‹ Eugène DelacroixChapitre 3 sur 45 · ALFRED DE MUSSET 14I · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET 14I

que Musset n'est plus seulement pour elle un confrère avec qui Ton correspond.

Paul de Musset écrit discrètement :

(( Dans le même temps, Alfred de 3*Iusset rencontra pour la première fois une personne qui a exercé sur sa vie une influence considérable et laissé dans son œuvre une empreinte profonde. »

Les premiers mois furent très gais, et ^lusset a écrit :

George est dans sa chambrette, Entre deux pots de fleurs, Fumant sa cigarette, Les yeux baignés de pleurs.

Buloz assis par terre Lui fait de doux serments, Solange par derrière Gribouille ses romans.

Planté comme un borne, Boucoiran tout crotté Contemple d'un œil morne Musset tout débraillé.

Puis, c'est un voyage à Fontainebleau, dans cette forêt qui, plus tard (en 1841) inspirera à Musset son admirable Souvenir.

Enfin, le 12 décembre 1833, les deux amants partent pour Venise.

Ils s'arrêtent d'abord à Florence, puis arrivent à Venise, le 19 janvier 1834, à l'hôtel Danielli.

Ils étaient déjà brouillés, et des scènes violentes avaient eu lieu.

Au bout de quelques jours, le poète tombe gravement malade.

George Sand le soigne avec un admirable dévouement.

Elle était secondée par un jeune médecin, Pagello : on devine le reste.

Mais ce qu'on ne devinerait pas aisément, c'est ce qui suivit : ^lusset apprend la vérité, et, après la scène que l'on imagine, change d'attitude, et, nouveau Polyeucte, donne cette Pauline à un Sévère qui n'y comprit jamais rien !

Tout cela résulte de ce passage d'une lettre de Sand elle-même :

« Adieu donc le beau poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre nous trois, lorsque tu lui arrachas à Venise l'aveu de son amour pour moi, et qu'il te jura de me rendre heureuse. Ah ! cette nuit d'enthousiasme, où malgré nous tu joignis nos mains en nous disant : « \'ous vous aimez et vous m'aimez pourtant ! »

Le 29 mars 1834, ^Musset quittait \'enise, où il laissait Sand et Pagello.

142 PORTRAITS D VHIER

jLe IcBidemain, George .Sand' Im adressait une tettre ■où dk écot a'\^c une tranquille simplicité :

(( Je ne te dis rien de la part de Pageîlo, sinon qu'il te pkure "presque âutaiîtt qtiive (moi. d

On possède les vers que Musset composa pour sa maîtresse pendant son séjour en Italie.

Jusqu'en 1896, ces poésies ™ «auf deux ^pièces — restèrent inédites.

A cette époque, M"^^ Lardin de Musset, <qm veilla sur la mémoire de son frère avec autant d'intelligence q^■^ae de respect, comprit que ces vers appartenaient à l'Histoire iittéraiTe, et les puMia dans le numéro du i^"" novembre 1896 de la Revue de Parj^^

D'abord, Musset est tout à son ^amour :

Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse, Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse.

Puis, c'est la révélation du rôle de PageTlo, et Musset d'écrire :

Toi qui me l'as appris, tu ne t'^en sonvients plus De tout ce que mon cœur renf-ermait 'de tendresse !

Plus tard la plainte s'accenttie, mais «aes ia.\x-t deviner encore les sanglots des M mis :

•Il faudra bien t'y faire, à cette solitude, Pauvre cœur désolé, tout prêt à se rouvrir, Qui sait si mal aimer et sait si bien souffrir ; Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'-étude, La veille et le travail ne pourront te guérir ! Tu vas, pendant longtemps, faire nn métier bien rude;, Toi, pauvre enfant igâté .qui n'as pas l'ibabitode ' D'attendre vainement et sans rien voir venir !

Une fois Musset revenu en France, sa correspondance avec George Sand continue, et elle a été publiée — coïncidence piquante — dans le numéro de la Revue de Parh contenant les poésies dont nous venons de parler.

■Cependant, Musset est rentré à Paris le 12 avril 1834, et i! .pense à écrire « notre histoire », dit-il à George Sand {i).

Mais Oeorge Sand et PagéHo (^maîs aui, et Page'11-o) arrivent à Paris en août 1834.

(i) Voir Souvenirs littéraires^ d'Edouard Grenier, dans la Revue Bleuie, du 15 octobr': 1892.

ALFRED' DE INTUâSET 143

^Imsseï semble guéri et écrit à Sand (l) que leur amitié est invulnérable comme Dieu. Il ajoute qu'on parlera d'eux' comine de Roméo etî de JuiCettig et aussi (comparaison dangereuse, pourtant) comme d'Héloïse et d'Abeilard !

Fuics-, la- passion la- plus' ardente les saisit de nouveau-, ils se revoient et se reprennent, avec des alternatives de tendresse folle et d'élbignement. Musset écrit le ro janvier 1835 :

Porte ta. vie ailleurs^, ô toi qui fus ma vie,

Porte ailleurs ce trésor que j'avais pour tout bien.

Va chercher d'autres lieux, toi qui' fus ma patrie,

Va fleurir au soleil, ô ma belle chérie.

Fais riche un autre amour, et souvens-toi du mien !

Et cependant, ce n'est qtr'au' milieu de cette même année 1835 qu'eut lieu la rupture définitive : leur liaison avait donc duré à peine deux ans.

Ils s'écrivirent encore de temps enu temps,, en camarades,, mais ils semblent bien être restés étrangers l'un à l'autre à partir de 1848.

\"oici un fragment de lettre de George Sand, qui soulignera tout ce que nous venons de dire :

« Pourquoi me parler de Pierre [Pagello] quand je t'avais- défendu de m'en parler jamais ? De quel droit, d'ailleurs,- m'interroges-tu sur \>nise ? Etais-je à toi, à. Venise ?.,. A présent que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas 1 11' a r radier ces "joiles dont j.'aii,. vi;s-à-vis de Pierre et vis-à-vis de moi-même, Le devoir de rester enveloppée... »

La dernière lettre date de 183.6 ou 1837 — indication de George Sand même — elle est très calme, et relative à la façon dont les deux amants- se restitueront leur correspondance.

Cette publication des lettres de George Sand à ^lusset, dans la Retnie de Paris, a été complétée par le précreux ouvrage de ^M" Félix Decori, Correspondance d'e George Sand et d'Alfred de Musset (Bruxelles, 1904, Deman, éditeur) (2).

Il nous faut revenir un peu en arrière et parler de Rolla, qui avait paru, le 15 août 1S33, dans la Revue des Deux-Mondes.

Rolla a une importance capitale dans l'œuvre de ]\Iusset. D'abord', c'est une des plus belles' poésies qu'on ait jamais écrites.

(i) Publié pour la première fois dans VHonime libre^ an. 14 avril 1877. (2) Signalons aussi les. leUres de George Sand à Sainte-Beuve, publiées dans les numéros des 15 novembre et i*^"" décembre de la Revue de Paris (1896).

Ensuite, à cause de sa date, elle nous livre l'état d'âme du poète au début de sa liaison avec George Sand.

Enfin, aucun des ouvrages de Musset n'a eu autant d'influence sur ses contemporains. Il en a même eu trop, car le nombre de ceux qui ont osé — les malheureux ! — essayé de nous donner les sous-Rolla ou des Rolla-saoûls est incommensurable.

Arrêtons-nous donc un moment au plus passionné des poèmes, suivant l'expression de Taine.

Et tout d'abord, après un splendide prologue, le héros :

De tons les débauchés de la ville du monde

Où le libertinage est à meilleur marché,

De la plus vieille en vice et de la plus féconde,

Je veux dire Paris, — le plus grand débauché

Etait Jacques Rolla. — Jamais, dans les tavernes,

Sous les rayons tremblants des blafardes lanternes.

Plus indocile enfant ne s'était accoudé

Sur une table chaude ou sur un coup de dé.

Ce n'était pas Rolla qui gouvernait sa vie.

C'étaient ses passions ; — il les laissait aller

Comme un pâtre assoupi regarde l'eau couler.

Ensuite le second personnage :

C'est une enfant qui .dort. — Sur ses lèvres ouvertes

Voltige par instants un faible et doux soupir ;

Un soupir plus léger que ceux des algues vertes,

Quand, le soir, sur les mers voltige le zéphyr.

Et que, sentant fléchir ses ailes embaumées

Sous les baisers ardents de ses fleurs bien-aimées.

Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux.

C'est un enfant qui dort sous ces épais rideaux,

Un enfant de quinze ans, — presque une jeune femme.

Puis le drame se noue ; le poète nous montre les femmes « deminues, les cheveux en désordre » ; par la porte entr'ouverte, on aperçoit « les restes d'une orgie », et la porte retombe « au bruit d'un rire affreux ».

Et pendant ce temps, Rolla contemple d'un œil mélancolique la petite Marion, qu'il vient d'acheter à sa mère, et se dit qu'il se tuera, le jour venu, puisqu'il est ruiné !

Et le poème continue, avec les passages éblouissants que tout le monde connaît :

Pauvreté, pauvreté, c'est toi la courtisane...

et encore :

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encore sur tes os décharnés...

Cliâteau de Coguers (Sartlie), où Musset passait ses vacances.

Photographie F. Tessier.

Plus admirables, plus étincelants encore, s'il est possible, les vers se pressent sous les yeux ravis du lecteur :

Lentement, doucement, à côté de Marie,

Les yeux «ur ses yeux bleus, leur fraîche haleine unie,

Rolla s'était couché : son regard assoupi

Flottait, puis remontait, puis mourait malgré lui.

Et la petite courtisane offre à Rolla de vendre son collier d'or et de lui en donner le prix :

Rolla lui répondit par un léger sourire.

Il prit un flacon noir qu'il vida sans rien dire ;

Puis se pencha sur elle, il baisa son collier.

Quand elle souleva sa tête appesantie.

Ce n'était déjà plus qu'un être inanimé.

Dans ce chaste baiser son âme était partie,

Et pendant un moment, tous deux avaient aimé.

Ne trouve-t-on point quelque ironie savoureuse au hasard qui a voulu que ce poème, à propos duquel on a si souvent accusé ]Musset d'immoralité, parût précisément dans l'austère Revue des Deux-Mondes ?

C'est, du reste, dans ce périodioue, que Musset publiera une grande partie de ses œuvres, et quarad' on feuillette les tables de la Revue, on est quelque peu étonné du petit nombre d'études qui y furent publiées, sur lui, après sa mort.

Il est juste d'a;i;outer que, de son vivant, Pontraartin avait évoqué à son sujet {Revue des Deux-Mondes, i"""" mars 1849) les noms d'Homère, de Benjamin Constant et de Shakespeare.

Retournons, maintenant, à l'année 1835..

Le' poète' vient de rompire' sa liaison et se met au travail : Lucie, D'eux Nuits, Barberine, le Chandelier, la Loi sur la Presse, voila une partie de l'éblouissante floraison de cette année 1835. Les Stances à la Malihran sont de l'année suivante.

Il: faut d'one en finir avec la légende de Musset, fatigué et impuissant, à la suite de chacun de ses chagrins d'amour.

Nous venons de signaler la poésie qu'il fit à propos de la discus- .sion d^'une Toi rétrograde sur la Presse.

Voyons donc un peu les idées de Musset sur le Journalisme.

Bien qu'ayant été vraiment un « professionnel »■, puisqu'il fut titulaire d'une rubrique dans le Temps, Musset n'avait que peu de tendresse pour les journalistes.

Il se souvenait probablement de certains articles qui critiquèrent âp.rement les; Contes d'Espagne,, par exemple de celui du- Globe (11) disant que ce qui frappait d'abord dans les- poésies de. Musset c'était « la laideur du fond et la fatuité de la forme ».

Aussi, dans les Secrètes pensées de Rafaël, Musset a-t-il des traits ironiques et impertinents à l.'égaxd des- journalistes- à qui" il- ceproche d'avoir pris au sérieux, la Ballade à la Limw,. qui, d'après lui, n'était qu'une «blague d'atelier». (Musset est-il, d'ailleurs, bien sincère sur ce point ? Ce n'est pas prouvé.)

Quelques années plus tard, en 1835, en sortant d""'une représentation' du Chatterton, de Vigny, Mnss^t dictas à George- Saod. uni sonnet où il traite ses anciens con'frères de «■ moueiierons^ »' :

Et si mes pleurs, ont tart devant le. pédantisrine,. Savez-vous, moucherons, ce que je voua dirai' ? (2)

Il faut lire aussi la troisième de ses Lettres d'e Dïipuis et Cotonnet (18^6).

(i.) Du. 1.7. février 1830.

(2) Cité par F'. Decori dans l'a Correspondance de Musset et Salid. Voir pliis loin la citation de la poésie de Musset Sur la Paresse.

ALFRED DE jVIUSSET I47

Néanmoins, ^lusset .avait l'âme trop généreuse ^po.ur ,ne pas être .attaclié.à la liber.té de la Presse ; et quand scelle-ci, déjà .très restreinte, fut attaquée de nouveau, il écrivit une spirituelle et courageuse ipièoe .:

Avez-vous c©n>paré «da^ns quelque théorie L'état de réplique avec la royauté ?

Avez-vous -fait nan itiêve, et dit à la {palrie Ce ,çme vpour elle un jjour \tâ\is auriez sauhaité ? Les pairs vous j.u,g.exjout, s'il plaît .à la pairie .; Sinon, c'est le paya, r-efait et recompté,

Et maintenant, arrivons aux œuvres sur lesquelles le génie de Musset a mis tout spécialement sa griffe puissante, Les Ntûts et La Confession.

Sur quatre Nuits, d-eux seuî-ement — -quoi qTi''on ait pu dire — sont inspirées par George Sand.

D'abi©xd Ja Nuit de Mai .qui parut, le -15 juin X835, dans la Rea^ue des Deux-Mondes, au moment de la rupture des deux ajmants. Elle fut, paraît-il, écrite en deux nuits et un jour. Le poète suppose qrae ila Mase J'invit-e, non point à oublier « la sainte blessure » Âxy&i il souffre, inais à se mettre au travail ; sa voix ne doit pas nest-er muette -et 'C'esit son éouloureux passé, lui-même, qui devra l'inspirer.

JMusset n'est donc ni pessimiste, ni dèsesp^éré, et ce n'est point un aveu d'impuissance qu'un poème où tous les vers sont admirables !

Puis ce sont l'épisode du Pélican et les plaintes du poète, qui trouve sa douleur si profonde quH ne veut même pas essayer de la peindre :

Liboirmie n'écrit rien sur le aable A l'heure où passe l'acjmlon.

if' ai vu le temps où nua jennesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme wn -oiseaai ; Mais j'ai souffert un dur martyre, "Et le moins que j"en pourrais dire, 'Si je l'essayais su-r ma l>'re, La briserait comme x\n roseau.

La Nuit d'Octobre (15 octobre 1837), l'un des plus beaux chants qu'ait jamais rugi une poitrine humaine, est une malédiction contre l'ancienne maîtresse :

Honte à toi qui la première M'as .appris la trahison^

148 PORTRAITS d'hier

Puis le poète s'apaise.

Aussi la fin de la Nuit d'Octobre est-elle un hymne de jeunesse et d'espoir :

— Et mantenant, blonde rêveuse, Maintenant, Muse, à nos amours !

La Nuit de Décembre, qui est de la fin de 1835, a été inspirée à Musset par la femme qu'il a mise en scène dans Emmeline.

Sur ce point il y a divergence, les uns tenant pour George Sand, les autres pour celle que nous venons d'indiquer.

Cette dernière théorie est celle de Paul de Musset (i), et, ici, c'est lui qui a raison :

Ton doux sourire a trop de patience.

Tes larmes ont trop de pitié.

En te voyant, j'aime la Providence.

Ta douleur même est sœur de ma souffrance ;

Elle ressemble à l'amitié.

Puis cette apostrophe, qui est loin d'avoir la violence de celle qu'on lit dans les deux poèmes précédents :

Partez, partez ! la Nature immortelle

N'a pas tout voulu vous donner.

Ah ! pauvre enfant, qui voulez être belle.

Et ne savez pas pardonner !

L'inspiratrice de la Nuit de Décembre fut aussi l'inspiratrice de la Lettre à Lamartine quelques mois plus tard (i^"" mars 1836). Après de grandioses et éloquentes plaintes,

Comprends-tu que dix ans ce lien nous enlace. Qu'il ne fasse dix ans qu'un seul être de deux. Puis tout à coup se brise, et, perdu dans l'espace, Nous laisse épouvantés d'avoir cru vivre heureux ?

le poète entonne un chant d'espoir :

Tu te sens le cœur pris d'un caprice de femme. Et tu dis qu'il se brise à force de souffrir. Tu demandes à Dieu de soulager ton âme : Ton âme est immortelle, et ton cœur va guérir.

Comme on le voit et comme on a déjà pu s'en rendre compte, Musset est le poète de la douleur, mais non du pessimisme.

(i) Voir la Notice placée par Paul de Musset en tête du volume des Œuvres Posthumes de son frère, dans l'édition Charpentier de 1866.

Page 1