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DEUX DISCOURS DE POTTIER

Anniversaire du 18 Mars (1878)

Les exilés de la Commune n'ont jamais oublié de célébrer les anniversaires du i8 mars. C'est à celui de 1878 que Pottier prononça le discours suivant :

« Familles du Prolétariat : Citoyennes et Citoyens du labeur et de la misère, de l'inquiétude qui vieillit et des privations qui exténuent; et toi joyeuse et insouciante marmaille qui es le socialisme en herbe : Salut !

« Je viens à vous muni d'un double mandat : celui de la Commune de Paris, la morte ; et celui du Socialistic Labor Party, le vivant !

« Parlons d'abord au nom de la morte, mais est-il sûr qu'elle soit morte ?

« En présence des masses hachées par la mitrailleuse, des héros fusillés à Satory, des martyrs râlant à Nouméa, qui en douterait ?

« Elle est morte vous dis-je, enterrée dans sa vareuse de fédéré, enterrée avec tant de hâte dans les convulsions de l'agonie, que sa main crispée a crevé la mince couche de terre qui tombait sur sa fosse.

« Dans cette nuit lugubre, à la lueur des étoiles, sa main, qui se dressait effrayante, à quelle justice en appelait-elle?

« A la justice divine ?

« Mais l'astronomie, pour loger ces myriades de mondes qui peuplent l'infini, a depuis longtemps déménagé Dieu le père et sa béate famille.

« A la justice des hommes ?

« Mais les vaincus ne trouvaient pour juges siégeant en bonnets carrés ou le képi sur l'oreille que des valets et des bourreaux.

« En appelait-elle à des vengeurs ?

« Mais déjà la farandole gigotait autour d'elle : c'était la Sainte- Eglise en rochet de dentelles, troussant galamment sa soutane en entonnant le « Te Deum » du massacre sans pitié.

« C'était la goule capitaliste, prise d'une façon de remords en supputant que cette extermination de travailleurs allait peut-être entraîner la hausse des salaires.

« C'était la bande des capitulards, estampillés du brassard tricolore qui vociférait : Victoire ! avec l'enthousiasme belliqueux que donne la lâcheté !

« En appelait-elle à l'histoire?

« Mais c'étaient \'euillot et Villemessant qui tenaient la plume. Et déjà Washburn mettait en conserve pour ses conférences les dégobillages du Figaro.

« A l'avenir ?

« Mais il n'y en avait plus ! C'était le passé qui revenait sur ses pas avec toutes les servitudes du corps et de la pensée, avec l'abrutissement du moyen âge et la pestilence du césarisme. Et cette main de cadavre qui protestait seule contre Versailles triomphant, semblait protester au nom du genre humain esclave contre des siècles d'écrasement et d'avilissement.

« Eh bien ! Citoyens, voilà le Septième anniversaire, et la morte n'est pas morte, et son sang rouge bat dans nos poitrines, et l'histoire parle et juge la justice, et les vengeurs sont debout, et quand à l'avenir^ ce n'est plus nous qui en avons peur ! Vous savez le proverbe : « Battons-nous d'abord, nous nous expliquerons ensuite. » « Donc, après la bataille, l'explication.

« Que voulais-tu donc Commune, pour qu'on t'aie ainsi massacrée et calomniée ?

« ^lais. non ! laissons la calomnie de côté : que noys fait cette bave de limace. Basile a dit : « Calomniez, il en restera toujours quelque chose. »

« Ainsi disent les ennemis du socialisme, mais que reste-t-il souvent? La confusion des diftamateurs ! Une heure vient où le diffamé irréprochabe repousse du pied ces ordures et marche le front levé au grand soleil de l'estime publique.

« Expliquons-nous seulement sur les principes. Les uns disent que tu étais une protestation indignée des lâchetés et des trahisons du siège de Paris.

« Les autres, que tu voulais que Paris, nommant ses municipalités, fût en possession de lui-même, comme le sont les villes des Etats-Unis. « D'autres disent que la coalition clérico-monarchique, qui s'est démasquée au i6 mai, voulait, pour confisquer les conquêtes bourgeoises de 89, renverser la République, notre seule sauvegarde et que Paris s'est mis en travers en proclamant la Commune.

« D'autres, enfin, pensent que tu étais la préface d'une révolution sociale identique à la révolution astronomique de Copernic et Galilée, qui avaient substitué aux législations arbitraires de l'autoritarisme et de l'individualisme les lois scientifiques de la solidarité.

(' De ces explications, quelle est la vraie ? Toutes !... La Révolution du 18 mars fut tout cela, et c'est sa gloire. C'est la mise en pratique des principes de l'Internationale dont le Socialistic Labor Party est le rejeton.

« Ce fut l'aiguille du raihvay déterminant un changement de voie. On n'arrive à destination qu'en passant devant les stations:

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que la première fût le Mutuellisme, échange équilibré, arbitre et contrôle des services; que la seconde fiit le collectivisme, c'est-à-dire le capital de production et de circulation : sol, mines, fabriques, machines, canaux, chemins de fer, steamers, télégraphes décrétés propriétés nationales, collectives et indivises. Cda me paraît indubitable. Qu'on dût en rester là, certes, non ! Notre idéal est un épanouissement sans limites, mais les plus impatients se contenteraient déjà d'un tel progrès. Toujours est-il qu'après les tâtonnements des premiers coups de piston, le train eût marché à pleine vapeur. Ceux qui ont provoqué la catastrophe du déraillement se découvrent le titre de conservateurs.

« Encore deux questions, Commune de Paris....

« Quels sont tes vengeurs? Quelle est leur tâche? — Mes vengeurs! D'abord les prolétaires dépouillés de leurs produits et qui produisent sans consommer au profit de ceux qui consomment sans produire... Et c'est là la masse tout entière, moins une infime minorité qui doit disparaître ou rentrer dans les rangs.

« La chenille doit devenir abeille!

« Car nous ne vous prenons pas en traître, vous capitalistes usuriers, voleurs ! Vous, pamphlétaires charlatans, prêtres menteurs ! Vous, rois et Césars, traîneurs de sabre et de toge, assassins! Vous êtes en dehors du contrat social !

« La tête qui pense et le corps qui agit ne font pas de contrats avec la vermine qui ronge : le peigne la met hors la loi.

« Mes vengeurs sont aussi pour ces esprits d'élite qui luttent passionnément pour la justice sociale, ne trouvant pas parfaite une société de sans-cœurs, qui enregistre sans honte, chaque matin, avec les faillites, les sermons et le cours de la Bourse,... les suicides de la misère ; une société qui laisse grelotter les crève-de-faim, leurs femdles et leurs petits dans des taudis infects et annonce pontificalement qu'en son dépôt de mendicité du Vatican, un pauvre infail- Hble, qui laisse sous la paille humide de son cachot deux cents millions d'obligations sur Rothschild, a rendu son âme au Seigneur.

(( Il a rendu l'âme, mais pas les millions, le mendiant! Du reste, ceux qui ne mendient pas les millions les volent!...

« Une société qui repose sur un banc de petits propriétaires mûris dans leur crétinisme et que la propriété individuelle possède comme l'écaillé possède l'huître.

« Une société de forbans s'abritant sous le giron de l'Eglise et montant la garde devant leur coffre-fort avec un crucifix à baïonnette.

« Mes vengeurs sont, croyez-le bien, tous ceux qui comme vous s'organisent en Trade-Unions, en sociétés de résistance, de consommation, en coopératives. C'est toi surtout Socialistic Labor Party, avec ta propagande active, avec tes sections, qui pratiquent la solidarité et sauvegardent l'honneur de chacun de leurs membres, comme

EUGÈNE POTTIER 6l

étant celui de tous... C'est l'ouvrier qui médite sur les problèmes sociaux, c'est sa femme, quand elle reste son épouse et n'épouse pas ses confesseurs. Ce sont ses enfants qui ouvrent à la lumière leurs beaux grands yeux que le dogme aurait crevés. C'est la plume qui court sur le papier, le papier sur le rouleau de la presse, le train sur le rail, la dépêche sur le câble. C'est le croisement infini et la fusion perpétuelle de tous les rayons, de toutes les intelligences, de toutes les nationalités.

« C'est, sur le sol américain, la main du travailleur français dans la main du travailleur allemand ; c'est leurs verres pleins de la bière qui mousse et du vin qui pétille, choqués et bus à la concorde universelle !

(( Et quelle est la tâche de tous ses vengeurs ?

« Faire l'avenir !

« Jusqu'ici, nous avons acheté et payé bien cher l'avenir tout fait, à la confection, à tous les camelots qui vendent les menottes législatives et les muselières opportunistes et nous sommes restés le... nez tout nu et les manches pareilles, ficelés dans la camisole de force.

« A l'avenir, faisons l'avenir nous-mêmes, sur mesure, et en le taillant en plein drap. N'avons-nous pas un double plan d'organisation sociale ? L'homme avec son organisme un et multiple et ses forces concourant au même but harmonique : la vie, n'est-il pas une commune vivante ?

« L'Univers, la pièce dont nous sommes l'échantillon, ne manifeste-t-il pas même organisme, mêmes lois, mêmes principes ?

« L'air, l'eau, la chaleur, la lumière, l'électricité sont-ils des propriétés individuelles ?

« Voici le code à compulser :

« La Nature ! Revenons à elle après un divorce de tant de siècles : elle mettra sa nappe verte, allumiera ses lustres, toutes les merveilles de la science et des arts et tuera le veau gras de sa fécondité pour ce festival des libres et des égaux.

« Citoyens et Citoyennes, la fête de ce soir en est le prélude et c'est vers cet avenir splendide que le fédéré fusillé, enterré vivant, tendait sa main prophétique ; et, tenez mes amis, si le téléphone, ce miracle récent du genre humain, nous apportait à celte même minute les acclamations de toutes les villes des Etats-Unis et des capitales de l'Europe, oiî les déshérités célèbrent le i8 mars, si ces acclamations se fondant en une explosion formidable se répercutaient dans cette salle, nous verrions les murs s'écrouler comme crouleront bientôt les murs de la vieille société et nous grossirions ce roulement de tonnerre de notre cri de délivrance : Vive la Commune!

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Fondation d'une section

du Socialistic Labor Party, à Paterson

par Pottier

« Je viens aujourd'hui à Paterson où vos sympathies m'appellent, comme j'y vins une première fois en accompagnant les ouvriers lyonnais et une autre fois pour la célébration du i8 mars.

« Toujours la même cause : celle du Travail ! Je n'en connais pas d'autre, affranchir le Travail, détruire l'esclavage dans sa dernière forme : le salariat, c'est créer une nouvel homme, un nouveau monde.

« Cette question comprend toutes les autres.

« Dès que je mets le pied à Paterson, il me semble que je trompe l'exil et que c'est une petite France que je trouve ici pour m'y consoler et m'y retremper. Aussi, mes amis, vous m'avez appelé et je vous en remercie.

« Bonjour Paterson, bonjour Lyon, Saint-Etienne et Saint-Chamond, bonjour la Navette des tisseurs et les carsons de la Jacquard, bonjour surtout la Croix-Rousse, en entendant le battant des métiers, j'entends aussi ton cri révolutionnaire qui, il y a quarante ans, à éveillé mon enfance et a fait de moi un poète et un socialiste.

« Ce cri, vous le connaissez tous !

« C'est tout le programme d'un peuple broyé sous l'engrenage du Capitalisme. Ce cri, qu'il soit écrit sur nos bannières comme dans notre cœur, qu'il soit le ralliement social de notre jeune génération : Vivre en travaillant ou mourir en combattant! C'était dans les premières années du règne de Louis-Philippe. La Bourgeoisie capitaliste s'installait triomphante après 1836, et jetant bas le masque de libéralisme sous lequel elle avait combattu la restauration, elle commençait son système d'exploitation à outrance. C'est alors qu'à une pétition des malheureux canuts éprouvés par le chômage, M. Sauzel, président de la Chambre des députés, répondant avec la morgue du ventre plein et de l'orgueil satisfait : « La Chambre des Députés n'a pas charge de donner du travail aux ouvriers », ce qui se traduit par « Travaillez ou crevez, cela nous est égal ! »

« Ce fut alors que les canuts de la Croix-Rousse, poussés à bout par les réductions de salaires — nous connaissons cela, n'est-ce pas? — mirent sur leur drapeau noir cette devise navrante :

« Vivre en travaillant ou mourir en combattant! On leur refusa du travail, mais on leur accorda la mitraille. Pourtant, il y a bientôt cent ans, la Révolution Française .a proclamé l'égalité des Droits,

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mais cette proclamation n'est qu'une préface. Il ne s'agit pas de proclamer les Droits d'une manière abstraite, il faut assurer à tous, à tous entendez-vous bien, l'exercice de ce droit. Que servirait le Droit de marcher au paralytique qui n'aurait pas l'usage de ses jambes ?

« L'Egalité de Droits aboutit logiquement à l'Egalité des conditions. Voilà le but marqué. Cherchons la voie la plus sûre et la plus courte. Mais sur cette route, que de martyrs nous ont précédés. Elle est jonchée de leurs cadavres. Voici d'abord la Conjuration des Egaux. Babeuf qui en était le chef paya de sa tête ce rêve de l'Egalité. C'est que des principes de 89 et de la devise de 93 : Liberté, Egalité, Fraternité, la Bourgeoisie n'a accepté que le premier terme : liberté, et l'interprète à sa façon. Omnipotence du capitaliste. Ecrasement des masses. Elle a rayé de son drapeau le mot égalité qui pour elle est un crime de lèse-privilège, elle en calomnie et persécute les apôtres. Quant à la Fraternité, elle l'exerce. Oh ! certainement elle fait l'aumône d'un cent à ceux à qui elle a volé mille dollars. Son système de production effrénée tire le suc de la production. La Production comme elle l'entend appauvrit le producteur et épuise la race. Car ce que demandent les pauvres Canuts de la Croix-Rousse : Vivre en travaillant, c'est encore une utopie avec les conditions de salaire qui nous sont faites, on ne vit pas en travaillant ou on meurt d'épuisement. Et l'autre côté de la devise : mourir en combattant, pouvonsnous le prendre à la lettre? Oui, sans doute, si les esclaves se remuaient comme en Juin 48 ou comme en Mai 71. Ce n'est pas seulement la mort dans les combats qui les attend, c'est l'extermination dans la défaite, le massacre sur grande échelle, la proscription et la déportation de tout ce qu'il y a de viril dans la rébellion, et en somme, mourir en combattant ce n'est pas une vie normale, il faut chercher quelque chose de moins indigeste.

<( Nul n'est révolutionnaire pour l'amour de l'art.

« Quand un peuple descend dans la rue c'est qu'il y est entraîné par un grand devoir ou poussé par le désespoir. Il faut donc, mes amis, mieux comprendre notre devise. Ce que nous avons à renverser, ce ne sont pas les hommes seulement, c'est l'organisation tout entière d'une société. C'est une erreur fondamentale et séculaire dans les rapports du Travail et du Capital.

« Or, une société ne se renverse pas, elle se remplace par un organisme plus savant et plus juste qui mettra le capital, c'est-à-dire l'outillage dans les mains du travailleur. Ce combat est donc de tous les jours, de tous les instants. Il ne se borne pas aux accès de colère enfantine qu'on appelle des journées révolutionnaires. Ce combat, c'est l'œuvre virile et incessante de tous les opprimés s'organisant pour l'affranchissement définitif.

« Eh bien ! c'est ce que nous faisons ici, en Amérique, et tous les

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peuples en font autant, car c'est Tœuvre universelle que cet affranchissement du travail et les soldats de cette armée, c'est vous, c'est moi, c'est tous ; pas de chefs, déjà nous pratiquons l'Egalité. C'est tous, vous dis-je, nous organisant en sections fédérées les unes aux autres par une même plateforme. C'est une armée qui devient plus gigantesque de jour en jour et qui a déjà dans les veines le même sang, le sang de l'Humanité en travail de se créer elle-même.

(( Vous me comprenez donc bien... le combat pour lequel je sonne le clairon, c'est celui du Socialistic Labor Party.

« La plateforme, elle, est plus ou moins complète ; pour mon compte, je ne la trouve pas complète, mais je l'accepte, car c'est un acheminement et en somme elle repose sur des principes vrais. Elle peut donc nous servir de mot d'ordre pendant le siège. Nous aussi nous allons à notre tour assiéger et il n'y aura pas de capitulards parmi nous.

« De ces principes en voici quelques-uns. Le Capital qui se compose du globe, sol et tréfond, de tout ce qu'il renferme, mines, puits carrières et de tout l'outillage immense, tramways, fabriques, steamers, créé par les travailleurs de toutes les nations et légué de génération en génération, et qui doit rester capital social indivis non plus usurpé par quelques-uns, mais former un des éléments de la production au service et dans les mains dés travailleurs. Par cette transformation une nouvelle société sera créée, le capitalisme disparaît et rentre dans les rangs comme le travailleur lui-même. Avec lui disparaît cette armée, cette police, qui n'avaient d'autre emploi que de protéger la richesse usurpée. Avec lui disparaît toute cette boutique à Bon Dieu qui n'a de culte que pour le Dieu Dollar et qui n'avait d'autres fonctions que de sanctifier les passions et les vices des classes riches, de canaliser le vol et la fraude et de diviniser le massacre des populations...

« Eh bien, français dé Paterson, mes compatriotes, quand l'Allemagne, la Russie, la Norwège s'organisent, quand la traînée de poudre est prête pour allumer dans le monde entier la révolution sociale, enrôlons-nous, soyons les plus zélés, montrons que 93 nous bat dans les artères et que nous ne voulons pas laisser inacTievée la tâche de nos pères. Par la science inépuisable qui divinisera l'humanité, elle cessera de se déchirer de ses propres mains, par des guerres civiles et internationales et, au lieu de mourir en combattant, la famille humaine transfigurée par le bien-être, la science et les arts, vivra en travaillant !

eDertWTivE^C^OuvBtÉnE ^^ Gérartl: Ernest Reynaud.

=: 15 Juillet 1910 =

Portraits d*Hicr

Bjœrnstjerne Bjœrnson

par MAURICE DE BIGAULT

CENTIIWIFS

Etudes sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps

Publication bi-mensuelle illustrée : le 1" et le 15 de chaque mois

NUMEROS PARUS

Première série : Emile Zola, par Victor Méric. — Puvis de Chavannes, par Léon Werth. — Beethoven, par Georges Pioch. — Henrik Ibsen, par François Crucy. — Honoré de Balzac, par Manuel Devaldès. — Bakounine, par Amédée Dunois-

Deuxième série : Baudelaire, par Gaston Syffert. — Jules Dalou, par Paul Cornu. — Gustave Flaubert, uar Henri Bachelin. — P.=J. Proud= hon. par Maurice Harmel. — Gustave Courbet, par Maurice Robin. — Goethe, par Raymond Darsiles.

Troisième série : Pierre Dupont, par G. Clouzet. — Pelloutier, par Victor Dave. — A. de Vigny, par Hae Ryner — Michelet, par Elie Faure. — Verlaine, par A- Waseige. — Léon Cladel, par G. Normandy.

Quatrième série ; Edouard Manet, par Camille de Sainte-Croix. — Constantin Meunier, par M.-C. Poinsot. — Eugène Delacroix, par Maurice Robin. — Clovis Hugues, par Gustave Kahn — Alfred de Musset, par Paul Peltier. — Richard Wagner, par G. Prod^homme.

Cinquième série ; Villiers=de=risIe=Adam, par Victor Snell. — J.=B. Carpeaux, par Florian Parmentier. — Edgar Poe, par Maurice de Casa- NOVE. — Paul Cézanne, par Elie Faure. — Edgar Quinet, par Elie Régnier. — Tchernichevsky, par Vera Starkoff.

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Portraits d*hicr

N° 35. — 15 Juillet 1910

Bjœrnstjerne Bjœrnson

La petite paroisse de Kvine, dans le Dovre-Fjeld, où naquit, le 8 décembre 1832, Bjœrnstjerne-Bjœmson (i), est située dans un lieu élevé, sur les pentes abruptes d'une de ces montagnes norvégiennes dont les cimes sont perpétuellement tachetées de neige et que séparent des gorges profondes.

Le Dovre-Fjeld ou plateau de Dovre, a écrit un géographe (2), est un des sites les plus imposants du pays. Grâce à son élévation audessus du niveau de la mer, en pleine Norvège civilisée, il revêt les aspects des grands fjelds de la Laponie. C'est un vaste plateau ondulé, tout bossue de roches grisâtres, occupant le fond d'un large amphithéâtre de hauteurs rocheuses. Sur un fond de lichen jaunâtre se détachent des plaques de verdure formées par des saules aux feuilles bleuâtres, des genévriers nains à la teinte noirâtre ; des lambeaux rabougris, tordus par le vent, étalent par-dessus leur feuillage grêle...

Le père de Bjœrnson était pasteur et la famille logeait, plus haut encore sur la montagne, dans une ferme solitaire qu'encadraient quelques sapins souffreteux couverts de lichen.

Bjœrnson a raconté lui-même (3) que l'hiver était terriblement hâtif dans ce pays. Le froid était tel qu'en posant seulement les doigts sur les ferrures des portes, on éprouvait une douleur cuisante. La neige montait souvent jusqu'au second étage de la ferme et, partout où les regards s'étendaient, c'était à l'infini une mer immobile et blanche. Le pasteur, bien que bâti en hercule et élevé sur le rivage des fjords, était obligé, pour sortir, de couvrir son visage d'un masque. Les visiteurs étaient rares ; parfois, du Nord, des Lapons ou des Finnois, dans leurs traîneaux attelés de rennes, venaient vendre à la maison des quartiers de venaison et de viande gelée.

fi) Bjœrnstjerne signifie l'étoile d'ours et Bjœrnson veut dire fils d'ours.

(2) A travers la Norvège, par L. Margot.

(3) Dans un conte : Blakken (Histoire d'un cheval).

Les habitants de la paroisse étaient rudes et grossiers et renommés pour leur sauvagerie. Le dernier prêtre, qui n'allait à l'église qu'armé de ses pistolets et dont la demeure fut, plus d'une fois, pillée, en son absence, s'était enfui de Kvine et avait refusé énergiquement d'y retourner. C'est alors que fut désigné le père de Bjœrnson, « car, dit son fils, on le savait capable de conduire un bateau dans la tempête ». Le pasteur sut, en efifet, mener sa barque et, lorsque, à son arrivée, le géant de la paroisse se présenta devant lui pour apprendre les façons du* pays au prêtre récalcitrant, celui-ci lui fit descendre, la tête la première, l'escalier du bureau qui, ayant été lavé, était couvert de g'iace. « Le géant, dit l'écrivain, ramassa ses membres épars et franchit le seuil en quatre bonds. »

Dès lors on eut la paix, une paix relative sans doute, car dans ce pays la force en imposait plus que les paroles les plus persuasives.

Au milieu de cette nature âpre, parmi ces paysans grossiers et dans l'isolement le plus complet, Bjœrnson vécut les six premières années de sa jeunesse. Ses seuls compagnons furent des animaux : un cheval, « Blakken », un petit chien, un chat et un cochon.

« Notre temps était bien employé, écrivait-il, nous en passions la plus grande partie à dormir ensemble. Je donnais à ces compagnons tout ce que je possédais moi-même et je portais ma cuiller d'argent au cochon pour qu'il mangeât proprement, mais, un jour, il avala la cuiller. Quand j'accompagnais mes parents dams leurs visites aux gens de la vallée, le chien, le chat et le cochon venaient avec nous. Les deux premiers montaient dans le bac pour traverser la rivière, mais le cochon regimbait, grognait, puis se décidait à se mettre à la nage. Après qu'on nous eut régalés chacun selon nos goûts, nous revenions le soir de la même façon. »

Les impressions de la première enfance restèrent éternellement gravées dans l'esprit de l'écrivain. Une de ses plus charmantes ballades exprime bien, en même temps que l'aspect désolé de cette nature norvégienne, la tristesse de l'âme solitaire :

« Ah! ne passerai-je jamais, jamais — Par delà les roches hautes? — Ce mur de pierre m'épouvante — Doit-il rester jusqu'à ma mort — Peser sur ma vie comme un sépulcre — Enchaîner à jamais mes bras et ma volonté?

« Non! des ailes! je veux partir! loin... loin! — • Par delà les roches hautes! — Ici les jours rampent comme un fantôme et m'étreignent le cœur — Mon cœur est cependant jeune, fort et hardi — J'ai soif d'escalader ces cimes lumineuses — Dussè-je me briser le corps à leurs pieds ! »

En 1838, le pasteur fut appelé à la cure de Nœsset, dans le Romsdal, une des vallées les plus luxuriantes de la Norvège. « Ce

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fut un jour surprenant, écrit Bjœrnson, que celui où nous partîmes, nous, les enfants et notre bonne, dans une petite maison construite sur un traîneau où ni la neige ni le vent ne pouvait nous atteindre; mon père et ma mère allaient en avant sur un traîneau plus large. Je ne peux pas dire que j'ai été extrêmement affligé, car je n'avais que six ans et je savais qu'à mon arrivée m'attendaient un chapeau, un habit et des culottes que l'on m'avait achetés à Trondhiem, et puis j'allais voir la mer! Et de plus nous emmenions Blakken, notre cheval. »

Le presbytère de Nœsset s'élevait dans une situation magnifique, dominant deux fjords qui se joignaient à ses pieds, en face d'une cascade, et surplombant de vastes prairies dans le fond de la vallée.

" Le soir, dit Bjœrnson, je regardais le soleil jouer sur la montagne et sur le fjord jusqu'au point de verser des larmes comme si j'avais fait quelque chose de mal. Le jour, sur mes patins, parcourant l'une ou l'autre vallée, je m'arrêtais comme enchanté d'une beauté, d'un désir incompréhensible tel que, par delà la plus grande joie, je ressentais la plus grande peine et la plus grande angoisse. »

Trois ans plus tard, Bjœrnson alla à l'écc^e de la ville voisine de Molde. Il se montra assez peu attentif aux enseignements de ses m.aîtres, cai" le système d'éducation alors en vigueur répugnait à son tempérament indépendant. De plus, son esprit, qui avait mûri plus vite que celui de ses camarades dans la solitude, et son âme un peu inquiète et rêveuse le disposaient mal à s'accommoder de la turbulence de ses jeunes condisciples.

Alais ce séjour dans cette belle contrée — un coin des Apennins, poussé en pleine Norvège, dit Reclus, avec des églises hérissées de coupoles, de tourelles, de clochetons, de croix rappelant les temples du Thibet — fit une profonde impression sur le jeune homme qui n'avait jusqu'alors connu que le pays âpre et froid des montagnes de Kvine.

A dix-sept ans, en 1849. il part préparer ses examens d'étudiant à l'université de Christiania. La capitale était alors le centre d'une vie littéraire extrêmement animée. Les écrivains norvégiens, influencés par la littérature française et danoise, avaient jusqu'alors produit presque exclusivement des œuvres romantiques. Un grand mouvement se dessinait pour réagir contre cette imitation étrangère et pour faire revivre les vieilles légendes et les contes populaires de l'Islande et de la Norvège, en puisant aux sources héroïques de la vie nationale.

Bjœrnson, en 1852, devint étudiant. Il s'était lié d'amitié avec Ibsen, avec le poète Vinje, avec l'historien Sars et avec le romancier Jonas Lie. Il a tracé de trois de ses amis le portrait suivant : « De haute tailile, grandi trop hâtivement, Aasmund Olavsen Vinje était assis au dernier rang, rêvant et méditant en lui-même. — Maigre et l'esprit attentif, les yeux couleur de marbre, avec une barbe noire comme le jais, tel était Ibsen. — Moi, le plus jeune de ce groupe, j'attendais pour prendre une décision, lorsqu'à Noël, la nouvelle génération fit son apparition en la personne de Jonas Lie. »

Le jeune homme s'intéressait surtout au théâtre. Il écrivit un drame qu'il présenta au directeur du théâtre de Chrisiania. Mais, soit qu'il jugeât, dans la suite, son œuvre trop insuffisante, soit que le directeur, effrayé par la nouveauté de cette pièce, ne la reçut point, le drame ne fut point joué. Bjœrnson devait plus tard reprendre le même sujet dans les Nouveaux Mariés.

Il composa alors quelques nouvelles : Trond, Une Demande en mariage dangereuse, VOurs chasseur (1856- 1857). Il publia des critiques dramatiques dans plusieurs journaux de la ville.

Ses premiers travaux sont empruntés à la vie des paysans norvégiens. Bien que ses contes soient composés en danois (qui était alors la langue parlée en Norvège, à laquelle s'ajoutaient quelques expressions locales), ils contiennent des quantités de termes employés seulement dans certaines villes du Nord et dans les îles. Ainsi, sa première nouvelle, Trond, est presque entièrement écrite en «landsmaal », langue populaire qu'Ibsen, dans son drame, Peer Gynt, appelle ce « baragouinage de singe ».

En 1856, il accompagne ses camarades à la fête de fraternité des étudiants* à Upsal. Les impressions de cette fête, a-t-il dit, lui donnèrent clairement conscience de* sa vocation poétique. Aussi, après un séjour de quelques mois à Upsal, il rentre à Christiania et écrit en quatorze jours un drame en un acte. Au milieu des Batailles. L'action de cette pièce se passait au xii^ siècle, temps héro'ique de la Norvège 011 le mythe se mêle à l'histoire. Cette œuvre n'est guère qu'une exquisse et manque d'unité et de cohésion, mais elle est pleine de vie et d'unie exquise fraîcheur de sentiments.

Son premier roman villageois, Synnœve Solbakken, paru en 1857, eut un succès retentissant : dix éditions s'enlevèrent et il fut traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. Bjœrnson était devenu célèbre. Les deux romans qu'il écrivit les années suivantes, Ame et Un Joyeux Garçon, ne furent pas moins bien accueiiïis.

Ces romans champêtres, qui peuvent être certainement comptés, au nombre des meilleures productions de Bjœrnson, sont une image fidèle et poétique du caractère national et de la vie du peuple des

BJŒRNSTJERNE BJŒRNSON

montagnes et des fjords. Ils expriment vigoureusement ce mélange d'énergie virile, de rêverie sombre et d apreté sauvage qui constitue l'âme Scandinave.

Après un séjour d'un an à Copenhague, il revient en Norvège et succède à son ami Ibsen (de 1857 à 1859) dans la direction artistique du théâtre de Bergen. Il y passe là deux années de mortel ennui, car la ville est toujours sous la pluie. Il y écrit une tragédie en trois actes, Hulda la Boiteuse (1858). Ce drame en vers est loin d'être un chefd'œuvre, cependant il renferme des scènes d'une grandeur tragique. Hulda, sorte de Médée Scandinave, est une figure remarquable, et la passion violente de cette femme pour un autre homme que son mari et qui lui fait assassiner sa famille entière pour atteindre son bonheur, est exprimée en des scènes qui rappellent parfois Racine.

A Christiania, il se lance dans le journalisme de combat. Il dirige un petit journal, La Feuille du Soir, qui sous son impulsion et grâce à sa collaboration active, devient bientôt un organe très répandu. Avec son tempérament belliqueux et sa courageuse sincérité, Bjœmson dirige une polémique âpre contre le directeur du théâtre de Christiania, qui venait de refuser Les Guerriers de Helgeland d'Ibsen. Il demande une réforme du théâtre, et que celui-ci soit dirigé par un norvégien, avec des acteurs norvégiens, et que des pièces norvégiennes y soient jouées.

Ibsen envoya quelques articles à La Feuille du Soir, mais c'était la signature de Bjœrnson (il signait de son nom ou encore d'un pseudonyme Botten-Hansen) qui terminait presque chaque article. On y bataillait aussi pour l'art de la nouvelle école, c'est-à-dire contre la vieille j>ei.nture et en faveur de la peinture impressionniste.

De ces bons combats devait sortir, le 22 novembre 1859, « La Société Norvégienne», association qui avait pour but la défense de l'art et de la littérature du pays. Bjœrnson en était le président, Ibsen, le vice-président. Aux élections générales qui eurent lieu en 1860, le parti national triompha ; le directeur et les acteurs danois quittèrent le théâtre, mais Ibsen s'étant retiré de la lutte, « La Société Norvégienne )) cessa d'exister, et La Feuille du Soir dont se désintéressa Bjœrnson devint bientôt le journal officiel du nouveau parti.

L'ardeur des polémiques avait suscité de nombreux ennemis au journaliste, aussi celui-ci jugea-t-il prudent de s'éloigner de Christiania. Le parti national, pour lui prouver sa reconnaissance, lui procura les subsides nécessaires pour entreprendre un voyage à l'étranger.

Bjœrnson partit aussitôt pour Rome. C'est à Rome, en 1861, qu'il écrivit cette grandiose trilogie du roi Sigurd : Sigiird Slenibe.

Cette œuvre, divisée en trois parties : « La fuite de Sigurd », prologue en un acte; «Sigurd à l'Etranger», pièce en trois actes et « Le retour de Sigurd dans sa patrie », drame en cinq actes, retrace la vie d'un homme qui, né pour régner et faire le bonheur de son peuple, se voit contraint, par la puissance des circonstances et par ses propres fautes, de déchaîner la guerre civile et d'appeler à son secours les ennemis de sa patrie ; ce n'est qu'à la fin qu'il atteindra le but de toute sa vie : le bonheur de la Norvège, car sa mort volontaire mettra fin à l'anarchie qu'il avait lui-même déchaînée sur son pays.

Ces deux longues pièces, précédées d'un prologue dramatique, s'accommodent très difficilement à la scène. Elles furent cependant représentées, il y a quelques années, et obtinrent à Christiania un succès considérable. Lorsque l'ouvrage parut en librairie, ce fut un événement en Norvège. Le gouvernement dota richement l'auteur, en lui accordant une pension de 2.250 francs, et en 1865 la direction du théâtre de Christiania lui fut confiée.

Bjœrnson continua d'écrire des drames historiques ; il avait fait paraître Le roi Sverre, composé à Rome, mais qiii ne fut jamais réimprimé; cette pièce est, avec Sigurd Je Croisé, parue en 1872, une des œuvres les plus faibles du grand écrivain.

Il devait prendre sa revanche avec Marie Stuart en Ecosse. Cette noble tragédie qui déborde de vie dramatique, est restée la plus populaire des pièces de la scène norvégienne. L'auteur a idéalisé la femme, la représentant comme chaste et inconsciemment cruelle et frivole; tandis que la Marie Stuart de Schiller est seulement une victime de la fatalité, celle de Bjœrnson est une figure autrement tragique. Brandès critique cette pièce et dit que tous les personnages sont des psychologues qui s'étudient les uns les autres et font des expériences sur eux-mêmes.

Sa petite pièce Les Nouveaux Mariés, parue en 1865, est un premier essai de drame bourgeois. Pour la première fois, l'écrivain aborde la comédie de mœurs modernes.

L'administration du théâtre de Christiania (depuis le i^'' janvier 1865, il en était le régisseur scénique et artistique); sa collaboration à un nouveau journal, le Norsk Folkeblad, dont il devint propriétaire en 1869; les conférences qu'il fit dans plusieurs villes de Norvège et de Suède en 1871 absorbèrent toute son activité.

Il avait seulement écrit, en 1868, la Fille de la Pêcheuse, un roman révolutionnaire. Ainsi que l'observe un critique, le mérite de ce roman est d'être neuf: neuf d'idées, neuf de détails psychologiques, mais il

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manque de proportions et renferme d'ennuyeuses inutilités, comme la discussion sur cette question : Est-il admissible qu'une personne pieuse se consacre au théâtre ? Et, textes en mains, le doyen, c'est-àdire Bjœrnson, prouve que cela est permis.

En 1870, il avait réuni, pour la première fois, ses oeuvres poétiques, Poèmes et Légendes; en même temps, il publiait un poème épique en quinze chants, Arnliot Gelline.

Parmi les chansons patriotiques qui composent en grande partie ses Poèmes et Légendes, l'une d'entre elles est devenue l'hymne national norvégien :

Oui, nous aimons ce pays, — qui domine — ridé, mordu par les vents, la mer — avec ses milliers de demeures. — Nous l'aimons, et nous songeons — à nos ancêtres — et à la nuit des Sagas, qui fait descendre les rêves sur notre terre....

Norvégiens, dans vos maisons et dans vos chaumières, — remerciez votre Dieu tout puissant. — Il protégera le pays, — les jours parussent-ils sombres. — Les luttes des pères. — les pleurs des mères, le Seigneur les a tout doucement fait servir — à la conquête de nos droits.

Oui, nous aimons ce pays, etc.. — Et comme les luttes des pères l'ont élevé — de la misère à la victoire, — nous aussi, quand il faudra, — nous prendrons les armes pour lui donner la paix.

Le poète n'est inférieur ni au dramaturge ni au conteur. Bjœrnson a su traduire merveilleusement le caractère belliqueux et l'âme poétique et rêveuse du Northman. Il a fait revivre harmonieusement les vieilles légendes, les chansons populaires, les actions héroïques des ancêtres: Islandais et Norvégiens; il a inspiré aux jeunes gens un amour profond pour leur terre libre et leur a donné l'orgueil de leur vie indépendante.

Mais son patriotisme n'est ni vulgaire ni exclusif. La meilleure preuve se trouve dans ce fait que la guerre franco-allemande lui causa ime émotion très vive. Il écrivit alors à de nombreux journaux pour manifester ses sentiments de sympathie et de fraternité pour notre pays; il réclama même une intervention pacifique des trois peuples Scandinaves en notre faveur et fut le promoteur d'une souscription pour secourir nos blessés : ce qui lui valut d'être décoré par le gouvernement français.

Un poème, qu'il composa en cette circonstance, fut chanté dans les bazars de charité qui s'ouvrirent partout en Norvège pour venir en aide à nos blessés. La sympathie des Norvégiens pour la France fut considérée comme une sorte de revanche de la perte de Slesvig :

Un cortège pacifique va — à travers le fracas du combat — avec

des prières en toutes langues ; — il se penche vers les morts — avec la croix sur l'épaule — avec des nouvelles du pays et un message de paix — Il n'est pas là seulement, — où les blessés perdent leur sang — mais dans le monde entier — C'est l'amour universel — venant de cœurs nobles et bons — Oui s'agenouille paisiblement — C'est la répugnance - — pour les meurtres et dévastations de la guerre — c'est quiconque souffre ici-bas, — qui connaît la misère et le chagrin, — qui gémit pour son frère — Ce sont les gémissements de douleur — des blessés et des malades, — ce sont les prières des chrétiens ; — ce sont les cris pâles des abandonnés — ce sont les plaintes de ceux à qui on a fait violence, — c'est le dernier espoir des tués; — l'aren-ciel de la prière a lancé — un pont à travers la tempête du monde, éclairé par la foi du Christ, — afin que l'amour l'emporte sur les misères des passions : telle est, en effet, la promesse du Seigneur !

Bjœrnson aurait pu alors disparaître. Ses poésies, ses nouvelles, ses romans et ses drames lui assuraient une gloire durable. Il serait sans doute resté un des plus grands écrivains de la Norvège, peut-être même l'écrivain le plus national, mais son influence, qui devait devenir dans la suite si considérable à l'étranger, n'aurait certainement pas dépassé les limites des pays Scandinaves.

« Il résume, a dit un critique (i), l'esprit du peuple norvégien, et son œuvre se trouve, en effet, résumer la vie et l'âme norvégienne jusqu'en ses préjugés protestants et grundtvigiens (2).

« Mœurs du pays, figures du pays, paysages du pays, l'œuvre ni l'esprit de Bjœrnson ne quittent jamais le sol de la patrie. Il dit les habitudes calmes des paysans, les interminables hivers où l'on vit isolé, dans le désert des montagnes, en des nuits de dix-huit heures ; il dit l'enchantement des printemps, les fleurs rares, écloses et mortes en un jour, les danses du hameau avec des saoûleries et des gars qui s'assomment aux sorties des cabarets. Bjœrnson suggère encore les horizons de sa patrie : ce chaos de vallées, de précipices, de montagnes déchiquetées. Partout, des sapinières aux verdures noires et la grande mélancolie de l'hiver, alors que la neige tombe des semaines —

(i) Ernest Tissot, Le Drame norvégien.

(2) La doctrine de Grundtvig consistait en un christianisme optimiste en opposition avec l'austère religion des Scandinaves. Le tempérament enthousiaste de Bjœrnson, son amour pour la vie et pour l'action, en même temps que sa douceur et sa sentimentalité, étaient en harmonie avec cette religion aimable. « Ce qui m'a surtout attiré vers Grundtvig, dit Bjœrnson, ce ne fut nullement sa découverte (c'est-à-dire les dogmes essentiels au sujet de la foi apostolique et du baptême), ce fut sa vision de l'humanité, son superbe regard poétique sur le cours de la vie et la condition des hommes. Ce qui m'a attiré, ce fut sa conception large et fière, ses idées et ses chants sortis des hauteurs de la vie. »

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jusqu'à ces inoubliables scènes de Sigurd où nous est montré, dans son horreur, le froid mortel des terres de Laponie, alors que de silencieux troupeaux de rennes, sous de blanchissantes aurores boréales, errent par des champs de neige durcie. Or, toujours, couvert de glace ou caché de fleurs, perce le clocheton de l'église, car, ainsi que le dit Bjœrnson, « l'église est l'âme du village )> ; elle représente, non une institution passée, mais une chose vivante, une religion pratiquée en sincérité de cœur. Tous ses paysans sont pieux : ils lisent la Bible, ils suivent les offices, ils obéissent au pasteur... De là, dans tous les romans de Bjœrnson, d'éternelles remarques moralisantes, et, dans la Fille de la Pêcheuse, des discussions d'une subtilité toute théologique.

« En résumé, Bjœrnson apparaît dans ses romans champêtres, dans ses drames héroïques, dans ses poésies et ses ballades populaires, comme un Norvégien, qui respecta d'abord les opinions et les manières de voir de ses compatriotes ; il fut grundtvigien, il fut prédicant, il fut mioraliste. »

« Mou plus mortel ennemi peut me cacher la vérité dans ses mains, je demeure obstiné; mais que j'aperçoive cette vérité, même par hasard, alors elle m'attire et je ne saurais lui résister, »

Bjœrnson (i), à cette époque (1873), conçoit la vie d'une façon tout à fait différente. Son âme d'apôtre se sent irrésistiblement emportée vers la foi utilitaire et évolutionniste. Sa mission est dès lors tracée, il ne se départira pas de ce noble but, un seul instant, jusqu'à la fin de sa vie:-il va s'efforcer de lutter contre ce qu'il considère comme l'obstacle le plus puissant au bonheur de ses compatriotes : la tendance idéaliste et religieuse de la race Scandinave.

A quelles causes convient-il d'attribuer ce changement dans ses idées ?

Les événements de 1864 (guerre entre l'Allemagne et le Danemark qui enleva à ce dernier la plus belle partie de son territoire), la guerre franco-allemande de 1870, bouleversèrent son âme ardente et généreuse.

Il écrivait alors: « Je suis NorA^égien sans doute, mais je suis aussi homme, et dans ces derniers temps, j'ai presque envie de signer

(i) Bjœrnson a alors quarante-et-un ans. Voici le portrait qu'a tracé de lui Maurice Bij'eon {Les Révoltés Scandiuaz'es) : « Une tête puissante, aux larges méplats que domine et couronne une chevelure abondante et courte ; de grands yeux étincelants : une bouche rasée, à la fois austère et brutale, aux longues lèvres, aux commissures amères et lasses, — ■ le tout sur un corps immense, musclé, râblé, trapu, solide, un corps de montagnard trempé dans la froidure et les tempêtes. »

■y6 PORTRAITS d'hier

(t un homme ». Car ma tâche, c'est de me raconter aux autres, et il me paraît que ces mots : « un homme » suscitent immédiatement surtout dans ce pays, dans ces années, une foule d'idées nouvelles. »

Il se produisit, dans les deux ou trois années qui suivirent la guerre de 1870, un mouvement littéraire très actif en Danemark. Le grand critique Brandes fit connaître à ses compatriotes les écrivains étrangers. Aussi Bjœrnson, dont l'esprit était toujours attentif aux idées nouvelles, de quelque côté qu'elles vinssent, car « il avait des yeux qui voulaient voir et des oreilles qui voulaient entendre », se mit à lire les œuvres de savants et d'artistes tels que Stuart Mill, Darwin, Spencer, Taine, Stendhal et Auguste Comte.

Les impressions nouvelles qu'il ressentit alors, du fait des grands événements européens de ces derniers temps aussi bien que de ses lectures, lui enseignèrent à envisager différemment la vie, dans ses manifestations extérieures et psychiques. Avec cette honnêteté scrupuleuse dont il ne se départit jamais, il se lança, avec un bel optimisme, dans la mêlée, de toutes les forces de son activité et de son intelligence.

Cette renommée qu'il avait acquise par tant d'énergiques efforts, il va courir le risque de la perdre pour dire ce qu'il croit maintenant être la vérité. Puisqu'il juge que le sens de la destinée humaine lui a été révélé, il doit chercher, par l'écrit comme par la parole, à faire pénétrer cette croyance dans l'âme de ses compatriotes. Rien ne l'arrêtera dans cette ardente campagne qu'il mènera sans haine mais sans faiblesse. « Je lutte entièrement sans haine, écrit-il, c'est mon sang, mon âme qui passe dans chaque ligne que je trace et c'est pourquoi elle va droit. Mais tel que me voilà aujourd'hui, je n'ai de rancune, je n'ai de ressentiment contre nul homme au monde. »

Ce nouvel état d'esprit se manifesta, en 1875, par un pièce en quatre actes, Une Faillite. C'était la première fois que Bjœrnson étudiait un des problèmes sérieux les plus angoissants de l'époque actuelle. « C'est, a dit un critique, la tragi-comédie de l'argent, non comme dans VAvare de Molière, avec une action quelconque, mais avec une action diverse, changeante, touffue comme la vie. »

L'année suivante, l'écrivain dirige ses attaques contre la presse dans le Journaliste. La pièce, rejetée successivement par les théâtres royaux de Danemark et de Norvège, excita les colères de tous les publicistes. Il fallait à l'auteur une téméraire audace pour toucher à cette puissance dispensatrice immédiate de la gloire. Le Journaliste était une sorte d'allégorie dans laquelle Bjœrnson nous exprime son sentiment sur l'égoïsme et la passion intéressée qu'apporte la presse dans toutes les questions de la vie politique et privée.

Son poème dramatique le Roi (1877) met en jeu la politique. L'au-

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teur juge que la royauté, même constitutionnelle, repose sur un mensonge. Aussi la monarchie doit-elle disparaître, car elle est une infection pour le peuple.

Le héros de la pièce, le roi, est présenté cependant comme un personnage sympathique, mais victime d'une institution pernicieuse. « Nul ne peut avoir, dit Bjœrnson, des pensées communes avec son peuple ; s'il vit isolé dans un grand château auprès d'une princesse étrangère. Là, la vie n'est pas nationale derrière une cour qui roucoule avec un cérémonial exotique. »

Si Bjœrnson est surtout un moraliste (car Une Faillite, le Journaliste, Un Roi sont, avant tout, des pièces morales), il reste toujours un poète. Il a, mieux que tout autre écrivain (il faut toujours mettre à part Ibsen), le sens du symbole et du mystère. Aussi a-t-il intercalé dans ce beau poème, le Roi, des intermèdes de chœurs qui reviennent à chaque changement de scène.

Voici un extrait du quatrième entr'acte qui précède la lin de la pièce (i) :

La scène représente des nuages. Tout au fond monte peu à peu comme un Océan de lumière où l'on aperçoit vaguement des formes blanches, diaphanes. On entend une mélodie venir de ces hauteurs, tatidis qu'en bas, dans une demi-obscurité, passent des amas confus de rochers, de torrents, de plaines, de montagnes, de villes, de déserts et d'océans.

CHŒUR DE FEMMES

Soyez les bienvenus

Vous tous qui avez souffert

Pour les faibles et les opprimés ;

Vous qui avez lutté

Contre les égoïstes et les lâches,

Quoique votre combat

Ait été silencieux.

Et que le champ de bataille

N'ait été qu'un cœur,

Et l'ennemi

Votre propre égoïsme et votre propre lâcheté.

Sous les ailes de la liberté

Vous vous élevez victorieux

Vers des mondes plus clairs,

Sovez les bienvenus !

(i) Traduction Aug. Monnier.

78 PORTRAITS d'hier

CHŒUR DE FEMMES

Ce sont les chants des hommes libres

De tous les mondes !

Comme les sanglots d'une mère,

La parole

Vole ici

Des coins les plus reculés de la terre.

Et c'est d'ici

Qu'elle retourne

En milliers d'éclairs,

En appels célestes.

Eveillant les désirs, les regrets.

Allumant les flammes

D'immenses incendies

Que des milliers de mains

S'efforceraient en vain

D'éteindre,

CHŒUR d'hommes

Ce sont les victimes des puissants de la terre

Voilà le prix de l'éclat

Du Trône et de l'Autel,

Du Sceptre et de la Mître,

Qui ont gouverné les pays et les âmes.

Le pont

Qui mène au pouvoir et aux honneurs

A été fait

De cadavres et de cadavres,

Plus la société est glorieuse et grande,

Plus elle vit de mensonges et de crimes.

CHŒUR DE FEMMES

Deux courants

Traversent le monde...

Et ces deux ne sont qu'un !

Car la lutte entre l'Egoïsme

Elève l'âme

De celui qui croit,

Et donne la foi

A celui qui doute.

Et finalement

Cette fausse ivresse.

Fatiguée d'elle-même,

Sombre dans un dernier désir.

Celui d'aimer.

BJŒRNSTJERXE BJŒRXSON yc)

Comme un enfant qui s'endort,

Dans la Perfection.

Car elle finit par comprendre

Que tout est un,

Et que cette longue existence

N'est qu'un chemin détourné

Du même berceau

A la même tombe.

Et la scène se termine par le chant triomphal de tous les chœurs

C'est Lucifer, l'éternel, le vrai !

Son front glorieux rayonne sur le monde

Qui tremble de bonheur et de joie.

Il connaît les chemins où il te conduit;

Ce que tu vois, tu le comprends ;

La lumière est la pensée et la pensée est la lumière.

Les forces et la matière, la liberté et la vérité

Ne font qu'un !

En même temps que Le Roi, il écrivait un roman, Magnhild, dans lequel, pour la première fois, était posée la question de l'immoralité dans un mariage sans amour. Bjœrnson estime que, si l'union est fondée sur un mensonge, elle est sans valeur et doit être rompue.

La hardiesse des conceptions de ces dernières œuvres lui attira des inimitiés profondes, même de la part de ses amis. Une grande partie de la presse Scandinave qu'il avait si malmenée dans Le Journaliste, fit désormais preuve, dans l'appréciation de ses ouvrages dramatiques! d'un parti-pris révoltant; le gouvernement de la monarchie constitutionnelle qu'il avait mis en jeu dans Le Roi, fit prohiber cette pièce aussi bien en Danemark qu'en Suède; enfin la bourgeoisie se montra offensée par les nouvelles théories de l'amour et du mariage qu'il avait développées dans son roman Magnhild, et porta contre lui l'accusation d'être un partisan de l'amour libre.

Mais Bjœrnson ne se, laisse émouvoir ni par la malveillance de la presse et du gouvernement, ni par l'hostilité du monde bourgeois et puritain.

Il y a, parmi ses chants, parus en 1870, un petit poème tout à fait de circonstance : « J'ai entendu un jour parler d'une fête en Espagne: un cheval de campagne demeurait en liberté dans le cirque ; — ensuite un tigre sortit de sa cage!... Et le peuple battit des mains, poussa des cris d'allégresse — quand le tigre fit un bond et frappa le cheval, — mais cependant il ne vit pas le sang: — car le tigre fit la culbute —

8o PORTRAITS D HIER

devant une ruade du lourdeau — et resta étendu un moment sur la tête. — Alors tous les hommes les huèrent et les excitèrent l'un contre l'autre — et les femmes aussi ; ils se penchaient — en dehors du bord des balcons. Ils criaient, ils harcelaient le courage du tigre — ils voulaient tous avoir dii sang — et de nouveau le combat recommence... Qui l'emporta franchement, je j'ignore; — car je suis ce cheval de campagne, et la lutte n'a pas de fin... »

Si, jusqu'alors, il a demandé à ce que la vérité ne soit jamais exclue dans les rapports de la vie politique et privée, il ne veut pas, à plus forte raison, que le mensonge intervienne quand il s'agit de religion et de morale. C'est cette idée qu'il a défendue dans son beau drame Leonarda. C'est une œuvre d'une pureté presque parfaite, bien que la forme dramatique en soit souvent inégale. Il prêche, surtout ici, la tolérance dans les mœurs comme dans la religion et il demande l'égalité de morale pour l'homme comme pour la femme. Sa pièce est tout à la fois une protestation contre l'esprit routinier et de convention et l'affirmation qu'une personne doit être jugée non d'après la faute qu'elle a commise, mais d'après ses intentions, non d'après les opinions, mais d'après sa volonté vers le bien et le vrai.

La même année (1879) il fait paraître une comédie de mœurs, Le Nouveau système. C'est une satire spirituelle dirigée contre la morale flexible et toute de compromissions qui a cours dans la vie domestique.

Bjœrnson séjourna quelques mois en Amérique, en 1880. De là, il envoyait régulièrement à un journal norvégien de longs et substantiels articles sur la situation des Etats-Unis au point de vue économique. Il étudiait avec passion toutes les questions féminines et religieuses. Mais le norvégien rêveur et sentimental qu'il était resté se trouvait trop dépa)'^sé au milieu de ce peuple dont tous les efforts ne tendaient qu'à s'enrichir. Il exprimait dans une de ses lettres son ardent désir de revoir sa jolie maison de Norvège et d'embrasser sa petite fille aux boucles blondes.

Son retour fut marqué par des réjouissances publiques. Le gouvernement, la presse, la bourgeoisie, oubliant les attaques du dramaturge, ne voulurent plus voir en lui que le grand écrivain qui personnifiait si bien son pays « Le nommer, a dit Brandès, c'est déployer le drapeau norvégien ».

Pendant l'hiver de 1882-1883, Bjœrnson vécut à Paris. Bien que son œuvre fût déjà considérable, c'est à peine si quelques revues parlèrent de lui. Il est vrai qu'aucune de ses œuvres n'avait encore été traduite en français et que nous ignorions tout des littératures du

BJŒRN'STJERNE BJŒRXSOX

Nord. C'est, à sa rentrée en Norvège, en 1883, Qu'il écrivit la même année Un Gant et la première partie de Au-dessus des Forces Humaines.

C'est une grande époque de la littérature norvégienne que cette période qui s'étend de 1877 à 1883. Ibsen avait produit : Les Soutiens de la Société (1877) ; Maison de Poupée (1879) ; Les Revenants (1881) ; Un Ennemi du Peuple (1882) et en 1884, devait paraître Le Canard Sauvage.

Les théâtres des trois capitales Scandinaves accueillaient avec empressement les œuvres d'Ibsen, dès leur naissance. Bjœrnson était moins heureux, il devait avoir recours aux scènes étrangères : Hambourg, Berlin ou Vienne, pour faire jouer ses drames.

82 PORTRAITS d'hier

Cependant Un Ga)it obtint au théâtre de Christiania un succès considérable et eut dans le pays un retentissement inouï. On affirma que la pièce avait fait rompre plus de cinq cents fiançailles.

Bjœrnson y soutenait, avec une éloquence passionnée, le droit absolu pour la jeune fille d'exiger de son fiancé ce que celui-ci réclame d'elle. Il s'élevait contre l'injustice de cette opinion courante que la femme doit à l'homme son passé et son avenir, et que l'homme ne doit à la femme que son avenir. Il demandait que la chasteté soit une obligation morale aussi stricte pour l'homme que pour la femme.

Lorsque Svava, l'héroïne du Gant, qui veut que rien d'impur ne s'introduise dans sa vie, apprend que son fiancé a eu, avant de la connaître, des relations avec une autre femme, elle lui refuse sa main et s'emporte même jusqu'à le souffleter de son gant : « Je ne veux pas, dit-elle, qu'on enveloppe ma candeur dans un long voile blanc pour que je ne voie pas au juste où l'on me mène. Je veux m'engager, en pleine sécurité, dans le saint état du mariage, m'asseoir au foyer de nos pères et élever nos enfants sous les yeux de mon mari. Mais il faut qu'il soit honnête comme je le suis moi-même, car, sans cela, son baiser salirait la tête de mon enfant et pour moi serait une souillure. »

Cette question de pureté de l'homme avant son mariage a, de tout temps, préoccupé l'écrivain. Il devait, quelques années plus tard, faire une série de conférences sur ce sujet, et dans une brochure. Monogamie et Polygamie, il défendait à nouveau cette théorie de la chasteté qu'il avait mise au théâtre dans Un Gant.

« Cette polygamie (i), écrit-il, que beaucoup d'entre nous ont pratiquée dans leur jeunesse, est-elle sans inconvénients ? N'a-t-elle pas de suites? Ces suites disparaissent-elles quand nous nous marions. Est-il encore quelqu'un d'assez simple pour le croire? Ce partage de notre personne rend notre amour sauvage et fausse notre aspiration vers la beauté ! Et croyez-vous que ce soit peu de chose que cette déviation de notre élan vers le beau? C'est à l'âge que l'on peut qualifier d'âge fondamental, parce que c'est alors que les impressions influent avec plus de force sur notre volonté, c'est dans l'adolescence, en un mot, que le sentiment de la beauté a le plus de pouvoir sur nous. A ce moment, nous sommes comme une sorte de piano qui serait accordé corde à corde, chacune dans un ton différent. »

Quels sont donc les moyens pour « détruire cette polygamie qui laisse des traces si profondes dans le caractère de l'espèce et dans sa santé » ?

(i) Traduction A. Monnier et G. Montignac.

BJŒRNSTJERNE BJŒRNSON

« La plus belle et la plus consolante de ces lois, dit Bjœrnson, celle de la variation des espèces, a été vainement niée dans ces derniers temps; je puis en trouver la démonstration dans ma propre famille; la plupart d'entre nous peuvent faire de miême. Cette loi se formule ainsi : « Lorsque j'ai hérité d'une bonne disposition et que je l'ai <( cultivée dans ma jeimesse, les enfants que j'aurai plus tard pource ront hériter non seulement de cette disposition, mais aussi de la « puissance que m'a fait acquérir l'efïort. » Si parfois l'on méconnaît cette loi, c'est que l'on s'attend le plus généralement à ce que la disposition reparaisse sous la même forme (une disposition artistique, par exemple). Il n'en est rien le plus souvent... »

« Quand cette grande loi aura été enseignée dans toutes les écoles, prêchée dans toutes les églises, pratiquée dans toutes les familles, en un mot, quand elle aura été connue de tous, alors il sera possible de dire que l'éducation a été renouvelée. »

Ces théories de l'égalité des deux sexes, de l'hérédité, de l'éducation, ont été développées, sous une autre forme, dans son roman, Les Drapeaux flottent dans la Ville et dans le Port. Les dispositions héréditaires, se demande l'auteur, doivent-elles nécessairement peser sur l'homme comme une malédiction inévitable? Et voici la réponse : Grâce à l'éducation générale et à l'éducation de soi-même, on peut toujours lutter contre l'hérédité.

Il avait écrit dans Monogamie et Polygamie : « Si j'ai hérité d'une mauvaise disposition et si je l'ai combattue, influencé par des maîtres prévoyants qui m'ont montré de qui je la tenais et qui m'ont supplié de la combattre, si je suis assez heureux pour m'en débarrasser dans mon jeune âge," mes enfants peuvent hériter de la force que j'ai consacrée à ce travail et pour eux la lutte sera plus facile. Je n'ai pas seulement travaillé pour moi, mais pour ma race tout entière, à son premier degré aussi bien que pour l'avenir ».

« Cette pièce est faite d'après les Leçons sur le système nen'etix de M. Charcot, et les Etudes cliniques sur l'Hystérie-Epilepsie ou Grande Hystérie^ par le Docteur Richer. »

C'est Bjœrnson lui-même qui plaça cette note en tête de la première partie de son drame, Au-dessus des Forces Humaines.

Doit-on ne voir dans cette œuvre qu'une étude d'épilepsie hystérique et d'hallucination religieuse?

Lorsque le drame fut joué pour la première fois à Stockholm (le 2 janvier 1886 — il avait paru en 1883 en librairie), la pensée du

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maître fut interprétée de diverses manières. La plupart des Scandinaves, s'appuyant sur les intentions de l'auteur, qui avait pris soin de donner comme références à sa pièce les travaux des deux savants français, jugèrent qu'Au-dessus des Forces Humaines était bien un essai de démonstration des théories de Charcot et de Richer; quelques autres critiques se montrèrent, selon nous, plus avisés et, considérant que le cas de pathologie nerveuse développé par Bjœrnson était entouré de conditions spirituelles bien plus que physiques, ils estimèrent que le sens véritable du drame pouvait se résumer ainsi : Nous ne devons pas attendre un secours à notre faiblesse d'un miracle, nous devons faire notre bonheur nous-mêmes avec l'aide de la science et surtout de la bonté.

Bjœrnson a voulu surtout exprimer que le christianisme est « Over ^vne (i) » et par conséquent inutile aux hommes, puisque le christianisme exige une vie au-dessus et en dehors des limites naturelles et que celui qui comprend le christianisme de cette façon et qui mérite seul le nom de chrétien (le pasteur Sang) échoue à vouloir vivre ainsi comme tout autre chrétien doit échouer.

Dans cette première partie du drame, dont le sujet principal est le miracle, l'auteur retrace l'évolution générale de l'humanité, lentement détachée de ses croyances idéalistes. Au-dessus des Forces Humaines pose nettement le problème de l'Idée religieuse.

C'est dans un village des contrées boréales que la scène se passe.

« Il y a dans cette nature (2), dit la femme du pasteur Sang, quelque chose d'étrange qui réveille ce que nous avons d'étrange en nous. Tout y est mesuré. Il fait nuit presque tout l'hiver. Presque tout l'été, il fait clair, et le soleil reste jour et nuit à l'horizon. L'as-tu déjà vu la nuit? Sais-tu qu'à travers le brouillard, il paraît trois fois, souvent quatre fois plus grand qu'ailleurs. Et comme il colore le ciel, les montagnes et la mer! C'est une variété de tons allant du rouge le plus intense jusqu'au rose le plus tendre, le plus délicat. Et sur le ciel d'hiver, les jeux de l'aurore boréale! Quoique moins vifs, ils ont de si fantastiques dessins. Il y a là une telle inquiétude, ce sont des métamorphoses incessantes!...

« L'imagination populaire s'est façonnée d'après cela. Elle non plus ne connaît pas de mesures. Des pays entassés les uns sur les autres, des montagnes de glace polaire roulées par dessus : voilà leurs mythes, leurs légendes. Tu souris. Ecoute plutôt les contes d'ici. Et parle à ce peuple : tu verras tout de suite que le pasteur Sang est un homme selon son cœur. Sa foi leur convient. Venu ici avec une grande for-

Ci) Titre du drame, en norvégien.

(2) Traduction comte Prozor.

BJŒRNSTJERXE BJŒRNSON

tune, il a presque tout distribué. Il le fallait, c'était le vrai christianisme ! Et maintenant, quand il fait des lieues pour aller prier sur de pauvres malades, c'est comme si leur être s'ouvrait et recevait directement la lumière d'en haut!... Souvent il fait un miracle, puis repart pour un autre hameau de pêcheurs... et les miracles recommencent ! »

]\Iais si le pasteur Sang est un saint qui, par la force de sa croyance, opère des miracles, il n'a pas su faire partager sa foi à ceux qui l'entourent. Sa femme, qui a pour lui l'admiration la plus passionnée, avoue elle-même : « Nous sommes d'une vieille race nerveuse de douteurs )), et ses enfants, qui aiment et vénèrent leur père, ne sont pas moins incrédules, « car, disent-ils, il n'y a qu'un vrai chrétien, c'est père... Tous les autres accommodent le christianisme aux conditions régnantes... » Ils en sont venus à cette conclusion que « si aujourd'hui encore, après des siècles d'essai, cet idéal dépasse les forces humaines... c'est qu'il ne vient pas de celui qui connaît nos âmes et sait ce qu'elles peuvent supporter ».

Mais le pasteur leur expliqua que le privilège des croyants est de faire possible, au nom de Dieu, l'impossible. « Voyez plutôt, leur dit-il, ce qui m'est arrivé à moi-même. Je voyais le christianisme ramper timidement sur le ventre. Chaque pli de terrain paraissait l'arrêter et je me demandais pourquoi? Y a-t-il là une force si puissante qu'en se dressant elle ferait sortir le monde de ses gonds? Ou ne sont-ce pas plutôt les hommes qui n'osent pas?

« Et s'il en était un qui osait? D'autres l'imiteraient, à coup sûr. Alors, je sentis le devoir d'être cet homme, d'essayer. Je sentis que chaque croyant devait en faire autant. Car croire, c'est savoir que rien n'est impossible" à la foi. Cette foi, il faut qu'on la montre, et c'est ce que j'ai fait. »

Bien qu'il n'ait d'habitude, aucun pouvoir sur les malades qui ne joignent pas leurs prières aux siennes, le pasteur va tenter de guérir sa femme, en accomplissant seul le miracle. Il s'enfermera à l'église et n'en ressortira pas « avant d'avoir obtenu, des mains de Dieu, le sommeil de sa femme, et, après le sommeil, la santé, afin qu'elle se lève et marche ».

Et Clara se lèvera de son lit et marchera, mais ce ne sera qu'un bref instant ; elle n'aura que la force de faire quelques pas, de tomber dans les bras de son mari et de lui dire: a Tu étais lumineux. . . en entrant. . . mon bien-aimé. » Et Sang met la main sur le cœur de Clara qu'il soutient, se penche sur elle, étonné, puis lève les yeux au ciel, et dit, d'un ton enfantin: « Mais ce n'était pas cela? » Il plie un genou et y appuie la tête de Clara. Puis, il l'examine, la pose par terre avec précaution, se lève et répète: « Mais ce n'était pas cela... ou bien? ou bien?... » Il porte la main à son propre cœur et tombe.

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Si la première partie du drame est la faillite de l'idéal divin, la seconde partie est la faillite de l'idéal humain.

Puisque le monde n'a pu être sauvé par un miracle, et puisque Sang est mort d'avoir voulu faire ce qui est au-dessus des forces humaines, ses enfants vont tenter d'établir la concorde et le bienêtre, l'un par la charité, l'autre par la justice.

La fille du pasteur se voue à soigner les malades et fonde un hôpital; son frère Elie se dépouille, en faveur des ouvriers^ de toute sa fortune et dirige un journal où il prêche la révolte.

Mais lorsqu'Elie prévoit l'issue de la lutte et qu'il a perdu sa confiance dans la grève, il décide de se sacrifier pour le bonheur des autres. Il mourra pour donner un exemple. « Il n'y a qu'un travail profitable (i), dit- il à sa sœur, c'est l'exemple, le bon exemple. — L'exemple pour franchir les limites, comprends-tu? Leur donner l'exemple. — Un les franchit d'abord, le premier, puis un second ; c'est ainsi que cela a commencé, n'est-ce pas? puis dix, puis cent, puis enfin des milliers. Car il en faut des milliers, avant que des millions osent faire le grand saut. Alors, ils sont irrésistibles ! Voilà le grand dimanche, Valleluia, le triomphe ! D'abord Jean, puis Jésus, puis les douze, les soixante-dix, puis des centaines, des milliers et maintenant tous ceux qui le veulent. La vie de la résurrection ne saurait être reconquise à meilleur compte. )>

Rachel. — Les hommes sont forts et tenaces, mais il faut bien que l'existence poursuive aussi sa courbe, comme la terre suit la sienne.

Elie. — • Non, les plus forts sont ceux qui veulent du nouveau ! Le feu éternel, la force f la seule, est chez les pionniers d'idées. — Tout dépend d'eux ! Plus ils seront audacieux, plus nombreux seront leurs adeptes!

Rachel. — Dans la mort?

Elie. — // n'existe pas d'autre route! On ne croit que celui qui s'aventure dans la mort; sortons de la vie, sortons-en, et ils nous croiront ! Regarde autour de toi ! En qui a-t-on confiance, maintenant?... Mais vienne une voix d'au delà de la vie, ils l'écouteront ! Toutes les paroles venant de l'au delà acquièrent de la force et trouvent de l'écho ici-bas. Si les forts veulent être entendus, ils doivent passer de ce côté. — C'est de cette tribime qu'on doit parler à la vie. C'est de là qu'il faut proclamer les lois au monde, et les plus sourds les entendront.

(i) Traduction Lugné-Poë.

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Mais la mort d'Elie, la disparition des patrons auront été inutiles, le bonheur ne sera point instauré. L'idéal humain est comme l'idéal divin au-dessus de nos forces (i).

M. Jules Lemaître apprécia ainsi la première partie du drame: <( Cette pièce infiniment curieuse et dont tout le dernier acte m'a semblé admirable, offre cette particularité d'être ironique dans sa « moralité » et profondément émouvante dans son développement... Le sujet de la pièce est d'une nouveauté ingénue et qui nous débarbouille des banalités de nos guignols. Il ne s'agit point ici de la sempiternelle histoire de l'adultère ou de l'argent, ni même d'un cas de conscience ou de la recherche humaine d'une règle de vie. Ce n'est, à aucun degré, œuvre parisienne et digestive, à voir après un fort diner. Il faut écouter cela d'un esprit sérieux, consentir à un peu d'effort. »

AI. Georges Clemenceau porte le jugement suivant sur la deuxième partie de la pièce : « Comme il était naturel, la seconde partie de l'œuvre, — la lutte du patronat et de l'anarchie, — qui est un drame de structure fort française, a obtenu un accueil plus chaud que la première partie, où l'on voit le pasteur idéaliste Sang et ses confrères mondains aux prises avec le miracle. Le seul miracle qu'accomplit la foi de Sang est, comme celui de Lourdes, le miracle de suggestion qui se produit chaque jour dans les hôpitaux. Le pasteur Sang en meurt, faute d'avoir compris que le véritable miracle, c'est l'homme ordonné, l'ordre immuable dans la nature, non l'ordre changeant d'un caprice supérieur. Et son fils, rejeté du ciel sur la terre, cherchant logiquement suivant la mentalité paternelle, le miracle humain de violence, fait sauter le château où sont rassemblés les patrons implacables. Il trouve la mort en expiation de son crime. Mais il n'a rien changé de ce qu'il a voulu détruire. Les ouvriers retournent à la meule, et il faut deux enfants ignorants de nos haines pour annoncer que la science affranchira l'homme : la science mise en œuvre par la bonté. «

(i) Ce drame fut composé: la i'* partie (2 actes) en 1883; la 2* partie (4 actes) en 1895. En France, la i" partie fut représentée au Théâtre de l'Œuvre, sous la direction de Lugné-Poë, le 18 février 1894, le 14 janvier 1897 et le 21 février 1901 ; la 2* partie, sur le même théâtre, le 26 janvier 1897 et le 28 février 1901.

En 1894, la pièce fut mise à la scène par Hermann Bang, le célèbre écrivain danois; en 1897, elle le fut par Bjœrn Bjœrnson, le fils de l'auteur (il était alors directeur du Théâtre Royal de Christiania).

En 1901, la représentation du drame fut précédée d'une conférence de M. Henry de Jouvenel, et de la récitation, par M. de Max, d'une pièce de vers de M. Maurice de Faramond.

Les principaux interprètes (en 1894-1897-1901) se nommaient: Mlles Suzanne Desprès, Marcelle Bailly, Berthe Bady, Geneviève Francye ; MM. Lugné-Poë, Dessonnes, Rameau.

L'activité de Bjœrnson jusqu'à sa mort (1910) ne s'est pas ralentie un seul instant. Ses œuvres, dont certaines comptent parmi ses plus belles productions ont été très abondantes : il a donné comme romans ou nouvelles : Poussière, 1883 ; Les Drapeaux flottent dans la Ville et dans le Port, 1884; Sur le Chemin de Dieu, 1889; Mary, 1906. Comme ouvrages dramatiques : Amour et Géographie, 1885; Au- Dessus des Forces Humâmes (2^ partie), 1895 î Pctul Lange et Tora Parsherg, 1898; Laboremus, 1901 ; Paa Storhove, igo2; Daglannet, 1904; Quand fleurira le Vin nouveau, 1909.

Ses conférences sur les questions morales, ses discours sur les faits du jour, sa participation active à la politique de son pays, ses articles sur les événements internationaux, ses voyages fréquents en Allemagne, en Italie et en France, n'ont guère permis au grand norvégien de goûter dans sa maison de campagne de Gudbransdal le repos absolu qui lui aurait été si nécessaire.

Mais cet optimiste sanguin, vigoureux et génial, comme l'a appelé Brandès, n'avait perdu aucune des illusions de son junévile enthousiasme; il ne pouvait vraiment vivre qu'au milieu de l'action.

Ses seules distractions étaient la musique et le jardinage. « Rien ne me cause- un plaisir plus pénétrant, disait-il, que d'écouter de la bonne musique. Celle-ci, je crois, élève l'âme au lieu de l'abaisser comme Léon Tolstoï voudrait nous le faire croire. En tous cas, la musique c'est pour moi la joie, le délassement et aussi l'inspiration. Beaucoup de ce qu'il y a de mieux dans mon œuvre a été écrit après avoir entendu de la belle musique, n

Son ami et compatriote, le grand artiste Grieg, a mis en musique plusieurs de ses poèmes. Bjœrnson a aussi écrit pour ce dernier un oratio qui obtint un grand succès.

Un autre de ses passe-temps était de cultiver son jardin.

« La musique est mon plaisir, mais bêcher c'est ma récréation. Gladstone abat des chênes, moi je travaille avec ma bêche, et je suis plus fier de ma bêche que de ma plume. C'est que j'ai été élevé parmi nos paysans et je pense que la vie la plus parfaite et la plus charmante on la trouverait dans la simple maison du paysan. Ce qu'on appelle le « monde » c'est l'irréel, de l'artificiel jusqu'au cœur. «

Bjœrnson était, en effet, très populaire parmi le peuple des montagnes et des fjords. Le paysan norvégien ne lit pas seulement les contes de l'auteur qui sont presque tous tirés des légendes populaires, il ne se contente pas de chanter ses poèmes patriotiques, il s'intéresse aussi à toutes les questions politiques et surtout morales que Bjœrnson

BJŒRXSTJERNE BJŒRXSOX

B jœriist l'eriie B /u .

a développées dans les journaux et les revues. Beaucoup des auditeurs des très nombreuses conférences qu'il fit dans son pays étaient de simples gens des campagnes. Il n'est pas rare de rencontrer dans le logis d'un fermier une bibliothèque assez bien fournie d'œuvres dibsen, de Brandès et de Bjoernson.

Comme on s'étonnait un jour qu'un ouvrier bûcheron possédât un grand nombre de livres de notre écrivain, le paysan répondit : « Autrefois j'ai entendu Heer Bjœrnson donner une conférence sur l'hérédité, et comme cela m'avait intéressé un brin, j'achetai un couple de ses livres, et ils me plurent tellement que j'en achetai encore, et encore; et maintenant je lis beaucoup pendant les longs soirs de l'hiver et j'aime cela ! »

La Norvège, a écrit un de ses compatriotes (i), ne se tiendrait pas si inébranlable en son indépendance politique qu'elle s'y tient aujourd'hui si Bjœrnson n'avait pas vécu. Et certes, notre littérature ne mériterait pas autant d'attention s'il ne lui avait consacré sa force poétique supérieure. Alais tout en se créant un nom européen comme écrivain, il a trouvé le temps de fonder des journaux, de diriger des théâtres, de prendre une part active pendant des saisons entières aux élections à travers tout le pays ; il est aussi fermier et gère lui-même ses propriétés, et enfin il a développé dans le journalisme une productivité étonnante, écrit dans presque toutes les feuilles de la Nor-

(i) Knut Hamsun.

vège depuis la plus petite jusqu'à la plus grande, leur fournissant à toutes des études, se prononçant sur les questions du jour avec autant de zèle qu'un journaliste de métier...

« La production de Bjœrnson embrasse tous les genres : roman, drame, conte de fée, psaume, drame sacré, tous débordant d'imagination et éclatant de sa limpidité d'âme. Mais surtout il a enrichi notre littérature par ses romans, frégates immenses qui, lancées au large, ont mis toute la mer en mouvement. »

On sait que, venu en France, en novembre 1909^ pour demander la guérison d'une grave maladie à la science médicale, il mourut à Paris le 26 avril 1910. Son corps fut ramené à Christiania. Ses funérailles donnèrent lieu à une solennité imposante à laquelle assistèrent le roi, la reine et les représentants de tous les corps constitués.

Bjœrnson laisse plusieurs enfants. L'une de ses filles est mariée au fils d'Ibsen, une autre à Albert Langen (mort l'année dernière), fondateur du Simplicissimiis.

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