‹ Eugène DelacroixChapitre 4 sur 45 · ALFRED DE MUSSET I · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET I

Moins de six mois ajDrès la Lettre à Lamartine paraissait la Nuit d'Août (15 avril 1836).

La Lettre à Lamartine est l'une des plus belles inspirations chrétiennes. Au contraire, la Nuit d'Août est — soit coquetterie de poète, soit éclectisme de philosophe — l'une des plus belles inspirations païennes.

C'est un hymne à l'Amour, à l'Amour seul, qui semble, au poète, la seule raison d'être et de vivre.

Aussi quand la Muse lui demande :

Et que trouveras-tu, le jour où la misère Te ramènera seul au paternel foyer

lui répond-il, dans un transport délirant :

O Aluse ! que m'importe ou la mort ou la vie ? J'aime, et je veux pâlir ; j'aime, et je veux souffrir , J'aime, et pour un baiser je donne mon génie ; J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible à tarir.

J'aime, et je veux chanter la joie et la paresse. Ma folle expérience et mes soucis d'un jour. Et je veux raconter et répéter sans cesse Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse, J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour.

Nul poète, sauf Richepin, n'a eu une inspiration aussi nettement, aussi exclusivement amoureuse.

Musset avait commencé une cinquième Xuit, la Nuit de Juin.

Il n'en a, malheureusement, écrit que quatre vers.

Telles sont, rapidement analysées, ces Nuits, qui dominent l'œuvre du poète, par la personnalité de l'inspiration, la vigueur de la pensée, la sincérité de la conception, la souplesse et la maîtrise de la forme.

Ce n'est plus l'exagération de Don- Paës, ou la fantaisie de A^amouna : Musset n'est plus un poète, c'est le Poète.

Malheureusement les Nuits ont contre elles le zèle même des admirateurs de ]\Iusset : on les aime trop !

Celui qui, le premier, a eu l'idée de porter à la scène ces dialogues écrits seulement pour le livre, celui-là a été un grand coupable.

On n'aurait jamais dû jouer les Nuits, sauf dans des circonstances exceptionnelles et avec des artistes admirables.

Au contraire, tous les amateurs en mal de planches se sont abattus sur ces malheureux ouvrages qu'ils interprètent de façon à en dégoûter à jamais le public le moins difficile.

Paix à îa bonne volonté de ces impuissances, mais, au nom de Musset, silence à leurs intempérantes ardeurs !

IijO PQJELÏJBAITS JD.HIER

Les Nuits ont eu .un épilogue.

Dans sa 'Nuit d'Octobre, le poète disait à^l'infidèle j

ife Se jkamiis de •ma mémoire, iReate d'-un -amour tn&easé.

Nëanmoins, il n'avail: pas ouMié complètement.

Et quatre ans après, en traversant la forêt de Fojntaimebleau -qiu'il avait jadis visitée avec « Elle », les souvenirs de 1833 l'ial xemantètrent au cœur, mais, cette fois, calmes et consolants, et Le i;5 février J.841 il fit paraître Souvenir :

Tout mon cœur te béiiit, honte .coo&olatrice ! Je n'aurais jamais cru que l'on pût tant soufïrir D'une telle blessur^, .et îjue .sa cicatrice Fût si douce à sentir.

Et il termine ainsi .:

Je me dis seulement : « A cette heure, en ce Hieu, Un jour, je fus aimé, j'aamais^ elle était beJle. J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle, •Et je Kempsxte à Ifein !

Cette pièce, dans l'œuvre .de Musset, .ti.éi:il la -place du Lac, chez Lamartine, ou de la Xristess£ d'Ol^mfpw., chez Hitiig©.

Elle est d"«Lilleua;s supérieure ià coes deuss: céerniêites, car Musset apparaît plus sincère que ses deux illustres collègues.

■C'*eSt tou^ouTS un jeta puéril e;t rïlusoiTe qn^ celiii des comparaisons, mais nous pourrons toujours di-ne, en -passant, que, de plus en plus, Muss'et paraît le ■]!lltis h-tmiain des trois poètes, et qu'il a su se défendre de la gloutonnei'ie'desorîpftive 'd-e L-ama-rfine et de l'exclusive no&t-a'lgie 'des somraets de Hugo.

Le second ouvrage sur lecfué'l plane la haitt'ise de Georges Saad est la 'Confession d'un enfant du sièeic, parue dans les premiers 'jours de 1836(1).

'G>n sait comliien l'œuvre fut passionnément discutée. Pour les .uns, c'est un ouvrage déclamatoire, immoral et mav^vais. Po.ur les autres, •c'est le che-f-d'œuvre de la prose au xix" siècle. La vérité se trouve entre ces deux excès.

(i) Pour la bibliographie, consulter 'la liste donnée dans TEdi lion de "Musset de a;866, Ï.EUide cnHique des 'Œntmcs ids Musset (1867, aaonyoïÊi), Ja pcDécLewsE [Bibliographie des Œuvres de Musse.t,, ,par Maurice ■.Clouard^ .Paris, .•18&3.

AEFR'ED^ DE JfU^ET TJ.l

La Confession est d'abord un précieux docurnent sur l'état d-'âme de la génération à laquelle ajppaTti'ent: Musset.

Le défeuf, con^aeré à quelques réflexions s-ur Ta- France, atr fendemaàn dés grandtes- hécat?ombe& de l'Empire, contienij d-'admirablfes pages d'histoire.

Ensuite c'est l'un des romans les plus poignantH qu'on puisse lire.

Certes, dans la foTme, il' y a, çà et là, qtierqtie déclamation' bj^ronnienne ou « rousseautiste ».

Far- esempié, dans le dernier chapitre de la troisième partie : « Ange éternel des nuits heureuses, qui racQntera ts)n siknce ? O baiser,, mystérieux. breuvage,, etc.,».. Tout cela, c'est du mauvais Rousseau-, du, Rousseau de la- N'ouzielle-Héloise,. cet orgeat à. la caaitharide L

Alais les passages de ce genre sont très, rares..

Par contre, les passages de tendresse et de charme sont beaucoup plus nombreux qu'on pourrait le croire dans une œuvre de violence. Quoi de plus exquis que ce petit tableautin où nous voyons Octave regardant le Luxembourg par une fenêtre et se souvenant de ses impressions: d'enfance ?

Quoi, de plus- chaste q,ue. la scène, où. Brigitte, siabandonne ?

Car,, si Musset, a exclusivement chaaité TAmour,. il ne fait pas oublier qu'il a fait vibrer toutes les cordes.

C'est le chantre de l'Amour ingéiui, aussi bien que celui de l'Amour jiassionné.

ExistCrt-il vers plus pudiqiies que ceux de A quai vcvcnt l'es l-Cimes filles, qui. font penser à. Psyché :

Votre taille liexible est comme un palmier vert... Qiii que ceux des- Stditces. à l'iiiwiu :

Si je vous le disais pourtant que je vous aime... ou encore, ceux du. Sonnet à J/"^*^ M....

Xon chère enfant, si belle d'ignorance, Je ne saurais, je. n'osôrai'S t'aLmer L

D'ailleurs, s'il a exalté l'Amour, il a' au-ssi montré les' ravages qu'il commet ; qu'on se souvienne dé ce passage' de Don Paes :

Amour, fléau du monde, exécrable folie

Mais, revenons à la Confession.

Les trois dernières parties' ont été inspirées par l'aventure de Venise et les déchirements qui la suivirent.

L'anecdote de la tasse de thé, oir Octave constate que Brigitte et

Smith ont bu ensemble, celle de la chevelure coupée et offerte à Octave, tout autant de points de repère précis.

Il faut ajouter que Musset a mis tous les torts de son côté avec une chevaleresque insouciance : c'était là un beau geste, dont il paraît que George Sand fut profondément émue.

C'était bien le moins !

A propos de la Confession, Paul de Musset écrit dans la Biographie d'Alfred:

« Malgré son titre, il ne faut pas chercher, dans la Confession, un document biographique. »

C'est là une indulgente parole d'aîné qui ne voudrait pas que l'on crût à la franchise de son frère : mais c'est une parole inexacte ; d'ailleurs, si précieuse que soit la Biographie^ et si touchante, on ne la doit consulter qu'avec beaucoup de circonspection.

Nous voilà arrivés à l'année 1837.

Cette année doit être comptée parmi les plus heureuses du poète.

C'est, en effet, en 1837, Q^^'i^ connut et aima la blonde et délicieuse « Inconnue » qui reçut du poète les lettres que l'on vient de publier (i).

Cette « Inconnue » n'était autre qu'Aimée d'Alton, qui, beaucoup plus tard, le 23 mai 1861, devait épouser Paul de Musset, et qui était la cousine de M"*^ Jaubert, que Musset appelait sa « marraine » .

Cette intrigue, qui eut sur le poète la plus heureuse influence, dura deux ans.

C'est à cette période de bonheur et de tranquillité qu'appartiennent la Nuit d'Octobre, dont la conclusion reposante ne s'expliquait guère jusqu'à ces temps derniers ; le Caprice; toutes ses Nouvelles, et spécialement le Fils du Titien avec les deux Sonnets qui y sont enchâssés:

Passant, qui que tu sois, si ton cœur sait aimer. Regarde ma maîtresse avant de me blâmer ;

V Espoir en Dieu, avec son passage fameux:

malgré moi, l'infini me tourmente,

Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir ;

Dupont et Durand, et le joli marivaudage qui ne fut publié qu'après sa mort :

Charmant petit moinillon blanc

Je suis vtn pauvre mendiant...

(i) Voir le Figaro, du 13 an 20 janvier 1910.

Alfred de Musset, par A Deveria.

Collection de ^1'"= Lardin de Musset.

On voit clone quelle précieuse inspiratrice fut Aimée d'Alton, précieuse et d'espèce rare, car elle n'ignorait point que le poète avait d'autres « inspirations ».

Mais, comme elle aimait, elle pardonnait ! Mieux encore, elle feignait de ne point savoir.

Pour conquérir tout à jamais le grand homme, elle lui proposa de l'épouser.

Très honnêtement, Alfred de Musset, qui était le plus galant homme qu'on put voir, refusa : mieux que personne, il savait qu'il

méritait et continuerait de mériter son surnom de « Prince Phosphore du Cœur- Volant » (i).

Tout à l'heure, nous avons parlé de ses Contes et Nouvelles. Cette partie de son œuvre ne se peaat point, évidemment, comparer aux Poésies. Mais elle contient .des passages charmants, on peut les feuilleter avec plaisir, et, derrièpe sa « barricade »,, M. Paul Bourget reconnaîtrait certainement qu'il a lu avec attention les Deii.v Maîtresses.

Pendant quelques années encore, Alfred de Musset va produire d'une façon régulière : Syh'ia, dédié à sa « marraine » :

Le meilleur de ,ma vie est passé comme tin rêve Si léger qu'il m'est cher encore...

une Soirée perdue, avec la Ijelle apostrophe à Molière:

Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie, Parlait la vérité, ta seule passion...

le Rhin allemand, qui, d'ailleurs, est loin de valoir la Marseillaise de la Paix, de Lamartine, inspirée par la même poésie allemande ; Sur la Paresse, où il montre encore quelque mauvaise humeur à l'égard du journalisme:

D'abord ce grand fléau qui nous rend tous malades, Le Seigneur Journalisme et ses pantalonnades...

Sur une morte {i^"^ octobre 1842), pièce qu'il écrivit à la suite de sa brouille avec la princesse Belgiojoso:

Elle est ,mor.te et n'a podnt vécu,, Elle faisait semblant de vivre...

Apres une lecture :

Etre admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé...

Mais, petit à petit, l'inspiration se fait plus rare (2), et ce poète de trente-quatre ans va -entrer âans la periade de la vi'eilte-sïe'! Elle date, -en eifïet, de 1844, cette poésie douloa:ireus« que Fam'l tïq pulalia que longtemps après la mort de son frère :

Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié !

'(i) 'Aimée 'd'Alton tnourut le 30 décembre i88t, quelques -m-ois après s^on mari. .(2) .««fC'egt un JEitne h©inme .d'iwn Ijean passé. » (Hjenri :H.eine.()

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