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LE PEUPLE

Lorsque tombait la pluie fine et qu'un manteau de glace

Semblait peser sur tout Paris, Que les pieds dans la boue et la mitraille en face,

Armé de quelques vieux fusils, Sourd aux cris de la faim qui tordait ses entrailles,

Et de la soif qui le brûlait, Il se montrait encore, ce géant des batailles.

En Février comme en Juillet, Etait-ce pour de l'or que sa poitrine nue

S'ofïrait au feu des bataillons ; Qu'il venait déchirer au pavé de la rue

Ce qui lui restait de haillons ?

Voulait-il des palais les voûtes orgueilleuses

Pour abriter ses os glacés ?

Voulait-il reposer aux couches somptueuses

Ses membres au combat lassés ?

Non ! ce n'est point de l'or qu'il faut sur ses blessures ;

Il lui faut des Droits et du Pain !

Du pain pour les enfants qui souffrent les tortures

De la Misère et de la faim !

Son droit, c'est d'être enfin compté dans la balance

Où doit se peser son destin Ce qu'il veut, c'est qu'enfin sur le sol de la France

Chaque homme soit citoyen !

Mais ces Droits, il les veut : c'est au prix de sa vie

Qu'il les sut conquérir.

Au Palais des Tyrans, de sa main amaigrie

Il a gravé ces mots : Vivre libre ou mourir!

Puis, joignant l'action à la parole, il fait le coup de feu aux barricades et chante « Le Suffrage Universel, Les Arbres de la Liberté, Mirliton, J'ai faim, La République honnête, Tuer l'ennemi^ La pétition des Epiciers, Vieille Maison à démolir, le Petit oublié, La Mort d'un globe, Les Buveurs de sang, Juin 1848.

C'est à cette époque qu'il fréquentait un cénacle de la chanson, sorte de guinguette, située rue Basse-du-Rempart, aujourd'hui démolie, o\x venaient les chansonniers les plus réputés : Gustave Mathieu,

Autographe de Pottier.

Pierre Dupont, Gustave Nadaud, etc., faire entendre leurs œuvres, loin des regards jaloux de la Police.

« Le dîner était médiocre — raconte Nadaud — et le traiteur manquait de confiance envers les clients, car « le cachet rouge à quinze » n'était délivré que contre remboursement immédiat et même anticipé. Mais on n'était pas là pour manger, ni même pour boire. Nous avions Pierre Dupont et Gustave Mathieu qui brillaient au milieu de leurs satellites. Nous avions le peintre Fontenard qui nous fit connaître les historiettes, nouvelles pour moi et peut-être pour tous, qui ont popularisé le nom de Calino. Je vous laisse à penser ce qui se débita de chansons dans ce cénacle de la libre expression ; mais par dessus toutes, j'en remarquai une : La Propagande des Chansons^ chantée par un homme dont j'ignorais complètement l'existence et dont je demandai le nom.

« — Pottier, me fut-il répondu.

« Je fus fort ému de la fierté et de la véhémence de ces couplets révolutionnaires et, sans être entraîné par la doctrine, je me passionnai pour le talent de cet homme qui se révélait soudainement. Je m'approchai de Pierre Dupont et lui demandai son avis.

<( Voici sa réponse textuelle :

<( — C'est un qui nous dégote tous les deux. »

Quand Louis Bonaparte étrangle la République, dont la bêtise humaine l'avait fait le Président, Pottier reste fidèle aux vaincus du 2 décembre. Le crime perpétré, au lieu de l'abattre, l'exalte ! Deux jours après, le 4 décembre, il lance : Qui la vengera f

Il crie à sa façon . Vive Napoléon ! et continue la série de ses chansons.

Affilié à l'Internationale, il devient l'un des principaux fondateurs de la Chambre syndicale des dessinateurs sur étoffes et s'affirme militant opposant, tant que dure l'Empire.

Le 20 juillet 1870, il est l'un des signataires du manifeste adressé aux socialistes allemands, afin de s'opposer à la guerre que la réaction impériale avait résolue, dans le but de rétablir son prestige envolé.

En septembre de la même année, il clame : Défends toi, Paris ! qui prouve le véritable partiotisme de cet internationaliste ; puis Gnillaunie et Paris, Quand viendrait-elle f Le va-tout, Le si octobre, La Terreur blanche.

Après Sedan, Eugène Pottier déploya une ardeur fiévreuse pour la défense de la Capitale. Elu adjudant au i8i« bataillon de la garde nationale, il assista à la bataille de Champigny et fut désigné plus

tard comme délégué au Comité Central, dont il devint un des membres les plus influents.

Le 26 mars, il signa l'affiche de la Chambre fédérale ouvrière pour la nomination de la Commune.

Il n'en devint membre qu'aux Elections complémentaires d'avril pour le 2° arrondissement, obtenant 3.352 voix sur 3.600 votants.

Pendant la période communaliste il n'eut qu'une préoccupation constante : l'amour du pauvre et l'émancipation du travailleur. Ses votes en sont la preuve : il adhéra aux décrets sur la conscription, sur les loyers, le Mont-de-Piété et la formation d'un Comité de Salut Public. On lui doit la fermeture des lupanars qu'il proposa, afin de libérer les esclaves des maisons closes (i).

Il lutta comme un brave derrière les barricades de la semaine sanglante, et quand le drapeau rouge, qu'il aimait tant et qu'il a tant chanté, eut disparu du dernier tas de pavés, il prit le chemin de l'exil et se retira en Angleterre — après avoir écrit en juin, dans Paris, tout fumant encore de la lutte contre Versailles, cette immortelle Inteniationale qui est devenue la Marseillaise des Travailleurs du monde entier.

Arrive à Gravesand en juillet 1871, il écrivit cette superbe évocation Tu ne sais donc rien ? ... Là, il se reposa un peu, épuisé... Mais il fallait vivre ; alors, nouvelle désillusion, commença une autre vie de misère.

En 1873, avec quelques camarades proscrits et sa famille, il gagna l'Amérique, habita plusieurs villes des Etats-Unis, dans lesquelles, pour vivre il exerça les professions de dessinateur et de professeur.

Cependant, toujours debout, il crée des groupes, reprend la tradition de la Commune, parle sur la tombe des proscrits disparus, célèbre le 18 mars, et continue à maudire les fusilleurs qu'il frappe de son anathème.

Voici les vers dits sur la fosse du citoyen B. Mounier en 1875, à New-Jersey :

Egalité ! Justice ! O vous grandes idées. Vision des penseurs sur leur tombe accoudées, Levez-vous ! remplacez l'Eglise au dogme étroit Et couchez dans la fosse un des soldats du Droit !

(i) Sous la Commune, il fît partie de la Fédération des Artistes de Paris. Il était de la Commission avec: G. Courbet, Moulinet, Stephen Martin, Alexandre Jousse, Rozezench, Trichon, Dalou, Jules Horeau, C Chabert, H. Dubois, A. Falguière, Perrin, A. Houillard.

Il fut ensuite délégué de la Commission fédérale (Section des Artistes industriels) avec : Emile Aubin, Boudin, Chabert, Chesneau, Fuzier, Meyer, Ottin fils, Reiber, Riester.

44 PORTRAITS d'hier

Dans le champ des proscrits où nous dormirons frères,

Qu'il dorme!.... il acceptait l'exil et ses misères;

Travailleur, il vivait la tête haute, armé.

Qu'il dorme ce vaincu de Décembre et de Mai.

Sans prêtre et sans drap noir, ses frères d'infortune

L'ont couvert du drapeau rouge de la Commune,

Car nous taillons — bravant les bourreaux sans remords —

Dans la pourpre du Peuple un linceul à nos morts.

Humide encore du sang des foules massacrées

Ce drapeau gardera vos dépouilles sacrées

Et vous tressaillerez, vous les ensevelis.

Quand le vent du triomphe en secouera les plis.

Quand sur l'Humanité que la nuit couvre encore

Sa flamme à l'horizon sera la grande aurore.

Il écrit cette satire, digne de Juvénal : La Commune de Paris, dans laquelle il stigmatise la réaction et glorifie la commune. En 1876, à l'Exposition Universelle de Philadelphie, il voit avec plaisir quelques ouvriers français et compose à leur intention un beau poème.

Arrive l'année 1880 qui voit enfin le retour des exilés. L'amnistie est arrachée à la Chambre. Pottier prend passage sur le transatlantique l'Amérique, sur lequel il écrit L'Age d'Or. Arrivé à Paris, toujours aussi pauvre, vieilli, paralysé mais toujours fier, il reprend sa place parmi nous.

a En 1883, la « Lice chansonnière », société qui n'est, raconte encore Nadaud, ni la rivale, ni la succursale du « Caveau » avec qui elle vit en bonne intelligence, et qui avait pour président Ernest Chebroux, eut l'idée de faire un concours de chansons.

(( Il se présenta une grande quantité de concurrents ; trois cents environ. Je n'étais pas alors à Paris. A mon retour, j'appris que l'un de nos amis avait obtenu le second prix.

« — Mais le premier, qui?

c( — Un inconnu.

u — Mais encore, le nom de cet inconnu ? Après quelques recherches, on m'envoya ce nom tant souhaité : Pottier. Le vainqueur se nommait Pottier! Il ne pouvait y en avoir deux : c'était le mien, le nôtre.

« Je demandai à le voir.

« — C'est bien simple, me dit Chebroux, nous allons l'inviter au prochain banquet de la « Lice ». Il y vint en efifet ; mais en quel état ! Vieux, blanchi, à demi paralysé, et pauvre, pauvre ! Nous lui demandâmes la chanson qui m'avait si vivement impressionné trente cinq ans auparavant. Il la chanta avec un reste de chaleur. Il n'avait plus de vie que pour chanter. Le lendemain, peut-être le soir même, nous nous demandâmes ce que nous pourrions faire pour le poète indigient. Chebroux proposa d'aller le voir. Il s'agissait de lui ofïrir

le choix entre une liste de souscription (il faut bien dire le mot) et la publication de ses chansons. Oh ! il n'hésita pas.

« — Qu'on publie mes œuvres, secria-t-il, et que je meure de faim!

« Va, cher poète, tu ne mourras pas de faim et tes œuvres seront publiées. »

Voilà dans quelles conditions a été imprimé le premier volume de son œuvre intitulé : Quel est le fou? titre de la chanson qui ouvre le volume et qui date de 1849. H a donc attendu son premier-né pendant environ quarante années.

N'est-ce pas un crime de lèse-littérature ? Et encore, s'il parut en 1884, ce fut grâce à la bonne confraternité du chansonnier Gustave Nadaud, que le talent de Pottier émerveillait, et dont il voulut, en lançant le volume à ses frais, écrire la préface.

Le second volume des œuvres de Pottier intitulé : Chants révolutionnaires, fut publié en 1887 par les soins de ses anciens collègues de la « Commune de Paris ».

Henri Rochefort en écrivit la préface qui est un morceau de gourmet comme en savait écrire le fameux pamphlétaire :

« Un écrivam, dit-il, qui probablement voyait tout en rose, a émis cet aphorisme : « Quand on a du talent, rien n'est plus difficile que de rester inconnu. »

« Il serait singulièrement aisé de démontrer tout ce que contient de fantaisie cette assertion d'ailleurs dénuée de sens, attendu que, tant que vous êtes inconnu, on ignore si vous avez du talent, et que du jour où il est constaté que vous en avez, vous cessez d'être mconnu.

« Mais les Français, et vraisemblablement les autres peuples, ne croient guère qu'aux réputations qu'ils ont faites eux-mêmes. Je pourrais citer Barye et Millet, c'est-à-dire le plus grand sculpteur et peut-être le plus grand peintre du siècle, morts pauvres tous deux, après avoir vécu non pas seulement dans la gêne, mais dans la misère. On me répondra que Millet et Bar}'e n'étaient pas inconnus ; qu'ils étaient méconnus, discutés, injuriés même : ce qui est essentiellement différent.

«Le poète, disons-le : le grand poète dont vous allez lire les chansons, n'a pas eu à se défendre, n'ayant jamais été attaqué. Comme le public, moi aussi, dont c'est la profession de suivre le mouvement politique et littéraire de mon époque, j'ignorais Engène Pottier, il y a seulement quinze jours. Des amis, des anciens compagnons d'exil, me répétaient que c'était un admirable chansonnier, d'une grandeur et d'une pureté de style qu'on essayerait en vain d'extraire des flacons d'orgeat que Béranger a servis pendant vingt-cinq ans à ses contemporains ; je refusais de me rendre et même de m'éclairer. Je disais :

« S'il est si fort que cela, comment diable n'en ai-je jamais entendu parler ? »

4^ PORTRAITS d'hier

(( On m'a presque mis k volume sur la gorge. Je connais Pottier maintenant, et je suis bien obligé de faire amende honorable, et devant moi et devant le public, à qui c'est notre devoir de dire en voyant passer un écrivain de race : eccc homo!

(( Celui-là a dû encaisser bien des désillusions et des déboires, car nous sommes en 1887, et ses premières chansons datent d'avant 1848.

« Quand on est jeune et qu'on se sent puissant du cerveau, on rit de ses premières déconvenues et des haussements d'épaules des éditeurs. On pense : Il faudra bien qu'ils y viennent.

« Pour Pottier, ils n'y sont pas venus, et toute sa vie s'est écoulée dans l'attente d'une réparation que nous lui devons tous et que, pour ma part, aussi coupable que les autres, je lui offre bien sincèrement ici. »

Jules Vallès qui l'avait connu à la Commune, dont ils étaient membres l'un et l'autre, a tenté de dissiper l'ombre dans laquelle s'était perdue l'œuvre de Pottier, et quatre ans avant l'apparition des « Chants révolutionnaires » il écrivait dans son journal Le Cri du peuple l'étincelante appréciation suivante :

« Celui-ci est un vieux camarade, un camarade des grands jours. Il était du temps de la Commune, il a été exilé comme le fut Hugo. Comme Hugo, il est poète aussi, mais poète inconnu, perdu dans l'ombre.

« Ses vers ne frappent point sur le bouclier d'Austerlitz ou le poitrail des cuirassiers de Waterloo; ils ne s'envolent pas d'un coup d'aile sur la montagne où Olympio rêve et gémit. Ils ne se perchent ni sur la crinière des casques, ni sur la crête des nuées : ils restent dans la rue, la rue pauvre.

« Mais je ne sais pas si quelques-uns des cris que pousse, du coin de la borne, ce Juvénal de faubourg, n'ont pas une éloquence aussi poignante, et même ne donnent pas une émotion plus juste que les plus admirables strophes des Châtiments.

(.(. Certes, il n'y a pas à comparer ce soldat du centre au tambourmajor de l'épopée; mais sur le terrain, un petit fantassin qui, caché dans les herbes, tire juste, vaut mieux qu'un tambour-major qui tire trop haut.

« Puis, par la largeur même de son génie, Hugo est trop au-dessus des foules pour pouvoir parler à tous les coins de leur cœur.

(( Il faut la voix d'un frère dé travail et de souffrance.

« Celui dont je parle a travaillé et a souffert; c'est pourquoi il a su peindre, avec une déchirante simplicité, la vie de peine et de labeur.

(( C'est de cet autre côté maintenant qu'il faut tourner ses regards et sa pensée — du côté de la grande armée anonyme que le capital accule dans la famine et dans la mort.

« Laissez là les porteurs d'armures et les traîneurs de tonnerre ; on a assez léché leurs éperons !... Parlons de l'atelier et non de la caserne, ne flattons pas la croupe encore fumante des canons, mais escortons de nos clameurs de pitié ou de colère ceux que la machine mutile, affame, écrase — ceux qui ne peuvent plus trouver à gagner leur pain, parce que leur métier est perdu ou parce qu'on les trouve trop vieux quand ils demandent, comme une aumône, le droit de crever à la peine !

« Pottier, mon vieil ami, tu es le Tyrtée d'une bataille sans éclairs qui se livre entre les murs d'usine calcinés et noirs, ou entre les cloisons de maisons gâtées, où le plomb à ordures fait autant de victimes que le plomb à fusil!

« Reste le poète de ce monde qui ne fait pas de tirades et se drape dans des guenilles pour tout de bon, et tu auras ouvert à la misère murée un horizon et à la poésie populaire un champ nouveau.

« Elle est là, cette poésie, sous la casquette du vagabond qui finira au bagne, ou sous la coifïe honnête de la mère qui n'a plus de lait pour nourrir son petit : crime et détresse se coudoient dans la fatalité sociale. Crie cela aux heureux! et jette, comme des cartouches, tes vers désolés dans la blouse de ceux qui, las de subir l'injustice et le supplice, sont gens à se révolter, car ils ont besoin qu'on les encourage et méritent qu'on les salue pendant qu'ils combattent et avant qu'ils meurent ! »

Il paya sa reconnaissance à Vallès en écrivant cette pièce :

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