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Portraits d'hier n' n - is jmn i9ii
Maurice Rollinat
La publication des Névroses en 1883 rendit spontanémert célèbre le nom de Rollinat déjà très connu des hommes de lettres et des artistes. Ce nom d'aspect si français et d'une sonorité exotique et romantique qui pavoisait d'originalité son essor, franchissait ainsi le premier cercle de la gloire pour atteindre le deuxième, celui que compose la faveur des lettrés et des gens du monde, snobs ou dilettante.
L'heure de cette apparition était des plus heureuses. Le mouvement littéraire dit de 1880 animait le monde de l'esprit, y prolongeait la profonde vibration qui dura pendant tout le xix^ siècle. Les beaux recueils de poésies de Mendès, de Silvestre, de Richepin trouvaient un public fidèle. Leconte de Lisle, de Banville, Mallarmé, de Heredia. Verlaine, Léon Dierx vivaient tous, parlaient d'art, du leur et de celui des « Dieux )> à peine disparus: Victor Hugo, Théophile Gautier, Baudelaire. Le roman, en pleine phase naturaliste, perdait Flaubert, mais réunissait en une amusante opposition de tempéraments, de Concourt, Zola, Daudet, trio d'amitié confraternelk que la rivalité littéraire passionnait en secret. Barbey d'Aurevilly et Léon Cladel poursuivaient leur œuvre hautaine loin de la foule, l'un dans ces martyrologes psychologiques: Une Histoire sans Nom, Ce qui ne meurt pas, l'autre dans l'épopée paysanne et plébienne; Alaupassant conquiérait déjà des légions de lecteurs par l'entraînante santé de son talent ; Paul Bourget donnait ses Essais aussitôt fameux et. le journalisme n'étant pas encore complètement étranger aux lettres, le
grand Barbey narrait sans lassitude, sans défaillance, le récit de sa croisade quotidienne pour l'art en superbes chroniques.
Ce fut lui qui, avant même la mise en vente des Névroses, signala Rollinat tant à l'élite qu'au public très préparé d'alors, par ce cri de joie : Un Poète à l'Horizon, poussé sous forme d'article dans le Constitutionnel. Il connaissait les Névroses, il les avait entendu dire par l'auteur à l'instar de Baudelaire, étonnant acteur du monologue, et qui, comme lui, quoique avec moins de circonspection, essayait, éprouvait verbalement ses vers en les récitant un peu partout, avant de les livrer à l'imprimerie; il leur assurait ainsi, sans calcul, la plus sûre et la plus délicate publicité. D'autre part, il en avait mis un certain nombre en musique et il les chantait d'une voix saisissante, avec des expressions de physionomie qui captivaient la vue en même temps que cette voix vous prenait l'âme, et pour toujours.
Son prestige sur ses auditoires de hasard fut immédiat, total, vainqueur. Les artistes le subirent avec enchantement parce qu'il était dij à un art indiscutable, quoique tout instinctif et la foule, parce que cet art traduisait des sentiments très simples, très directs, très éprouvés par elle, bien qu'ils semblassent neufs et bizarres et qu'ils le fussent en efîfet par la forme où le poète les présentait. Cela devint la contagion d'un charme, un ensorcellement auquel on se prêtait sans résistance, le sachant inoflfensif, une griserie de bon aloi qu'on n'avait pas à désavouer au réveil et qui ne laissait qu'un vibrant souvenir sans malaise. Toute fillette j'en fus également enveloppée et je veux conter ici comment je vis et j'entendis Rollinat pour la première fois; car les circonstances de cette rencontre sont de celles qu'un metteur en scène supérieur semble avoir voulues pour le relief exact d'une personnalité rare. Tel Maurice Rollinat m'apparut en ces jours de prime jeunesse et de crédulité, tel il reste fixé dans ma mémoire sous son triple aspect d'artiste, d'homme exquis et de grand enfant et je crois juste cette vision durable, je la crois partagée par ceux qui le connurent et qui, seuls, peuvent en parler justement; je crois que son art sincère, naïf, de séduction un peu facile, toucha surtout les cœurs simples, les ingénus, les absolus et que lorsqu'il atteignit de hauts esprits, ce fut plutôt dans ce qu'ils conservaient des faiblesses de l'enfance et des sentimentalités de l'adolescence.
MAURICE ROLLIXAT
^lon père habitait alors à Sèvres une villa rustique. Il y travaillait invariablement tous les jours et le dimanche il y recevait amis et disciples. Il ne la quittait guère que pour aller traiter à Paris des affaires d'édition ou de collaboration aux journaux. Un soir d'automne, ma mère et moi nous l'attendions, un peu inquiètes de son retard, tressaillant aux longs cris stridents des locomotives qui entraînaient leurs wagons à travers les campagnes endormies, par les coteaux boisés de Clamart, de Bellevue et de A'iroflay jusqu'à \"ersailles.
Tout à coup, aux approches de minuit, au fond de notre long jardin montueux et sombre, nous surprîmes un bruit de voix, nous courûmes à la porte et, vers la lumière de la lampe que ma mère levait, nous vîmes arriver mon père, suivi d'un personnage de taille moyenne, bien découplé, (jui dévalait agilement les marches des terrasses :
— Je vous amène Rollinat !
Tous deux s'assirent devant un frugal médianoche et ma curiosité se livra en silence à une copieuse fête. L'hôte nocturne était d'extérieur frappant, non point par quelque excentricité voulue, par aft'ectation cabotine de barbe et de chevelure, mais par l'attrait d'un beau visage plein de caractère; jeune encore, (il avait environ trente-cinq ans) il était vraiment beau, d'une beauté mâle, incisive, sans mollesse et sans artifice. Pris entre les chaudes clartés de la lampe et du foyer, il montrait un masque étroit, d'une vivante pâleur, où il y avait à la fois du paysan et du procureur judiciaire, je ne sais quel mélange de haute race française et de singularité américaine, spiritualisé par ce qu'on nomme l'air artiste, par ce que les traits empruntent de distinctions à la vitalité de l'intelligence. De plus, la nature cjui l'avait fait beau, l'avait, du même coup, fait étrange. Il y avait de l'étrange dans la clarté des yeux d'une extraordinaire et froide limpidité, passant du gris-vert de la mer au bleu cristal des glaciers; de l'étrange en sa forte crinière brune d'où s'échappait une mèche rebelle toujours battante sur un front haut et droit... de l'étrange dans la saillie des pommettes modelées â la Donatello ; dans le dessin des lèvres minces sous la courte moustache fauve, des
lèvres tendues par une sorte de demi-sourire nerveux, de fin rictus qui ne gagnait jamais le regard; de l'étrang-e en sa voix timbrée, tranchante, intaillant les mots sur la plaque du souvenir; de rétrang-e dans le geste saccadé par lequel il renvoyait sans cesse en arrière, comme d'un coup de griffe, la mèche frémissante sur son sourcil.... et de l'étrange surtout dans sa causerie.
Car il causait, il causait passionnément de tout ce qui attaquait au profond d'elle-même sa sensibilité d'être à la fois agreste et raffiné. II décrivait sa province, le Berry, ses brandes et ses ravins, ses rivières et ses arbres, ses paysans et ses animaux, en termes pittoresques, railleusement tendres, en brefs croquis parlés en néologismes d'une drôlerie qui ne s'oubliait plus ; mais les multiples apparences de la nature prenaient, en passant par le filtre de ce cerveau, des nuances de fantastique farouche et puéril. Il disait les angoisses de la solitude dans la campagne, les nuits sans lune, les sortilèges de l'ombre condensée en formes efifrayantes, les plaintes de la faune et de la flore plongées dans les ténèbres, la crainte des apparitions possibles à l'insidieuse clarté des astres et tous les mirages de l'âme dévoyée par le délire de la peur ; il disait le trouble mauvais que glisse en la conscience le regard satanique de certains paysans qui ne sont, peut-être, que le diable déguisé... II disait, eniîn et surtout, l'horreur de la mort pour lui sans cesse présente, comme on la voit dans les tableaux anciens, grand squelette qui ricane des menaces derrière le dos des vivants ; il la guettait sans cesse et partout, il la redoutait en ses imprévus, sa lenteur ou ses brutalités, coup de couteau de l'assassin, ou coup de soleil des étés torrides; morsure du serpent ou des bêtes hydrophobes ; piqûre du charbon, poison des plantes vénéneuses et toutes les traîtrises des longues maladies : Paralysie, Ataxie, Amnésie, aux doux noms de Muses, à la dent féroce. Bref, il se révélait te chantre de la Peur et de la Mort. Et il possédait un tel talent de conteur, il savait si prodigieusement communiquer la brûlure de sa fièvre, la glace de ses transes par le pouvoir des mots, de l'accent, du geste, que depuis lors, j'ai vu, plus d'une fois, une réunion d'hommes faits, g^ens positifs et sceptiques en particulier, palpiter et frémir lors des évocations où ce poète-sorcier paraissait savourer également sa peur et le reflet de sa peur dans le cœur d'autrui.
>rAURIC£: ROLLIXAT
Ce soir-là, mon père sotxriait des jeux de cette imagination dont le tour funèbre n'excluait pas une sorte de grinçante jovialité ; moi. je pensais entendre un grand frère très éloquent révéler ks affres inavouées qui me travaillaient de frissons quand je traversais les chambres obscures, à probabilités de fantômes et de larves, quand l'orage ébranlait la maison, ou que les hurlements des chiens, la complainte plus insolite encore des chats, troublaient le sommeil des choses; aussi bien la traduction de ce5 terreurs me causait un soulagement infini et ma reconnaissance allait, immense et muette, vers celui qui m'en délivrait un peu par la confession.
Quittant la table, Rollinat se mit au piano et préluda... Ses longs doigts noueux, tels des sarments, tourmentèrent les touches d'un jeu saccadé qu'on eiit dit autant de passes magnétiques pratiquées sur l'âme de l'instrulrient et s'accompagnant des mouvements rythmiques de tout son corps et des expressions tourmentées de sa belle figure livrée à des contractions que l'art seul sauvait de la grimace, remué d'une longue ondulation, depuis les pieds et les jambes enroulés aux montants de la chaise, jusqu'à la mèche de cheveux toujours flottante et voltigeante ainsi qu'une flamme noire, il chanta...
Il chanta, et c'est alors qu'opérait le charme.
C'était, soit sur des vers de lui. soit, davantage, sur les mieux choisis d'entre les poèmes de Baudelaire, des mélodies de sa composition, des mélodies qui collaient à cette poésie circécnne comme des voiles mouillés à un corps nu. Il les disait, encore plus qu'il ne les chantait. La diction avait part égale dans cette interprétation d'une souveraine originalité, d'un goût néanmoins parfait. Avec le tact pieux du disciple s'élevant par l'admiration à l'altitude de génie du maître, il se gardait bien de noyer les rimes merveilleusement distillées des Fleurs du Mal sous des flots de sonorités. D'ailleurs, il l'aurait voulu, qu'il ne l'aurait pas pu. il ignorait les lois de la composition et de l'harmonie ; mais il possédait un admirable instinct mélodique ; les strophes se modulaient d'elles-mêmes en son for ; il notait maladroitement ces dessins sur son carnet de poche et chargeait ensuite un ami plus au courant de la technique, de les transcrire, d'en rédiger l'accompagnement sous sa direction. Il obtenait ainsi ce qu'on pourrait
nommer des morceaux de diction musicale que nul n'aura jamais su et ne saura jamais interpréter ainsi que lui-même, parce qu'en chantant il leur restituait cette fleur d'imprévu que l'insuffisance de ses moyens ne lui permettait pas de fixer. Aussi plus que sa musique, c'était le vers qu'il s'efforçait de mettre en valeur, le vers impeccable de Baudelaire qu'il sertissait dans le cristal du son : Causerie, Idéal, Madrigal triste, Invitation au Voyage, la Mort du Pauvre, Tristesse de la Lune, Chanson d'après-midi, il en déroulait le verbe sanglotant et magnifique sur le chemin des gam- :;es que grimpait et descendait impunément sa voix ténorisante, / la fois acerbe et tendre, mêlant le sarcasme à la volupté, âpre comme la morsure dans le soprano, d'une mélancolie pleine de langueur et de caresse dans le mezzo. soudain déchirée de coups de gosier rageurs avant de sombrer aux profondeurs du contralto où la poussait le drame de sa pensée ténébreuse... Selon son propre terme il « faisandait » la partie de piano de fusées inattendues, de traits d'une imprécision bizarre qu'on eût dite empruntée aux czardas de Bohême :
Dans ses fouillis d'accords étranges, Tumultueux et bourdonnants.
J'entends claquer des ailes d'anges Et de- linceuls de revenants...
Sa crise d'art passée, il redevenait, ce tzigane du Berry, bon garçon bon compagnon, simple et cordial, avec un éclair joyeux dans l'œil, jusqu'au moment où, sollicité par mon père et aussitôt repris par le démon, il consentait, sans se faire prier, à dire quelqties pièces des Névroses, soit ces pochades nécrologiques : l'Enterré vif, Mademoiselle Squelette, la Buveuse d'Absinthe, la Morte embaumée, qu'il débitait d'une voix verte, si l'on peut dire; soit quelque ballade ou quelque églogue Vraiment délicieuse où la fantaisie maladive du visionnaire se sérénisait dans les grâces de la nature : Ballade du Vieux Baudet, des Lézards Verts, de la Petite Rose et du Petit Bleuet, de la Reine des Fourmis et di^ Roi des Cigales, autant de contes de fées en miniature qui se déroulent au Pays des Bêtes de La Fontaine :
... Quand le grillon voulait aller je ne sais où Et risquer son corps frêle au vent de la tempête, La mignonne fourmi l'enfermait au verrou, Et son charme en faisait tellement la conqitête
MAURICE ROLLIXAT
Qu'il retenait l'ingrat au petit gîte honnête.
La rainette des bois et celles des cressons
Admiraient à loisir leurs gentilles façons
Quand ils poussaient au loin leurs courses conjugales
Et l'oiseau célébrait avec forces chansons
La reine des fourmis et le roi des cigales.
Princesse qui m'appris dans tes saintes leçons. Que travail et vertu sont les vrais écussons, O toi qui de tendresse et d'amour me régales, Xe te semble-t-il pas, dis, que nous connaissons La reine des fourmis et le roi des cigales!
(LES NEVROSES :
Les Refuges)
Maison de Rollinat, à Fresselines.
Plus tard, lorsque Rollinat eut pris Thabitude de fréquenter couramment notre ermitage de Sèvres, il survenait parfois à l'improviste et ne trouvait au logis que ma sœur cadette et moi. Il s'asseyait un instant, nous questionnait. Alors une toute petite voix de cinq ans exprimait pour deux un timide mais intense désir : « Dites-nous une fable, monsieur Rollinat. » — Hein! hein! quoi ? Elles veulent une fable les mignonnes ? répondait-il dans ce demi-rire sautillant que le spectacle de l'enfance détendait à peine en sourire. Alors, comme s'il avait distribué à pleines mains des jouets magnifiques, puisant dans le recueil des Refuges, il choisissait les pièces les plus accessibles à ces âmes en boutons ten-
PORTRAITS D HfER
dues à la rosée de sa parole et leur offrait : le Petit Lièvre, le Minet, les Pouliches, les Grives, la Sauterelle :
Sa tête a l'air d'être en bois peint, Malgré ses mandibules moites:
Elle a rœîl gtos comme un pépin.
Pareille aux bêtes en sapin, ,
Mouton, cheval, bœuf et lapin.
Que les enfants ont dans des boîtes.
Sa tête a l'air d'être en bois peint, Malgré ses mandibules moites.
ou bien, racceiit soudainement attendri et comme mouillé de regrets secrets, il détaillait cet adorable tableau :
Assis le long du mur dans leurs petits fauteuils. Les deux babys chaussés de bottinettes bleues. Regardent moutonner des bois de plusieurs lieues Où l'automne a déjà tendu ses demi-deuils.
Avec l'humidité de la fleur qu'on arrose. Leur bouche de vingt mois montre ses dents de lait, Ou se fernïe en traçant sur leur minois follet LTn accent circonflexe adorableinent rose.
Mais voià que chacun, penchant son joli cou. Ferme à demi ses j^eux dont la paupière tremble; Une même langueur les fait bailler ensemble Et tous deux à la fois s'endorment tout à coup.
(Id.)
D'autres fois encore, nous le poussions doucement att piano; il chantait une première chanson pour nous, puis une deuxième pour lui et, dans la chaleur de son éloquence mélodique si vite éveillée, il passait l'après-midi à étaler les dernières récoltes de son herbier musical, tandis que nous restions blotties à l'angle de l'instriunent comme deux petites araignées mélomanes, jusqu'au moment où, tout harmonieux tumulte éteint, il s'en retournait vers Paris recoinmencer chez l'un, chez l'autre, à se donner avec l'expansion de la jeunesse cjuand elle est généreuse, à répandre sans compter l'art et le bonheur grave ciu'il dispense. Lui en a-t-on demandé de ces chants dont chacun buvait insatiablement Famère poésie, philtre fait de sucs et de larmes ! Il faut insister sur ce don si rare de se propager soi-même ; car il explique pour une
MAURICE ROLLIXAT
très grande part le succès soudain, contagieux et presque éblouissant des Névroses, de même que le revirement après coup de l'opinion à leur égard, la réaction stupidement dénigrante de certains piètres esprits qui en voulurent à Rollinat de les avoir momentanément ravis à leur habituelle platitude et affectés, malgré tout, de quelque nostalgie du Beau. Par quel effet ces déprédateurs de la gloire posthume subirent-ils, lui vivant, l'ascendant de son prestige? Simplement parce que cet homme était sincère et véridique. En traduisant sa conception quelque peu enfantine du monde, il ne falsifiait rien, il ne mentait pas, il n'arborait aucune attitude de comédien de la littérature ; sa sincérité, unie à un goût audacieux mais très certain, lui donnait le ton juste, la sûreté d'expression et c'est par là qu'empoignant ceux qui l'écoûtait, il les poussait tout droit vers les parages de l'émotion esthéthique. C'est précisément ce don de loyauté artistique que la malveillance, dont la tactique est souvent de s'affecter superficielle, lui dénia avec le plus d'aigreur. Pourtant, tout au long de sa vie, tout au long de son œuvre, il conserva le profond tremblement de l'instinct devant l'inconnu et l'hostilité menaçante de la nature et fît ainsi sa preuve par la durée mais alors il n'habitait plus Paris ; les journaux ne parlaient plus de lui ; sa voix captivante était si lointaine qu'elle semblait éteinte et. avec elle, le pouvoir d'imposer l'idée.
Aussi, depuis la disparition de son être matériel, on ne peut certifier que l'œuvre subsiste, intacte. Il est de ceux qui ne se survivent pas tout entiers ; ils ne prennent pas définitivement à la vie ce qu'elle leur prête pour en constituer une vie nouvelle, celle de l'œuvre; ils sont un spectacle d'attrait infini, mais passager, et d'autant plus prenant que passager ; leur force de beauté, qui ne s'épanchera pas longuement à travers le temps, parait se concentrer pour une plus puissante explosion d'elle-même dans l'immédiat : »< Quel dommage avait écrit de celui-là Barbey d'Aurevilly, qu'il ne puisse pas se mettre tout entier sous la couverture de &es livres! Il se vendrait à des milliers d'exemplaires! »
Néanmoins, dans ses livres, et principalement dans les Névroses, il y a beaucoup de Rollinat, c'est-à-dire de riche sensibilité servie par un talent nombreux, agile et varié, merveilleuse ment apte à traduire :
Tous les frissons épars des douleurs inconnues
Les Névroses dont le titre caractérise si bien la nuance inteliectuelle de 1880 forment un gros recueil de près de quatre cents pages divisé en cinc] parties : les Ames, les Luxures, les Refuges, les Spectres, les Ténèbres.
A ceux cjui fréquentèrent le poète, qui furent envoûtés par le génie du diseur, il apparaît aujourd'hui prescjue sacrilège de mutiler un tel souvenir, de juger froidement cet art en le dévoilant des idéales draperies dont l'enveloppait la magie d'une voix. D'ailleurs, dans sa majeure , partie, il résiste à l'épreuve, et le dommage qu'il subit provient de l'excès même des enthousiasmes passés. Les lecteurs de la première heure, Barbe}- d'Aurevilly en tête, le placèrent aussitôt auprès de celui de Baudelaire et d'Edgard Poë : Baudelaire est ressuscité ! s'écria-t-ou en entendant Rollinat. On se trompa et l'on trompa Rollinat. Par trop d'accueil on l'a peut-être privé de la contradiction salutaire qui force à la contraction sur soi pour un efifort.plus tendu vers le parfait. Il lui manqua la brutale remise en place, parfois nécessaire, de l'indifférence publique. A ce fervent des Fleurs du Mal a fait défaut la présence de leur miraculeu.x jardinier; ses exhortations au lent travail de choix et de polissage, à la patience, cet ange nourricier du don, à la pleine possession du métier personnel; en un mot il lui a manqué les sévères et sarcastiques leçons de celui cjue Léon Cladel dénomma le suprême rhéteur.
Je vais ni'exercer seul à ma fantasque escrime Flairant dans tous les coins les hasards de la rime. Trébuchant sur les mots comme sur les pavés. Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.
(FLEURS DU MAL : Le Soleil.)
Sur les cinq livres des Névroses quatre sont presque entièrement composés des visions sinistres que Rollinat paraphrasait dans ses causeries ; ce ne sont (ju'affreuses descriptions de maladies de l'âme et du corps ; cercles innombrables d'un enfer enclos dans la conscience humaine : Peur, Folie, Luxure, Suicide, Crime, Remords, et planant sur ces fatalités, la hantise perpétuelle des hor-
MAl'KICE ROLLIXAT IJ
reurs physiques du tombeau. A'oilà les thèmes inlassablement repris et développés par ce frisson fait homme, avec une véritable maîtrise, monotone dans la conception, infiniment variée dans l'exécution. Il ne recule jamais devant le détail qui répugne et, fantaisiste avix plus souples élans, il s'enfonce avec une sombre volupté dans un réalisme à la Zola, s'il croit, par cette exactitude, exaspérer la sensation du lecteur. Plus peintre qu'évocateur, il voit concret et ne nous fait grâce d'aucune nuance de la putréfaction. C'est là que réside la différence capitale entre Baudelaire et lui. Rollinat était plus sincèrement que Baudelaire, la proie de tous les cauchemars dans l'état de veille ; en s'imprégnant des émanations du terrible bouquet assemblé par le poète des Spleen, il avait hérité naturellement la maladie de l'épouvante que Baudelaire s'était acquise avec soin : certains enfants ne possèdent-ils pas d'emblée, par transmission directe, des affectations dont leurs parents se clouèrent à grand peine? ]Mais Rollinat ne détenait guère l'aptitude à généraliser qu'il s'efforça de gagner ensuite spécialement dans l'Abîme, et qu'il sentait bien être la marque de la suprématie artistique. Entre lui et Baudelaire il y a le même écart qu'entre Balzac et Zola. Balzac et Baudelaire sont des, penseurs, Zola et Rollinat des descripteurs.
Le coup de pinceau de ce dernier rappelle à la fois Holbein, Goya et Gustave Doré, avec exagération de la manière noire que soulignent les verdeurs du charnier. Il accueille toutes ses inspirations sans s'inquiéter si elles tiennent de la charge plus ciue du grand art; son robuste coup de filet ramasse tout et il est tour à tour le chantre délicieux, souvent grandiose, des Reflets :
Ames de la clarté, soupirs de la lumière,
de la Nuit :
Qui mêle sa rosée aux larmes de mon cœur...
des Plaintes de la nature : sanglots des forêts, bruissement des sources et
De la mer qui gémit comme une âme qui souffre...
des Yeux :
Reflets changeants du spleen et de l'azur des cieux, Exhalant des regards qui sont des baisers bleus,
des Parfums :
Complices familiers des lustres et des cierges...
14 POKTRAITS I) HIKR
at le caricaturiste puérilement outrancier de l'Amante Macabre :
Elle était toute nue, assise au clavecin; Et ta-ndis qu'ani dehors hurlaient les vents farouches Et que iranuit sonnait comme un vague tocsin. Ses doigts cadavéreux voltigeaient sur les touches.
lie Mademoiselle Squelette :
Sa figure verdelette
Faisait dire aux gens : Voici
Mademoiselle Squelette!
ie la Buveuse d'Absinthe :
Elle allait, prunelle éteinte.
Rampant aux murs comme un ver... Elle était toujours enceinte.
Pauvre buveuse d'absinthe !
des Deux Poitrinaires, du Guillotiné, de l'Enterré Vif, de la Morte Embaumée, du Magasin de Suicides, du Bourreau Monomane!...
Certes, ce macabre grimaçant, où se constate le reliquat d'un romantisme dégénéré, constitue la spécialité du talent qui, sans un tel- éclaboussement de lumière noire, aurait couru le risqtie de ne se signaler qu'à la longue ; mais, à relire Les Névroses, une lois déflorée la surprise des fantasmagories luorbides, on est prêt à croire que le vrai Rollinat n'est point, par-dessus tout, l'obstiné « sondent du triste et du malsain » ; ce n'est pas de ces pages enfiévrées qu'il se dégage réellement, noblement ; c'est de nombreux poèmes où frémissent, sans tomber en des transes de spectacle du Grand Guignol, les doutes et les angoisses de la tremblante "humanité.
N'importe, soyons-lui reconnaissants de nous faire fugitivement frissonner — non pas autant que sourire — sous ses menaces, • touchantes, d'ailleurs, de Croquemitaine de l'Au-Delà. Nous n'en savourons que mieux la tendresse des églogues où le poète que Barbey reconnaît de la famille du Dante se souvient de Virgile, l'élégance de trait de ses croquis d'enfants et d'animaux. de ses -ballades et de ses rondels dans lesquels semble se prolonger l'âme de Clément Marot et de Ronsard et l'envolée d'hymnes : où l'homme, par l'effet de l'amour, de l'art et de la musique, at-
MAURICE ROr.LIN'AT
teint aux exaltations qui transforment momentanément en paradis le séjour terrestre ; enfin, nous le découvrons tout entier, dans certains tableaux de vie rurale qu'épanouit la fougrte d'un panthéisme plein de santé évoquant la large mise en page des maîtres lîamands. Tel La Vache au Taureau :
A l'aube, à l'heure exquise où Tâme du sureau Baise au bord des marais la tristesse du saule, Jeanne, pieds et bras nus, l'aiguillon sur l'épaule. Conduit par le chemin sa génisse au taureau
La vache, en mal d'amour, brame, le cou tendu, Ou flaire les gazons sans danger qu'elle y morde; Et la tille, en chantant, !a mène par la corde, Ivre et sereine au fond de ce pays perdu.
Tous les fermiers sont là, dans la cour du domaine. Depuis l'aïeul joufflu jusqu'au pâtre chafouin; L'un d'eux fixe au barreau d'une voiture à foin La taure qui mugit, s'effare et se démène.
<( Lorsque Rollinat déclama cette poésie de sa belle voix harmonieuse, dans un salon de Paris, raconte Gustave Geffroy, au cours d'une excellente étttde sur l'artiste dont il fut Tun des plus chers amis, Ernest Renan était parmi les auditeurs. Il alla vers le poète avec cette bonne grâce qui était en lui et il lui dit son émotion et son admiration. »
La double nature de paysan et d'homme de robe qu^expriniai't la physionomie de Rollinat était bien celle que lui avait faite l'hérédité. Son grand-père, Jean-Baptiste Rollinat et François son père furent des hommes de Droit éminents, très attachés à leur Berry. Le second, bâtonnier de l'ordre des avocats de Châteauroux, orateur chaleureux, possédant sur le public cette puissance d'action qu'il devait transmettre dans un autre domaine au poète son fils, se vit élire représentant de l'Indre à l'Assemblée constituante de 1848 et à la Législative de 1849 où il siégea à gauche. Ami de Ledru-Rollin, de Jules Favre, de Chaix d'Est-Ange, il de-
iô PORTR-^ITS D'HIKR
vint celui de George Sand et son conseil le plus sûr, celui en qui elle chercha « l'amitié sans l'amour comme un refuge et un sanctuaire où elle pi^tt oublier l'existence de toute affection orageuse et navrante. » Elle a décrit les deux valeureux provinciaux en des pages ravissante de l'Histoire de ma Vie : « Artistes de la tête aux pieds... hommes de sentiment et d'imagination... enthousiastes de toutes les choses d'art, doués d'un goût exquis... l'un esprit chaste et cœur naïf... l'autre passant subitement d'une gravité presque lugubre à une verve presque délirante. » Bref, cette « préférence inexplicable » poiir François RoUinat, qu'elle explique néanmoins par « une douce entente d'idées, une conformité ou, pour mieux dire, une similitude extraordinaire d'appréciations en toutes choses », la romancière la place « au nombre des plus précieuses bénédictions c'e sa destinée », et elle fut la marraine de l'enfant de son ami qu'elle baptisa Maurice, prénom auquel elle tenait, sans doute en souvenir de l'illustre aïeul dont elle était fière , le maréchal de Saxe. Maurice naquit à Châteauroux le 29 décembre 1846 et en 1877 il dédia tendrement son premier volume : Dans les Brandes, à la mémoire de cette bonne fée de la littérature.
Dès l'adolescence, il se révéla poète et musicien. Ses études faites, destiné au notariat, il fut clerc à Châteauroux, puis à Orléans ; mais, comme tous les provinciaux enivrés d'art, il aspirait à Paris, il sollicitait son départ et à la mort de son père, en 1868; il y vint avec la volonté d'y vivre. Il eut raison; c'est de Paris seulement que tout artiste connaît de son amour pour le pays natal ; c'est Paris qui fournit le nécessaire recul ; c'est de Paris que celui-ci sentit l'emprise sur lui du terroir berrichon, qu'il entendit la voix de ses arbres, de ses eaux, leur mystérieux et infaillible conseil; qu'il comprit l'acabit de ses paysans, — ce lointain et cet impondérable merveilleusement conservés par des siècles de coutume. Afin de pouvoir subsister dans la grand'ville, redoutable forge des tempéraments et des caractères, il se pourvut d'un emploi à la mairie du VIP arrondissement. Ce fut, précisément au bureau des naissances et des décès, coïncidence dont il soulignait l'amusante dérision en racontant avec une inimitable cocaserie de pince-sans-rire, ses colloques tantôt avec des croque morts, tantôt avec des sages-femmes, non moins sinistres, aftîr-
MArRiep: rollixat
ROLLIXAT
l'^iolo Marmaiid (\)
mait-il, les unes que les autres. Selon lui. ce sont ces indispensables serviteurs de l'humanité, ces parenthèses des vivants qui lui communiquèrent la manie de priser du tabac; car. effectivement, il s'adornait de ce vice hétéroclite en si compliquée dissonance
(i) i3, rue Saint-Antoine, Paris.
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avec la beauté sévère de son visage et de ses élans vers l'idéaL
Le soir, sollicité par l'impérieux besoin de se dépenser, il s'c» allait dire ses vers et chanter où il pouvait, dans maints cabarrts du Quartier-Latin, principalement au Cercle des Hydropathes et de là, au Chat Noir où il se trouvait avec Jean Richepin, Raoat Ponchon, Charles Gros, Bouchor, Maurice Donnay. Cela suffit pour «pie le troupeau des paresseux et des ratés, de tous les pau\res de ccbot, traitassent ce généreux qui ennoblissait" leur flânerie du luxe de son esprit, de bohème et de coureur de tavernes. Par la soïte^ quelques critiques et non des moindres, se chargèrent de solidifier cette légende. N'importe, on l'écoutait, et plus d'un qni en était vraiment digne, en conservait, en répandait le reconnaissant souvenir.
Pourtant le premier volume de Rollinat Dans les Brandes. publié en 1877, fut peu remarqué. Il est presque entièrement inspiré par le sol natal, composée d'impressions de la nature aimée d'un amour perspicace et profond, dans la multitude de ses aspects et de son humble humanité : les bergers, les bergères, les blanchisseuses, le menuisier, la petite couturière, le facteur roral^ îa gardeuse d'oies. Déjà s'y découvre le double faisceau de la personnalité du poète : le fantastique et le funèbre s'y enlacent cnrieusement%au rustique et les derniers vers du volume annoncent Les Névroses :
Car l'horreur est un aliment Dont il faut qu'effroyablement Je me repaisse!...
A Paris l'acuité de ses dispositions de sensitif supra-nerveox se décupla par les fréquentations et les lectures. De fortes affinités le poussèrent éperdûment vers Baudelaire et vers Edgar Poè; ils furent les hauts excitateurs de ses inquiétudes natives- Tous deux avaient laissé les âmes, si puissamment aimantées par eux vers le Beau uni à l'Etrange, altérées de la poésie dont leur seul génie eut le secret, de cette poésie dont on ne se défait pas, car elle distille une goutte de poison parmi ses mille parfums et infuse une nuanpe de souffrance avec la jouissance. Leur œuvre brève ne calmait pas la soif qu'elle avait provoquée. On crut que Rollinat l'apaiserait. Les Névroses furent célèbres, le poète se vit
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accneilli, attiré partout et, trop sincère pour graduer habilement leâot de cette gloire soudaine, il alla partout; il monta du cabaret des Hydropathes aux salons les mieux situés de la mode esthé tiqne : on l'entendit chez Alphonse Daudet, chez l'éditeur Charpeïitier,chez ]\Ime ]^Iénard-Dorian ; \'ictor Hugo, Leconte de Lisle et Renan l'écoutèrent; il plut à Concourt, il charma Rodin. il eut. sdon le mot de Barbey, son quart d'heure de Sarah-Bernhardt . Heareux de cette fête qui, pour lui, était celle de l'art plutôt qu'une glorificaÉion personnelle, il la vivait abondamment, à travers les jalousies féroces qui grouillèrent aussitôt dans l'ombre <les salles de rédaction, à travers la rancune des critiques, l'ironie des poètes dogmatiques et, particulièrement, la fureur des scientifiques de l'harmonie devant le doux pouvoir de fascination <pi?exerçait sa musique, dont il lui plaisait d'afhrmer qu'elle n'appartenait à « nulle école conservatoiresque et strangulatoire ! » On le traitait de ■chariataru
Il racontait, avec une stupéfaction drolatique, coupée de ricanements ■de mépris, que tel éminent lundiste l'accusait d'arborer un hibou sur l'épaule pour aller dans le monde et d'exiger, tandis qu'il disait ses vers, des projections de lumière sanglante sur les ténèbres d** sa chevelure!.. N'importe, parmi le champ d'orties des hostilités, il recueillit les perles de quelques pures affections, d'autant plus précieuses qu'elles précédèrent la notoriété : c'est par l'entremise d'Alphonse Daudet et de Léon Cladel que Charpentier édita les Névroses; c'est pour toujours que Rollinat se lia avec eux, avec Edmond Haraucout, avec Gustave Geiïroy, avec Louis Mullern, ITiumoriste exquis des Contes d'Amérique et, plus tard, des Contes Ondoyants et divers, avec Octave et Joseph Lzanne, avec Oaude Monet, avec les peintres Léon Detroy et Gaston Béthune, à. qui l'on doit le curieux masque de Rollinat chantant qui sert de frontispice à cette étude. C'est en partie dans la sécurité et la douceur de ces alliances qu'on peut trouver l'explication d'un surprenant à-coup de la vie du poète.
L'artiste si 'ofïert à toutes les impres^ons, si secoué par toutes les émotions, le nerveux, le fiévreux, le peitreux, eut un grand courage. En pleine célébrité et, surtout en plein succès, — aux âmes moyennes le succès verse une ivresse plus iorte que la gtoire; mais Rollinat n'était pas de celles-là, — il quitta Paris, ses relations, ses amis mêmes ; il dédaigna les triomphes, les sourires des femmes, les camaraderies enthousiastes, souvent dan-
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gereuses par leur aveuglement, et il regagna délibérément son pays. Il s'en fut auprès de la Creuse, à côté du village de Fresselines, dans une sobre petite maison située en un lieu dénommé La Pouge. Il y alla lire, travailler, fréquenter les simples, se lier avec le curé du village, le bon et décoratif abbé Daure, qui semblait quelque descendant de Frère Jean des Entomeures, jouer de l'harmonium, chanter au lutrin lors des fêtes d'église, faire des excursions ou des parties de pêche et de causerie, soit avec ceux qui venaient de Paris le voir et l'écouter, soit avec des voisins de campagne, vite devenus les intimes de ce doux et franc compagnon, comme le peintre Maillaud, la famille Gonot.
Cette retraite soudaine provoqua les plus romanesques commentaires : la raison, pour être complexe, n'en est pas moins claire ; l'hérédité et le passé l'y convièrent — combien puissante leui force sur un cœur profond ! — puis la satiété de la vie parisienne, si vite banale en même temps qu'épuisante ; la sauvegarde d'une santé que trop de nervosité entamait, la dignité d'une existence et d'un décor mieux en rapport avec son caractère de gentilhommepaysan ; peut-être, aussi, l'exiguïté des ressources matérielles, car il importe de le dire à sa louange, ce grand travailleur, auteur de sept ou huit volumes de vers, de plus de cent trente mélodies, recueillit à peine, au cours de sa vie, une dizaine de mille francs de droits d'auteur : enfin, la certitude de conserver les amitiés les plus belles que l'éloignement resserre au lieu de les disjoindre.
Quoi qu'il en soit, il est beau ce retour à la période la plus brillante de l'existence : un renoncement à tout ce que convoite le vulgaire a toujours de la noblesse. Rollinat le réalisa de telle sorte qu'il devait en subir un véritable ennoblissement. Dans la solitiide, sa pensée acquit santé et cohésion, son cœur apaisement et tendresse, son talent un renouvellement heureux du fond et de l'expression.
As-tu le rire triste et les larmes sincères.
Le mépris sans effort, l'orgueil sans vanité? Fuis-tu les cœurs banals et les esprits faussaires
Dans l'asile du rêve et de la vérité?
(LES NEVROSES : l'Introuvable)
Certes, ce ne fut pas en lui une transformation brusque, mais une évolution. Elle s'opère visiblement dans le livre qu'il pu-
MAURICE KOLLIXAT
blia en 1886, l'Abîme. Ce recueil marque la période de transition entre le tumulte intérieur et par trop spasmodique des Névroses et les contemplations rassérénées de Paysages et Paysans.
Lui-même signala ce phénomène intime de la retraite et des bénéfices moraux qu'il en tira dans une lettre, du 17 décembre 1883. dont la grâce pittoresque vaut la reproduction : « Ici. je rêve en travaillant ou je travaille dans le rêve selon l'influence de l'heure et le caprice de ma disposition. Le fait est que mon nouveau livre L'Abîme avance peu à peu, péniblement mais sûrement et que les cruelles idées que j'aborde ne déconcertent pas ma patience. Au contraire je trouve un attrait farouche et délicieusement barbare dans cette espèce d'autopsie morale que je pratique sur moi-même et que j'étends à l'humanité, car, à part les pauvres monstres criminels, je crois tous les hommes jumeaux du mal et d'une parfaite égalité dans l'abominable douleur.
Je cuisine, je bêche, je me véhicule, j'excursionne et une fois sorti de mon gite. on ne me rencontre guère que dans les coins et recoins sauvages d'un abandon immémorial et d'un inquiétant particulier : la désolation de la Nature est un calmant pour la mienne, et j'engourdis toutes mes révoltes quand je considère sa résignation. En somjne, je vais déjà mieux : l'action me réconforte, le Paysan m'instruit, .j'ai mon chien pour comique, mon chat pour sorcier et le temps passe quand même en dépit de la saison rude. »
L'Abîme, c'est l'âme de l'homme, c'est l'homme lui-même vu à travers le tempérament ironiquement morose de Rollinat, vu, dirait-on, à travers des vers noircis ; car le livre ne comporte que le catalogue minutieux des faiblesses, des abdications, des vices humains :
Chacun prend du péché la dose nécessaire Pour varier son sort hideusement égal : La luxure contraste avec l'amour brutal. Et mentir change un peu d'être toujours sincère.
Une tentation distrait notre misère.
Un vice nous dispute au dégoiit radical :
On greffe la vertu sur l'oppobre natal
Et l'on reste un lépreux qui tient à son ulcère.
PORTRAITS U HIKR
On retrouve dans ce livre la croyance simpliste à Satan, au Mal, au Péché, qu'il tenait d'éducation catholique et d'inféodation baudelairienne; mais Baudelaire, esprit multiple, artiste plus savant, jouait à merveille de la loi d'opposition des effets, base même de l'art, et condition de la vie. S'il masque la lumière de récran- de son douloureux pessimisme, c'est pour lui ravir un éclat trop proche, un éclat aveuglant et la chasser plus loin en lueurs étalées et diffuses qui appellent et conquièrent à jamais le regard par un charme imprécis touchant au surnaturel. Lorsqu'il néglige ce sublime artifice, il apparaît également trop direct, puéril dans la désolation ou peu sincère, atteint de la manie assez à la mode alors, et qu'il eût très poussée dans sa vie privée, d'épater le bourgeois, comme si la nature ne s'en chargeait pas suffisamment d'épater le bourgeois — et les autres avec !
Il faut ajouter que ces hommes avaient vécu des troubles à peu près ignorés des jeunes gens de lettres de notre époque. Ceuxci, qui ne sont plus élevés religieusement, se figurent mal la violence de la crise que traversait l'âme de leurs confrères d'autrefois. Cette crise, c'était l'envahissement du doute, la perte de la foi, la chute dans Vathéisme. Survenant au sortir de l'adolescence, à l'âge où tout l'être moral se tend dans le désir des extrêmes accomplissements, elle contrariait briisquement la montée de ce flot d'activités brisé en un mascaret d'angoisses et de souffrances. Ceux qui l'ont subie dans sa véritable intensité, en ont conservé toute leur vie le frémissement secret. Mais ils n'ont pas toujours trouvé des vocables neufs pour traduire l'état d'athéisme et de vacillation qui lui est consécutif. Ils se sont donc servis d-es formules anciennes, dépourvues des nuances de la modernité et souvent, ils prêtent de la sorte à des malentendus. L'évocation perpétuelle de Satan est, aujourd'hui, sans effet sur nous ; déjà, pour eux. Satan ne représentait plus qu'une symbolisation trop unie du mal inexistant en soi, de l'inexplicable, de l'impossible adaptation de l'âme humaine aux rigueurs des lois naturelles et le titre, prestigieux alors de poète satanicjue, nous apparaît à présent une mode masculine de Tesprit, presque aussi futile que les modes des femmes. Néanmoins, celle-ci fut brillamment portée, au milieu des tendances paganistes du xix'' siècle, par quelques-un> des plus robustes talents et des plus personnels ; nul n'a mieux décrit le péché, c'est-à-dire le manque d'équation entre l'idéal humain
MAURICE ROLLIXAT
et sa réalisation que ceux qit'on a justement classés dans la phalange des écrivains catholiques, illustrée en particulier par Barbey d'Aurevilly, Baudelaire. Huysmans et Rollinat.
Aux champs, il retrouva donc la paix intérieure qui l'avait fuit trop longtemps. L'observation des choses, telle qu'il s'y est passionnément livré dans la Nature (1892) et les Apparitions (1896) calma ses inquiétudes, élargit le rythme de ses rêveries et le voilà reprenant la veine des Brandes, et. surtout des Refuges, ce tendre hosanna qui coupe de son murmure angélique les imprécations des Névroses et où il avait témoigné d'ime si touchante maîtrise.
Le livre par lequel il se renouvelle en plein et nous offre le beau spectacle d'un esprit récupérant sa vigueur, qui se détourne à franche allure du chemin habituel de la pensée afin de prendre des sentiers non foulés, c'est Paysages et Paysans.
A force d'étudier et d'écouter les gens de la terre, il etit la tentation, non plus de les dépeindre par ses moyens propres, mais par les leurs : il les met en scène, il les fait parler et parler en vers. Immense difficulté î Laisser ati langage local sa saveur de terroir, ses tournures alléchantes, ses brutalités et ses malices ; les insérer toutes vives en des poèmes, sans que l'art y perde et se rabaisse, soit à des négligences, soit à des complaisances de patois d'opérette, sans, non plus, qu'il bride le naturel et trouble en sa pureté la grande source du sentiment populaire, plus d'un heureux écrivain y vint échouer. Rollinat y parvint. Son vers gagna en simplicité, en ingéniosité et. par là. en vigueur. Il réussit ce qu'avait tenté sa célèbre marraine, trop facilement satisfaite en ce genre de l'à-peu-près de ses romans villageois ; après elle, il continua en Berry ce qu'on peut nommer l'école du natalisme qui, depuis, inspira plusieurs autres poètes de cette province, nonotamment Gabriel Nigond. Il a évité sans défaillance le fade et le convenu; sa sympathie, épicée de la causticité câline de l'âme plébéienne, a su camper admirablement dans la vérité de leur caractère, de leurs silhouettes, de leur dialecte le vieux pâtre, le
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sacristain-fossoyeur, le laboureur qui entraîne ses bœufs en chan tant ; car :
leur fallait du chant
Qui s'mêle au souffl' de l'air, aux cris d' l'oiseau qui vole!...
C'est lui qui me disait : « P'têt' à pari les verrats,
Si boudinés mastoc qu'on n' leur voit pas la tête, le meunier, le vieux pêcheur, le maquignon :
Sans m'êt' mis à l'engrais, c'est toujours moi 1' plus gras Comm' le mieux arrondi d' mes bêtes!
le braconnier :
Tout r vif du sang, d' l'esprit, tout' l'âme de mes moelles, La crêm' de ma prudence et 1' finfin d' mon jugement, La fleur de mon adress', d' ma rus', de mon d'vin'ment Et d' ma patienc'? Je l'ai dans 1' jaun' de mes prunelles.
la meunière, le bon curé, le scieur de long, la fille amoureuse :
J' suis franch' de chair comme de pensée, J' livr' ma conscience avec mon corps.
Via pourquoi j' n'ai jamais d' remords Après qu' ma folie est passée.
Même dans ce livre de haute rusticité, le poète n'a point perdu la dominante de son talent. Les brandes du Berry recèlent l'inquiétude par leur vastes étendues, comme les landes de Normandie, ou de Bretagne, voire les bruyères d'Ecosse, les sorcières de Macbeth n'y seraient point déplacées. Rollinat devait, mieux que nul autre, mettre en relief l'attrait de singularité et de mystère de la contrée....
... Ivre de songerie, Suant la somnolence et la sauvagerie.
Et ces personnages mal connus aux allures pour nous presque incompréhensibles, aux mœurs indiscernables et qui semblent engendrés par les rochers, les vieux arbres, les ruines, plus que par des êtres humains : le vagabond, le fou, le sourd, la mendiante, le rebouteux, les amants charbonniers, le fossoyeur, la lépreuse, ne sont- ils pas les acteurs troublants de ce décor où se perpètre incessamment des tragédies sans gestes et sans bruit ?
Rollinat a laissé encore des méditations philosophiques et des pages descriptives en prose : Ce que dit la Vie, ce que dit la