‹ Eugène DelacroixChapitre 42 sur 45 · V. — Liberté, Individualité, Sociabilité · texte numérisé non relu

V. — Liberté, Individualité, Sociabilité

Avant d'aller plus loin, tâchons d'élucider la pensée de Stirner sur quelques principes mutilés par ses critiques.

On admet a priori que Stirner ne reconnaissait que la liberté absolue. De plus, il serait antisocial, désorganisateur des liens entre les êtres humains (i). A en juger par son emploi fréquent du mot 1' « unique », équivalent de l'égoïste, on aurait raison. On ne se doute pas que si Stirner argumentait au nom de l'Unique, c'était tout simplement un procédé didactique !

Il affirme sans équivoque que toute liberté absolue en général est une chimère {L'Unique, p. 341), que « c'est par une conséquence naturelle de cette impulsion religieuse extravagante que l'on vint à élever au rang d'idéal la liberté en soi, la liberté absolue, ce qui était étaler en plein jour l'absurdité des vœux impossibles » {Id., p. 377)-

On croit généralement que chez Stirner tout se réduit à moi d'une part, à la société d'autre part : l'un ou l'autre, tel est l'antagonisme. Or, un pareil dilemme ne peut même se poser, selon Stirner.

Consultons-le encore : « La question de notre temps (la question sociale) ne sera pas soluble tant qu'on la posera ainsi : Est-ce le général ou Vindividuel qui a le droit ? Est-ce la généralité (comme l'Etat, la loi, les mœurs, la moralité, etc.) ou l'individu ? Elle ne pourra se résoudre que lorsque l'on ne demandera plus une « autorisation » et qu'on ne livrera plus uniquement combat aux privilèges...

« Vous aspirez à la liberté ? Fous ! Ayez la force, et la liberté viendra toute seule. »

Cette langue nous évoque le mot superbe de Marx, dans ses gloses sur Feuerbach, où il dit qu'il ne s'agit plus d'interpréter le monde, comme le faisaient les philosophes, mais de le changer. Les querelles d'écoles, toutes les subtilités idéalistes où se noyaient les philosophes discutant le principe, l'idée de la liberté, laissent Stirner complètement

(i) Voir le Jivre de M. Basch, par exemple.

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indifférent. Ne pouvant plus supporter ces interminables et oiseuses disputes, plus brutal que Marx, il les réfuta, invitant à changer le monde plutôt que le contempler plus ou moins philosophiquement.

D'ailleurs Stirner n'admettait point ce principe dans sa société antiautoritaire, dans son Association des Egoïste. Il dit notamment : « On ne peut nulle part éviter une certaine limitation de la liberté, car il est impossible de s'affranchir de tout; on ne peut pas voler comme un oiseau, pour la seule raison- qu'on le désire, car on ne se débarrasse pas de sa pesanteur; on ne peut pas vivre à son gré sous l'eau, etc.. L'Association ne peut naître et subsister si elle ne restreint de toutes façons la liberté. » {L'Unique, p. 376.) On voit bien que Stirner n'a pas oublié la distinction entre la nécessité et le désir.

Alais, outre les lois naturelles contre lesquelles toute révolte serait absurde, il est une chose pour laquelle Stirner n'admet aucune restriction :

« Il y a loin d'une société qui ne restreint que ma liberté à une société qui restreint mon individualité, dit Stirner. La première est une association. Mais celle qui menace l'individualité est une puissance au-dessus de moi. » Tâchons d'éclaircir cette formule. L'association, son idéal de la société future, restreint la liberté puisqu'elle n'implique pas la « liberté absolue ». Mais il n'en est pas de même pour l'individualité.

Qu'est-ce donc que cette individualité ? La force motrice qui pousse l'individu vers la satisfaction de ses besoins, — suivant Stirner, l'égoisme. La totalité des besoins non étouffés, c'est l' individualité. Cette individualité, dans l'ordre actuel, est naturellement limitée de tous les côtés. Alors, conclut Stirner, si dans l'association il y a une tendance à agir de même, c'est que l'équilibre est rompu, c'est qu'un groupe devient maître et c'est ce qu'on doit éviter. Tant qu'il existera cet état de choses, nous ne serons pas libres. Tel est le critérium de Stirner pour établir la différence entre la société autoritaire et la société sans contrainte.

— Mais, voyons, nous dira-t-on, d'après Stirner l'individu est antisocial ! — Cela est encore faux. Tout ce que demande Stirner à la société future, c'est d'être « un moyen, un instrument dont nous nous servons ».

« Une société à laquelle je m'attache m'enlève bien certaines libertés, mais en revanche, elle m'en assure d'autres. Il importe de même assez peu que je me prive moi-même (par contrat, par exemple) de telle ou telle liberté. Par contre, je défendrai jalousement mon individualité. » C'est être antisocial ? Il n'est pas difficile de reconnaître ici, rudimentaire, l'idéal anarchiste. Or, si on n'est pas du tout d'accord sur la tactique anarchiste, tous les socialistes sont convaincus que (tôt

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OU tard) l'anarchie se pourra réaliesr, et il n'}- a plus que de vieux grincheux pour l'accuser d'antisociabilité.

Le pauvre Stirner, dont on veut faire un monstre antisocial, a rêvé d'un accord harmonique, d'une société sans contrainte. «Il n'y a, évidemment, aucune raison de s'opposer à un essai d'association quel qu'il soit, mais il faut s'opposer d'autant plus énergiquement à toute résurrection de l'ancienne charge d'âme, de la tutelle, bref, au principe c[ui veut que l'on fasse de nous quelque chose. » (L'Unique, p. 292.)

Un individualiste stirnerien serait très fâché qu'on lui signalât ces trois pages où Stirner se demande comment et quand l'égoïste peut adhérer à un parti. Dans ce temps-là, il n'existait que des sociétés secrètes très autoritaires, et Stirner conclut à la nécessité d'entrer dans un parti sous la condition d'être autonome, ne pas être pour ainsi dire « saisi et enchainé » par le parti. Il avait horreur de certains usages, genre franc-maçonnique, bien surannés depuis, ce qui explique ces mots : « Je trouverai toujours assez de compagnons qui se réuniront à moi sans prêter serment à mon drapeau. » (L'Unique, p. 283.) Parfait, mais l'important, c'est de « trouver » ces compagnons.

Quant à la nécessité de l'organisation pour mener la lutte économique, Stirner ne fait aucune réserve. Il y a plus ; il ne peut concevoir l'action qu'en solidarité. Prenant pour exemple une grève de laboureurs salariés, il dit : « Il faut que tous les garçons de charrue marchent la main dans la main. Aussi, il n'y a que cet accord qui puisse donner un résultat. )> (Id., p. 330.) Plus haut, dans le dialogue qui s'engage entre le patron et le salarié : « Eh bien, moi je suis ton valet de charrue, et dorénavant je ne labourerai plus ton champ cju'au prix d'un écu par jour. — Alors, j'en prendrai un autre. — Tu n'en trouveras pas, car nous autres, laboureurs, nous ne travaillons plus dans d'autres conditions, et s'il s'en présente un qui demandera moins, qu'il prenne garde à lui ! » (Id., p. 329.)

C'est là de la bonne solidarité ; on y peut voir comme une promesse anticipée de « chasse aux renards » !

Cette mise au point était indispensable pour aborder la partie la plus importante de l'œuvre stirnerienne.

Mais signalons d'abord un fait caractéristique qui démontre suffisamment le sans-gêne des admirateurs de Stirner.

Le célèbre musicien Hans von Bùlow, adorateur de Bismark, dans un discours prononcé à Berlin, lors de la r(?consécration de la Symphonie héroïque de Beethoven a-u Premier Chancelier (Beethoven l'avait déjà consacrée à Napoléon), a parlé de Stirner à peu près en ces termes : Les trois mots : liberté, égalité et fraternité ? Des bêtises tout ça ! Stirner a démontré leur vanité. Ces mots sont changés par lui. Voici sa devise positive : Infanterie, Cavalerie, Artillerie...

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