‹ Eugène DelacroixChapitre 30 sur 45 · BJŒRNSON ET LA FRANCE · texte numérisé non relu

BJŒRNSON ET LA FRANCE

Il y a dix ans à peine, un journaliste profitant d'un séjour de Bjœrnson à Paris, lui demanda ce qu'il pensait de la France. « Voyezvous, dit le grand dramaturge, dans notre vieux continent, il y a deux races : l'Europe, les Etats-Unis d'Europe, Cosmopolis, si vous voulez, d'une part; et de l'autre, isolée du reste par un mur de Chine, la France. »

Cette déclaration, venant d'un tel écrivain, causa un instant de stupeur. Il précisa son opinion par un article intitulé : « L'Intellectualité Française », et qui parut dans La Revue Blanche (i).

Après avoir expliqué sa pensée (pourquoi la France, à son point de vue, se séparait de l'Europe) par deux exemples tirés, l'un du duel Buffet-Déroulède dont s'occupaient alors tous les journaux, et l'autre de « L'Affaire », il concluait qu'il existait une conception de l'honneur (( propre à l'esprit français et si élevée qu'elle revêt des formes qui, pour nous, se perdent dans les nuages » et, d'autre part, « qu'il existe un scepticisme français qui atteint à des profondeurs incommensurables pour nous ».

Le critique du journal Le Temps ayant écrit : « Nous autres Français n'élevons pas un mur de Chine, mais nous avons un filtre, où les eaux troubles des importations étrangères doivent laisser leur limon » Bjœrnson répondit : « Nous autres Européens considérons que Hen-

(i) Numéro du 5 avril 1901.

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rik Ibsen est le plus grand dramaturge de ces temps-ci. Une renommée universelle, vieille d'une génération, ne lui a pas encore permis de trouver sa place au répertoire d'un théâtre permanent ai France. Le filtre que M. Francisque Sarcey a légué à M. Larroumet n'auraitil pas besoin d'être vérifié. Je viens de prendre connaissance de l'article que M. Larroumet consacre à la nouvelle pièce de M. Victorien Sardou (i). Il trouve que c'est le plus beau drame en prose de notre époque. Nous autres Européens, au contraire, nous estimons, qu'en dépit de l'habileté et de beaucoup d'autres excellentes qualités qui s'y rencontrent, la pièce n'appartient même pas à la littérature. La distance qui nous sépare peut-elle devenir plus grande ? »

Et avec une liberté dont il faut savoir grandement gré à Bjœnison, celui-ci déclare : a L'esprit français est à ce point conservateur et orgueilleux qu'il ne cède guère qu'au prix d'une révolution. C'est pour cela que la France est devenue le pays des révolutions. Voyez qui l'Académie Française élit en ce moment et qui elle exclut de son sein. Il faudra ici que la mort s'en mêle parfois et fasse des révolutions, je termine en répétant ce que j'ai dit maintes fois : un Français qui connaît à fond la culture européenne est, en vertu de l'héritage artistique de sa race, le représentant le plus accompli de la haute culture intellectuelle et morale. Il me semble aussi qu'une partie de la jeunesse française commence à diriger son effort dans cette autre direction, parce qu'elle partage la manière de voir dont je viens de me faire le porte-voix. ))

M. Larroumet, pris ainsi à partie, répondit acerbement dans Le Temps : « Rarement, dit Bjœrnson, j'ai lu quelque chose de plus inexact et de plus brîitalement offensant », et il écrivait à AI. Georges Clemenceau : « Pour ce qui est de la mauvaise foi et de l'étroitesse d'esprit de AI. Larroumet, c'est son affaire. Alais on ne m'ôtera pas de l'idée que s'il n'était pas le représentant de la moyenne en France, il ne serait pas le porte-parole de ce goût moyen dans le journal moyen qui s'appelle Le Temps. Ai-je réellement besoin de dire que je n'ignore pas l'existence d'une autre France, au-dessus de AI. Larroumet. pour laquelle je professe la plus grande estime? »

L'influence que Bjœrnson a pu avoir sur l'esprit français ne semble pas, jusqu'à présent, s'être manifestée dans les œuvres de nos écri-

(i) Patrie.

vains. On a pu admirer Au-dessus des Forces Humaines sans pour cela en subir l'influence.

Ainsi que l'a dit une voix autorisée, celle de M. Gaston Paris : « S'enfermer dans ses frontières, surtout à une époque intellectuellement aussi vivante et féconde que la nôtre, c'est pour une littérature, se condamner à se rabougrir et à s'étioler; aussi, c'est prouver sa jeunesse et sa force vitale, c'est s'assurer un avenir de renouvellement et d'action au dehors que de connaître et de comprendre tout ce qui se fait de grand, de beau, de neuf en dehors de ses frontières, de s'en servir sans l'imiter, de l'assimiler, de le transformer suivant sa nature propre, de conserver sa personnalité en l'élargissant et d'être ainsi toujours la même et toujours changeante, toujours nationale et toujours européenne. )>

M.AURICE DE BiGAULT.

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