de « l'art pour l'art » se cachait toute la politique réactionnaire des partisans du servage qui protestaient contre l'entrée en littérature du moujick opprimé par le seigneur. « L'art pour l'art » demandait à l'écrivain d'être sourd aux souffrances du peuple et lui imposait le silence sur le martyre des serfs.
Tchernichevsky comprit, il y a trente ans, l'importance de l'action artistique sur le progrès, ce que semblent encore ignorer beaucoup de socialistes actuels.
Ses adversaires l'accusaient de prôner un art utilitaire et de manquer de sens littéraire. Rien n'est plus faux. Les articles critiques de Tchernichevsky font autorité encore maintenant, et ses appréciations de (( la période de Gogol », de Pouchkine, de Tolstoï sont des modèles du genre. Il y exprime, il est vrai, sa préférence pour le fond qu'il trouvait, comme Pouchkine, beaucoup plus important que la forme, mais il dit en toutes lettres qu'on doit toujours respecter avant tout « les conditions artistiques d'une œuvre ». Il n'exige pas du tout que l'écrivain soit tendancieux, il lui demande d'être vrai et humain. Il précise même sa pensée en disant qu'il est des idées poétiques incompatibles avec le problème social et que « lorsqu'il s'agit de peindre l'enfance il est inutile de deviser sur les questions sociales, sur les sciences militaires, sur Pierre-le-Grand, Faust, Indiana ou Roudine et qu'il faut simplement montrer l'enfant avec ses sentiments et sa mentalité. »
Mais à côté de cela, il affirme que la littérature, qu'elle le veuille ou non, reflète toujours tel ou tel mouvement d'idées; et il dévoile la mîauvaise foi des partisans « de l'art pour l'art » qui, sous le couvert de cette théorie, poursuivaient les écrivains d'un autre camp politique et voulaient imposer à la littérature leurs tendances antisociales.
TCHERXICHEVSKY 179
Tchernichevsky propagea en Russie le matérialisme scientifique et libre penseur ; il en fit la base de sa doctrine socialiste. Le credo matérialiste de tous les hommes avancés de son époque fut son œuvre. Les générations successives de militants l'adoptèrent et furent violemment combattues par les modérés qui restèrent fidèles à l'idéalisme dogmatique. La querelle se poursuit encore de nos jours.
Tchernichevsky puisa les éléments de sa doctrine dans les penseurs allemands et français. Il prit chez Stegel et Feuerbach le principe de l'évolution, la mobilité et la transformation des formes humaines, le culte de la nature et le point de vue anthropologique. Saint-Simon et Fourier lui fournirent les observations pratiques de l'organisation humaine qu'il coordonna avec la philosophie abstraite des allemands en rejetant toutes les velléités mystiques des uns et des autres.
Sa philosophie matérialiste débarrassa la société russe de beaucoup de préjugés. C'était la doctrine du travail. Elle était favorable à la classe ouvrière qu'il estimait plus que toutes les autres.
« Grâce à sa nature saine, à une expérience rude de la vie. l'ouvrier, dit Tchernichevsky, a une conception des choses infiniment meilleure, plus juste et plus profonde que les hommes appartenant aux classes plus aisées. »
Pour être à même de comprendre la philosophie ma.térialiste, il ne lui manque que les notions scientifiques que la société bourgeoise refuse de lui donner.
Tchernichevsky fut en même temps un matérialiste convaincvi et le plus noble, le plus ardent des idéalistes. IMatérialiste en philosophie et idéaliste dans la vie. Est-ce à dire qu'il y eut contradiction entre ses principes et sa vie. Pas le moins du monde. Personne plus que lui ne vécut, ne pratiqua ses idées. Son matérialisme aboutissait à un idéal qu'il cherchait inlassablement à réaliser.
La morale matérialiste de Tchernichevsky porte le nom « d'égoïsme intelligent ». En voici l'exposé :
Les grands sentiments altruistes, le dévouement, la générosité, l'héroïsme, sont des formes supérieures de l'amour de soi, des passions dominantes qui déterminent les beaux actes. Les savants et les révo-
lutionnaires qui sacrifient leur bonheur intime aux intérêts de la science ou au bien de l'humanité le font parce qu'ils aiment plus le savoir et l'humanité que leur foyer. Ils souffriraient davantage si au lieu d'obéir à cet amour dominant, ils cherchaient à le combattre, et ne sauraient jouir des biens auxquels ils l'auraient sacrifié. L'âme humaine est un champ de bataille de sentiments divers, le plus fort est le mobile de nos actes. « La passion la plus forte prend le dessus sur les événements moindres et les sacrifie. » Nos passions sont souvent bassement égoïstes, elles peuvent l'être superbement. « Certes, dit Tchernichevsky, l'identité des causes premières de nos actes bons ou mauvais ne diminue point la différence entre eux. Nous savons ciue le diamant et le charbon sont formés de même substance et cependant nous apprécions le diamant et nous faisons peu de cas du charbon )). Il faut donc choisir entre nos sentiments et fortifier les bons pour notre bien. Mais qu'est-ce que le bien ? D'après Tchernichevsky, le bien c'est l'utile. Il n'oublie pas cependant que les intérêts des individus et des classes se contrarient, et voici comment il les évalue :
« L'intérêt de l'humanité est plus élevé que les avantages d'une nation ; l'intérêt national est plus élevé que les avantages d'une classe ; l'intérêt d'une classe nombreuse est plus élevé que les avantages d'une classe peu nombreuse. »
Chercher le bonheur dans le mal, dans la haine d'autrui, c'est l'égoïsme bête. Il va à l'encontre d'un besoin essentiel de la nature humaine, le besoin d'amour et de bienveillance. Ce genre d'égoïsme est normal, c'est le partage des monstres dont le sort n'est point enviable.
L'égoïsme intelligent est bon. « L'homme méchant est simplement un gaspilleur irréfléchi, dépensant mille roubles (i) pour un objet de quatre sous. Pour se donner une petite jouissance, il dépense une quantité de forces morales et matérielles qui suffiraient pour lui procurer une jouissance infiniment plus grande. »
Tchernichevsky avait horreur de la contrainte morale, et les phrases vertueuses l'horripilaient. Il demandait à l'homme d'être avant tout naturel et d'agir selon ses besoins intérieurs. Toute sa morale consistait à développer les besoins organiques de l'homme. Et parmi eux le bien occupait la première place. Le bien était pour lui un besoin inhérent à l'homme, et la seule source de bonheur. « L'n homme positif, dit-il, ne peut être que généreux et noble. »» Et par positif, il entend, pleinement développé. L'originalité et la profondeur de sa doctrine était donc la conciliation des problèmes en apparence contra-
(i) Un rouble équivaut à 2 fr. 50.
TCHERNICHEVSKY loi
dictoires, l'épanouisseraent de l'individu et l'intérêt général. Un homme très développé intellectuellement, et au sens moral, arrive forcément à désirer le bien de tous. L'évolution de l'individualisme aboutit à l'altruisme et se confond avec lui lorsqu'il atteint une certaine hauteur. L'individualisme et l'altruisme sont les deux termes extrêmes de la même échelle de l'égoïsme.
La morale matérialiste développe les instincts supérieurs de l'homme, elle exalte les belles énergies et l'intensité de la vie.
l82 PORTRAITS d'hIER
Tchernichevsky fut indigné de la façon dont s'opéra la grande réforme de 1861, « l'affranchissement des paysans ». On leur octroya la liberté et on leur refusa le lopin de terre qui pouvait les nourrir. On leur jeta cependant un os qui les étouffa, un tout petit bout de sol qu'ils s'efforçaient de labourer en s'endettant ; ils ne possédaient pas d'instruments de travail et ils avaient des impôts à payer. Libérés du seigneur, ils se soumirent au patron dans des conditions matérielles misérables.
Tchernichevsky comprit, le premier en Russie, l'importance des questions économiques pour les travailleurs. L'affranchissement caduc des paysans les remettait en esclavage sous une autre forme. Cet esclavage perpétuel du peuple et les moyens d'y remédier furent les objets de constantes méditations de Tchernichevsky. Il s'en prenait surtout aux « libéraux » qui furent les artisans de la réforme de 1861 et qui tournèrent l'affranchissement des serfs contre les affranchis. Ils avaient réussi à s'allier l'appui des conservateurs dans leur haine commune de « l'hydre révolutionnaire ». Tchernichevsky mena contre eux une campage tenace. Il leur consacra quantité d'articles et un roman (i) où lui-même se met en scène sous le personnage de l'écrivain Volguine pour dire leur fait à tous les libéraux. Il les accuse d'avoir fait de « l'affranchissement des serfs » une opération financière au profit de la noblesse et du gouvernement. Après avoir enlevé au paysan son champ on le forçait à le racheter et à payer les impôts. On le condamnait à être endetté à perpétuité.
Tchernichevsky avait prévu la tragédie des arrérages et dans quel abîme elle jetterait le paysan russe. Le seigneur n'avait plus le droit de vie et de mort sur le moujick, mais le knout administratif punissait les malheureux qui ne s'acquittaient pas régulièrement de leur double dette, envers le seigneur et l'Etat. Et en préconisant ce rachat forcé des terres, les libéraux se donnaient des airs de bienfaiteurs du peuple. Ils s'occupaient de lui, voulaient le sauver de la famine ! Mais Tchernichevsky-Volguine leur préférait les réactionnaires qui ne dissimulaient point leur haine contre le moujick, et ne trouvaient pas intéressant de veiller à son sort. A leur avis puisqu'on avait libéré
(i) Le Prologue.
TCHERNICHEVSKY 183
les paysans, ils n'avaient qu'à se débrouiller et on n'avait pas besoin du tout de leur donner quoi que ce soit. Volgiiine aimait mieux la franchise des conservateurs que l'hypocrisie de leur adversaires.
« Votre système de rachat forcé, dit-il aux libéraux, est une forme de servage, c'est la misère. Celui des seigneurs est même plus simple. Libérez le paysan sans lui donner la terre ; s'il est aisé, il l'achètera. Le pauvre n'a pas besoin de champ qui le mine davantage. Le rachat est en somme un achat. A dire vrai, il vaut encore mieux que l'affranchissement se fasse sans distribution de terre. »
Et il résume son sentiment sur « l'affranchissement des paysans » en ces termes :
« Ce ne sont pas les nobles qui les libéreront... La vraie réforme ne viendra que du peuple lui-même. »
Par cette phrase Tchernichevsky se révélait socialiste. Il fut contemporain de Karl Marx, mais il ne le connut point. Au moment où l'écrivain russe élaborait sa doctrine du socialisme, le créateur du socialisme allemand était encore peu répandu dans son propre pays et totalement ignoré à l'étranger. La pensée de Tchernichevsky est aussi forte, aussi géniale que celle de Karl Marx, et si son œuvre n'atteint pas l'ampleur ni le développement du a Capital )) cela tient aux conditions de la vie russe en général, et aux conditions de son époque en particulier.
Le prolétariat n'existait pas encore en Russie, seuls les paysans formaient le peuple. De là l'intérêt exclusivement attaché par Tchernichevsky aux travailleurs des champs et à leur possession en commun de la terre désignée sous le nom d' « obechfchine ». Cette forme communiste de la propriété était fréquente au moyen âge dans l'Europe entière, mais elle y a été transformée peu à peu en propriété individuelle sans laisser aucune trace. En Russie, par contre, elle a pris des racines profondes et semblait particulièrement adaptée au caractère du paysan russe. Tchernichevsky y vit un terrain favorable à l'éclosion du socialisme. Il partait de ce point que la forme supérieure d'une institution est semblable à sa forme primitive (i). Il espérait que la Russie pourrait se passer de l'étape intermédiaire de la propriété individuelle qui dans les autres pays semble être le trait d'union entre le collectivisme primitif et le socialisme. Il croyait que les travailleurs russes pourraient éviter le calvaire capitaliste en perfectionnant leur « obchtchîne » qui donnait à chaque habitant de village un champ à labourer, le préservant ainsi de la misère et l'initiant à la vie sociale.
(i) Critique des préjugés philosophiques contre Fobchtchine.
184 PORTRAITS d'hier
Tous les laboureurs devenu^ de droit membres de « l'obchtchine » se réunissaient en assemblées appelées « mirs », sorte de parlements rustiques qui régissaient les affaires de la communauté et veillaient au paiement des impôts et des arrérages.
Les artisans aussi se groupaient par corps de métier, en communautés égalitaires nommées « artcles », travaillaient ensemble et partagaient les bénéfices entre les membres.
Ces institutions communistes et coopératives particulières à la Russie moderne faisaient croire à Tchernichevsky que le socialisme s'y adapterait aisément. Il ne comptait pas avec les autorités gouvernementales et policières qui s'immisçaient dans les affaires de « l'obchtchine » et y apportaient des éléments de désagrégation afin de la supprimer un jour.
Ce jour vient d'arriver. Tout récemment le gouvernement octroya à chaque membre de l'obchtchine le droit de s'en séparer avec les facilités de s'approprier une part de la terre commune. C'est un bouleversement complet de toutes les croyances sociales des laboureurs russes. Ce véritable coup d'Etat est destiné à créer la classe de petits cultivateurs et à instaurer en Russie la propriété individuelle qui combattra, espère-t-on, les vieilles habitudes communistes du moujick.
Tchernichevsky n'avait pas prévu Ja triste fin de l'obchtchine russe. Il appuyait sur elle toute une organisation sociale de coopératives agricoles et ouvrières qui lui furent manifestement inspirées par Fourier. Il n'eut pas la possibilité — l'industrie n'étant pas encore développée à son époque dans son pays — d'étudier les conditions économiques qui doivent, selon le socialisme méthodique, libérer le prolétariat. Toutefois, il en eut l'intuition, à maintes reprises, dans son célèbre « commentaire de l'économie politique de Stuart Mill » traduit en plusieurs langues. Ses annotations critiques qui accompagnaient l'ouvrage du sociologue anglais passaient en revue tout le régime capitaliste. Elles débarrassaient la doctrine de Stuart Mill de ses élém,en(ts bourgeois et la complétaient par les « utopies » de Saint-Simon et de Fourier qui avaient constaté avec joie la marche ascendante de l'humanité vers le collectivisme et l'association.
Tchernichevsky bâtissait l'avenir et ne s'arrêtait pas suffisamment aux moyens de l'atteindre. Le côté pratique lui échappait, il fut surtout un penseur. Sa pensée fut active, vigilante et ardemment humaine. Elle, s'attachait au sort de la classe ouvrière et lui faisait deviner les véritables intérêts du peuple.
Le dépérissement physique de l'ouvrier moderne fit comprendre à Tchernichevsky que les économistes bourgeois interprétaient mal la loi de la division du travail. La théorie capitaliste confondait la spécialisation, dans les besognes diverses d'une industrie avec la profession mortelle d'un seul geste monotone et abrutissant. La variété
TCHERNICHEVSKY
Tcliernicheisky à son retour du bagne.
des mouvements est indispensable à la conservation de la santé. Cette diversité nécessaire « n'entrave point le principe de la division du travail ; au contraire, elle y conduit ». « La division du travail, pratiquée largement permet au même homme de s'acquitter successivement d'une quantité de besognes partielles et diverses. » Ceci est de plus en plus évident avec l'introduction des machines que Tchernichevsky préconise, a Introduisez des machines, recommande-t-il, la machine ne supporte pas l'esclavage. » Le perfectionnement de la science doit servir à l'amélioration du sort humain, à l'accroissement aussi de l'individu qui a droit au développement intégral. C'est au nom de ce droit surtout que Tchernichevsky condamnait le régime capitaliste. Son attachement à la classe ouvrière le rendait perspicace. Il avait la conviction profonde que le prolétariat ne s'affranchirait que par lui-même et la prétention de Saint-Simon et de Fourier voulant libérer la classe ouvrière d'après leurs projets personnels lui paraissait enfantine. « Les enthousiastes du progrès (i) se trompent en
(i) Il qualifie ainsi Saint-Simon et Fourier que certains auteurs appellent les « utopistes »
l86 PORTRAITS d'hier
croyant que leur but ne sera atteint que par leur voie à eux, mais ils ont raison de ne pas douter de ce qu'il sera atteint. »
A ce point de vue Tchernichevsky s'éloigne des socialistes « utopistes )) et se rapproche de Karl Marx et dit avec lui que la réorganisation socialiste de la société se fera par « l'action historique et indépendante de la classe ouvrière ». Il reprochait aux saint-simoniens et aux fouriéristes de vouloir imposer à l'humanité leur idéal. Leur propagande visait surtout les privilégiés qu'ils espéraient convaincre. Ils comptaient sur une élite riche et puissante, qui serait acquise à leur doctrine et faisant le bien du peuple sans son concours. Ils souhaitaient même l'appui du gouvernement et prêchaient aux travailleurs l'indifférence politique. De toutes leurs « utopies », Tchernichevsky n'épousa que les principes des associations et des coopératives. Lui aussi croyait que les associations et les coopératives arriveraient à convaincre la société bourgeoise, mais contrairement aux « utopistes » il ne voyait pas en elles la panacée universelle, le seul moyen de réorganiser la société. Il mettait tout son espoir dans la conscience grandissante des travailleurs, dans leur action politique et révolutionnaire, appelée un jour à s'emparer du pouvoir. Ses sympathies allaient à Blanqui.
Tchernichevsky n'avait pas la naïveté de croire au prochain avènement du socialisme en Russie. Il se rendait parfaitement compte de l'état arriéré de son pays et du chemin que le paysan russe avait à faire pour atteindre le régime socialiste. Mais il pensait que le peuple russe pouvait y arriver partiellement favorisé qu'il était par la pratique séculaire de l'obchtchine. La possesion en commun de la terre, les coopératives agricoles et industrielles et les perfectionnements des machines devaient poser, selon lui, les premiers jalons du collectivisme en Russie.
TCHERNICHEVSKY 187
Tchernichevsky ne prit pas de part active dans le mouvement révolutionnaire, il l'inspira et le dirigea par ses écrits. Il répandait ses idées au moyen de la revue Le Conteinporain dont il était « l'âme » et qui joua grâce à sa collaboration un rôle historique à l'époque de « la grande réforme » (i). Il y publia toutes ses attaques contre les libéraux, ses projets de l'émancipations des serfs, et à mots couverts, ses doctrines socialistes. Le Contemporain eut une vogue extraordinaire et finit par inquiéter le gouvernement. Mais la grande popularité de Tchernichevsky et l'habileté de sa dialectique désarmaient le ministère et la censure. « La grande réforme « et le régime qui- s'intitulait « libéral » demandaient un semblant de légaHté. Il fallait un prétexte pour arrêter Tchernichevsky, et les espions qui le surveillaient depuis deux ans, n'en avaient fourni aucun. Voici alors ce qu'on imagina. On se servit du fanatisme des « servagistes -)) (2) qui voulaient entraver l'affranchissement des paysans en jetant la panique dans la société au moyen d'incendies suscités par des agents provocateurs. On accusa la revue de Tchernichevsky de fomenter les proclamations incendiaires. On confisqua Le Contemporain. Ce fut une véritable détresse dans le monde révolutionnaire. L'agitation redoubla. Les feuilles clandestines pullulèrent.
Tchernichevsky voulut se reposer de sa laborieuse direction du Contemporain; il expédia sa famille à Saratov et allait la rejoindre lorsque le prétexte de l'arrêter fut enfin trouvé par la police. Elle alla le chercher à Londres où le célèbre écrivain Herzen publiait un journal révolutionnaire, La Cloche, qu'il répandait clandestinement dans toute la Russie. Il recevait à bras ouverts tous les Russes. Tous les hommes distingués de son pays et tous les révolutionnaires surtout faisaient le pèlerinage de Londres. Parmi ses visiteurs se glissaient parfois des espions qui informaient le gouvernement russe de ce qui se j>assait chez Herzen. Au moment de la confiscation du Contemporain des mouchards furent mandés à Londres pour y guetter un document contre Tchernichevsky. Ils apprirent que Herzen avait
(i) L'affranchissement des serfs est désigné dans l'histoire russe sous le nom de la grande réforme
(2) Partisans du servage.
remis une lettre compromettante à un ami qui rentrait en Russie. Cette lettre était adressée à un professeur de l'Université et il y était question de continuer Le Contemporain à Londres avec la collaboration de Tchernjichevsky. Le porteur de la missive fut arrêté et la lettre saisie.
Tchernichevsky fut sous les verrous. On le garda quatre mois en prison, sans le moindre interrogatoire. Il fallait du temps à la police pour tramer un complot contre lui. Il s'agissait d'établir par des faux et des mensonges que Tchernichevsky avait été l'auteur de la proclamation incendiaire « aux paysans révoltés w. Et ce fut un de ses obligés, un traître, un dégénéré qui se prêta à l'infâme comédie.
Tchernichevsky avait essayé de se défendre, mais lorsqu'il s'aperçut de la lâcheté de ses juges qui l'avaient condamné sans l'entendre, par ordre du gouvernement, il s'enferma dans un silence fier et méprisant. Une fois seulement il s'était départi de l'attitude fière et digne qu'il opposait à la bassesse de ses geôliers. Il refusa de manger pendant huit jours. On l'empêchait de voir sa femme parce qu'il lui avait écrit ces paroles prophétiques :
« Notre vie à nous deux appartient à l'histoire. Des siècles s'écouleront et nos noms demeureront encore chers aux hommes. Ils s'en souviendront avec reconnaissance. »
Il mettait tout son espoir dans la postérité qui lui rend en effet de plus en plus justice. Mais il eut aussi de son temps de fervents admirateurs. Au moment où on le clouait au pilori pour lui faire subir la dégradation civique (i), une amie lui jeta un bouquet de violettes. Ce beau mouvement valut à la vaillante femme un an de forteresse. Plus tard, deux jeunes révolutionnaires déployèrent une énergie surhumaine en de nobles et vaines tentatives de le faire évader du bagne.
Herzen, qui l'avait méconnu au début de sa carrière, écrivit au lendemain de sa dégradation civique :
« Tchernichevsky est condamné à sept ans de travaux forcés et au bagne pour le reste de sa vie. Maudits soient l'Etat, la société, la presse vénale !... Vous avez cloué au pilori Tchernichevsky pendant un quart d'heure, et vous, et toute la Russie, combien d'années y resterez-vous encore enchaînés. Soyez maudits, soyez maudits, et soyez vengés ! »
Le grand Tchemichevsk}% un des esprits les plus distingués du xix^ siècle, le fondateur du socialisme en Russie, un écrivain illustre
(i) On l'infligeait à cette époque à tous les condamnés aux travaux forcés.
TCHERNICHEVSKY 189
dont les œuvres furent l'Evangile de plusieurs générations, fut enlevé à la société russe en pleine vigueur de son génie, à l'âge de trente-cinq ans. Il joignait à une âme hautement philosophique des sentiments exquis de douceur et d'humanité qui conquirent jusqu'à ses geôliers au bagne. Il leur enseignait à lire et cherchait â jeter un peu de lumière dans leurs cerveaux obscurcis.
Pendant vingt ans il vécut en Sibérie, dans un petit village perdu, séparé du monde civilisé, au m.ilieu de glaces, de « iakoutes » (i) et de gendarmes. Il consacrait toutes ses pensées, tous ses rêves à la compagne qu'on lui défendait de voir. Il écrivit des romans pour la glorifier. Il immortalisa son nom, en la donnant pour exemple à toutes les émancipées russes. L'héroïne de « Que faire » réalise l'idéal de la femme afïranchie.
Personne mieux que Tchernichevsky ne comprit et ne légitima toutes les aspirations de la femme. Il lui accordait tous les droits humains, amplement, largement, généreusement, sans réticences, sans !ui disputer telle ou telle liberté, avec le beau sentiment de justice qu'on retrouve dans sa philosophie matérialiste et dans son socialisme.
Pendant vingt ans on ne pouvait prononcer son nom en Russie sans risquer la prison ; ses œuvres étaient bannies de la littérature et ne -circulaient que clandestinement entre les mains des révolutionnaires.
Son souvenir pourtant et le culte qu'on lui vouait survécurent à tous ses malheurs. Il en eut la preuve à l'avènement d'Alexandre III. Un ministre voulant assurer quelques années de tranquillité au tzar (2) entra en pourparlers avec les terroristes qui lui promirent de ne pas toucher à l'empereur s'il faisait revenir Tchernichevsky du bagne.
Son retour s'effectua avec beaucoup de mystère, on redoutait des manifestations. A Iakoutsk, il fut invité à déjeuner chez le gouverneur. A la suite de ce repas, Tchernichevsky exténué de fatigue demanda qu'on le conduisît à l'hôtel pour se seposer une nuit. Le gendarme lui répondit que le gouverneur avait sévèrement recommandé de ne pas s'arrêter en route. Tchernichevsky comprit alors le sens de l'amabilité officielle et avec son à-propos habituel il dit en partant au gendarme : « Il faudrait retourner chez le gouverneur, lui payer un rouble pour son déjeuner. » Il voyagea nuit et jour, sans halte, pendant un mois. On le transporta sans étapes du Nord glacial de la Sibérie dans le Midi de la Russie, à Astrakan, où le soleil est torride. Il attrapa la fièvre jaune qui le ravagea effroyablement. Des souf-
(i) Peuplade mi-sauvage habitant la Sibérie du Xord.
(2) Alexandre III succéda à Alexandre II qui fut assassiné par les terroristes.
frances morales contribuèrent à ruiner son organisme. Il se sentait si étranger à la Russie de 1883. Vingt ans s'étaient écoulés depuis sa déportation. « La grande réforme » avait fait surgir des institutions libérales, le « Zemstvo » que la réaction maintenant s'efiforçait d'abolir. Tout avait changé et, lui, avait gardé son ancienne façon de voir, son intransigeance et sa haine des libéraux. Il ne voulait pas admettre la complexité de la vie et des intérêts, ni la difficulté de la lutte, il restait fidèle à sa logique claire, incisive et rigide. Il était comme « une pierre qu'un fleuve avait découverte en changeant son lit ». Il s'en rendait compte et n'aban/lonnait plus l'actualité. Cependant, malgré sa maladie, il travaillait avec une grande intensité. Il s'adonna aux travaux historiques. En cinq ans il commenta et traduisit onze volumes (( de l'histoire universelle de Weber ». Il publia en outre quelques articles scientifiques et le premier volume de « documents pour la biographie de Dobrolioubov ».
Il vivait surtout de souvenirs et lorsqu'il comparait ses rêves d'antan à la triste réalité du présent, il se faisait l'effet d'un don Quichotte. Et comme un jour des amis le pressaient de leur dire ce qu'il pensait de son action révolutionnaire, il leur raconta cette allégorie .
« Ce fut pendant la guerre du Caucase. Un devin annonça le désastre et mit le désarroi au camp des « murides » (i). Pour ce mauvais augure, le chef Chamille le condamn,a à mort. Le devin, avant son exécution eut un songe prophétique qu'il raconta. Le voici : Il est de par le monde une maison où demeure assis depuis de longues années un vieux savant entouré de livres et de manuscrits. Il doit bientôt inventer un appareil qui renversera non seulement le Caucase et Constantinople, mais l'Europe tout entière. Et ce sera le jour où les moutons crieront comme des boucs. Cette prophétie ayant paru invraisemblable, les murides crurent que le devin se moquait d'eux et qu'il était vendu aux Russes. On l'exécuta. Mais au moment où on allait célébfer le repas mortuaire, un mouton se sauva des mains du boucher et cria trois fois comme un bouc. Aussitôt Chamille effrayé fit rechercher le savant mystérieux afin de le tuer. On, le trouva à Saint- Pétersbourg, au coin du feu, méditant au milieu de ses paperasses. Lorsque l'envoyé de Chamille lui annonça qu'il avait ordre de le tuer, le savant lui demanda un petit délai pour mettre ses affaires en ordre.
a — Tu veux mettre à exécution ce qui est écrit dans ces papiers, demanda le muride.
« • — ■ Non, répondit le savant, je vais brûler tout cela dans ma cheminée pour que personne ne soit tenté d'exécuter ce que j'ai imaginé
(i) Peuplade du Caucase.
TCHERNICHEVSKY I91
avec tant d'efforts, croyant que je travaillais pour le bien des hommes. Maintenant je vois que je me suis trompé... »
Une dame présente à ce récit demanda à Tchernichevsky :
— Vous étiez ce savant ?
Il répondit avec sa malicieuse bonhomie :
— Non, je fus ce mouton qui voulait crier comme un bouc. »
Sa santé déclinait de plus en plus. On lui permit d'aller mourir dans sa ville natale. Lorsqu'il revint à Saratov il avait encore l'allure jeune et de superbes cheveux bruns ondoyants, mais le teint terreux de son visage et les rides profondes disaient la fin prochaine. Il était resté jusqu'à sa mort, malgré tant d'années d'existence mi-sauvage, d'une finesse de nature surprenante, sa délicatesse égalait sa susceptibilité. Il ne se plaignait jamais de son sort; il ne souffrait pas la compassion et la considérait comme une atteinte à sa dignité. Ce bel orgueil était peut-être de la modestie, il ne voulait pas passer pour un héros. Il le fut pourtant de la façon la plus noble. Il donna sa vie aux plus belles causes de l'humanité. Il ouvrit aux travailleurs les horizons les plus larges de l'émancipation véritable. Il revendiqua pour la femme la place au soleil.
Le jour où la Russie reconnaîtra ses grands hommes, les femmes russes se joindront aux ouvriers et aux intellectuels pour élever un monument à Tchernichevsky et tous d'un même cœur inscriront au bas de sa statue les paroles enthousiastes qu'il adressait à un de ses personnages :
« Vous êtes un homme d'une espèce rare ; si peu nombreux que vous soyez, vous fleurissez la vie ; sans vous, elle serait assourdie, aigrie ; sans vous, l'humanité se serait asphyxiée, vous lui donnez la couleur et le parfum, vous êtes son bouquet. »
Vera Starkoff.
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