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ANNEES D ENFANCE ET DE JEUNESSE

Le père de Richard Wagner, issu d'une famille d'employés de l'Etat et de maîtres d'école, était greffier de police. Il mourut de l'épidémie qui désola la région de Leipzig après la bataille d'octobre 18 13. WJlhelm Richard, son neuvième enfant, ne le connut donc pas; la mère se remaria dès le mois de mai 1814 avec un peintre, acteur et auteur dramatique à ses heures, Ludwig Geyer, qui s'installa avec sa nouvelle et nombreuse famille, à Dresde. Le père de Wagner avait montré, bien qu'employé et bureaucrate, certaines dispositions dramatiques, et avait même joué parfois sur des scènes d'amateurs; un de ses frères, Adolphe, était littérateur ; trois de ses filles, Rosalie, Louise et Clara, furent actrices ; la nièce de Richard, Johanna, fut une des plus illustres cantatrices du xix* siècle. Ludwig Geyer voulait qu'il fût peintre, « mais, dit Wagner, dans son Autobiographie, j'avais fort peu de dispositions pour le dessin ».

« Mon beau-père mourut assez prématurément, j'avais alors à peine sept ans. Peu de temps après sa mort, j'avais appris à jouer sur le piano Ub' iinmer Treu nnd Redlichkeit et le Jungfernkranz, alors dans toute sa nouveauté. La veille de sa mort, il me fit jouer ces deux morceaux dans la pièce voisine de sa chambre; je l'entendis alors dire à ma mère d'une voix faible :

« Aurait-il, par hasard, des dispositions pour la musique ? »

« Le lendemain matin, lorsqu'il fut mort, notre mère entra dans la chambre des enfants, et me dit :

« Il voulait faire quelque chose de toi. »

« Je me ressouviens de m'être longtemps imaginé qu'on ferait quelque chose de moi (i). »

Mais à la Kreuzschule de Dresde, à l'âge de neuf ans. le jeune Richard y commença ses humanités; on lui fit commencer aussi la

(i) Œux'rcs en prose, t. I, 19-20.

musique, comme à ses sœurs, et bientôt il se mit à tapoter l'ouverture du Freischiitz, ce qui fit dire à son maître, l'organiste Gottlieb ]\Iiiller, qu'on ne ferait rien de lui comme musicien. « De Mozart, je n'aimais que l'ouverture de la Zauberflœte ; Don Juan me déplaisait parce qu'il y avait sous la musique des paroles italiennes », dit encore Wagner dans son Autobiographie. Son admiration allait tout entière à l'œuvre allemande par excellence, le Freischiitz, alors dans toute sa nouveauté, et qui devait lui inspirer plus tard, surtout dans son exil parisien, quelques-unes de ses plus belles pages et les plus foncièrement « allemandes ».

Chaque jour, en voyant passer dans les rues de la capitale saxonne la haute silhouette Weber, — Weber, son arrière-prédécesseur à l'Opéra royal, — il était saisi d'un saint respect. A onze ans, à l'imitation des tragédies d'Apel, il écrivit sa première œuvre dramatique, Leubald, qui réunissait à peu, près tout ensemble Hatnlet et le Roi Lca-r. Puis il apprit l'anglais pour lire Shakespeare dans le texte.

En 1827, Rosalie \\'agner ayant été engagée au Théâtre municipal, toute la famille retourna à Leipzig. Richard entra à la Xikolaischule, et fut très mortifié, ayant fini sa seconde à Dresde, de rétrograder jusqu'à la troisième. « Cette circonstance, dit-il, m'aigrit tellement que, dès lors, tout mon amour pour les études philosophiques m'abandonna. » C'est alors qu'ayant entendu au Gewaudhaus les Symphonies et VEgmont de Beethoven, il voulut adjoindre de la musique à une grande tragédie qu'il projetait d'écrire. Il se plongea dans le Traité de la Basse générale, de Logier, dont « les difficultés l'excitèrent et le captivèrent ». C'est à ce moment qu'il résolut de devenir musicien.

Il lui fallut d'abord lutter contre l'opposition des siens ; néanmoins, on lui donna pour maître un bon musicien, qui eut beaucoup de mal avec lui. Wagner écrivit des ouvertures, dont l'une, « le point culminant de ses absurdités », fut exécutée au Théâtre de Leipzig, le 24 décembre 1830, sous la direction de Dorn. Cette ouverture, où la timbale jouait un rôle prépondérant, excita l'hilarité. Non rebuté par cet échec, Wagner entreprit des études régulières sous la direction du cantor Weinlig, à l'Laiiversité. Il avait dix-sept ans ; la Révolution de 1830, qui l'enthousiasmait, lui fit composer une Symphonie révolutionnaire. Ses études avec Weinlig durèrent six mois ; puis il publia, chef Breitkopf, une sonate et composa différentes œuvres, entre autres l'ouverture du Roi Esio (exécutée le 11 mars 1832 au théâtre), une seconde ouverture en ré (23 février) et une symphonie, qu'il portait à Vienne la même année.

Après Vienne, il visita Prague, où il versifia un poème d'opéra. La Noce, qu'il détruisit. La symphonie (en xit majeur), essayée à Prague par les élèves du Conservatoire, fut jouée à Leipzig, au

l68 PORTRAITS d'hier

Alusikverein, pnis au Gewandhaus (15 décembre 1832 et lo janvier 1833), et y reçut un accueil encourageant (i).

Wagner s'en fut ensuite à Wùrzbourg, chez son frère Albert, chatiteur et acteur estimé (le père de la cantatrice Johanna Jachmann Wagner) et y resta toute l'année, composant (du 6 août 1833 au !"■ janvier 1834) son premier opéra, Les Fées, dont il avait écrit le livret d'après La Femme serpent, de Gozzi.

« Beethoven et Weber étaient mes maîtres, dit-il ; il y avait beaucoup de choses réussies dans les ensembles, le finale du second acte promettait surtout un grand effet. Aux concerts, ce que je fis entendre de cet opéra à Wùrzbourg, fit plaisir. »

Refusé au théâtre de Leipzig, ce premier opéra demeura inconnu jusqu'après la mort de Wagner, et l'on vit, lors de la première représentation, à Munich, le 29 juin 1888, que, dès son premier essai de drame lyrique, Wagner faisait prévoir, de bien loin sans doute, dans le poème et parfois dans la musique, une partie de son œuvre futur.

Cet œuvre, « où nous trouvons déjà comme base de l'action un motif d'ordre purement Jutmaiii: l'idée de la rédemption, cette œuvre, où l'intrigue proprement est toute secondaire, a quelque chose de prophétique «, dit avec raison M. Chamberlain (2).

Un autre opéra suivit bientôt, La Défense d'aimer on la Novice de Païenne, imité librement de Shakespeare, dans lequel le jeune Wagner donnait libre cours aux idées ardentes de liberté que développait chez lui la decture de La Jeune Europe, de Laube, et â'ArdingheUo. idées « aiguisées par ses dispositions particulières qui l'enflammaient contre la musique allemande d'opéra, lui donna le ton pour sa conception, dirigée surtout contre l'hypocrisie puritaine conduisant à la glorification de la « libre sensualité ».

Le poème fut esquissé à Teplitz, dans l'été de 1834; en automne. Wagner devenait kapellmeister du Théâtre de Magdebourg; il y fit représenter sa Défense d'aimer, le 29 mars 1836, représentation sans lendemain, dont il a rendu un compte humoristique dans ses Ecrits (3). La troupe d'opéra de Magdebourg ayant été dispersée, le jeune kapellmeister dut se mettre en quête d'un nouveau poste ; il obtint, après un essai infructueux pour se faire jouer à Berlin, celui de kapellmeister à Kœnigsberg, où il resta environ une année. Il s'y maria

(i) Un correspondant de la Gazette musicale de Paris, qui imprime pour la première fois le nom de Wagner à cette occasion, en fit mention en ces termes : (( ... une symphonie de M. Richard Wagner, dans laquelle on a trouvé un mérite remarquable, quoique l'auteur soit à peine âgé de vingt ans. » (25 mai 1834.)

(2) Le Drame wagnérien, p. 64 et sqq. Tout le développement de cette idée par M. Chamberlain est à lire. Cf. Lichtenberger, Wagner (Paris, Alcan, igoy). p. 89.

(3) Œuvres en prose, t. I, p. 43 et sqq.

.\\ito graphe musical.

Réduction de la Bacchanale de Tau nhtruser .'\

(le 24 novembre 1836) avec une jeune actrice qu'il avait connue deux ans auparavant à Magdebourg, Alinna Planer.

Le ménage ne fut pas heureux dès ses débuts, tant à cause de sa situation matérielle que par suite des « explosions d'une jalousie intolérable » de la part du mari, ce Je souffris et fis souffrir les autres en raison- de la situation lamentable d'un intérieur sans ressources et m'enfonçai ainsi dans la misère qui a ruiné des existences par milliers (i). »

Par surcroit, le Théâtre de Koenigsberg fit faillite, et Wagner dut se réfugier quelque temps à Dresde, encore une fois à la recherche d'une position; il se fit nommer directeur de la musique au théâtre de Riga, qui venait de s'ouvrir sous la direction du poète Cari Holtei (automne 1837). Il y resta deux ans, conduisanf le répertoire, de ]^Iéhul à Boieldieu, dirigeant ses ouvertures de Christophe Colomb et Riilc

(Il Communication à mes Amis. t. I\" des Gesammelte Schriften. ^O'M la traduction paraîtra prochainement.

Britannia, et commençant un grand opéra en cinq actes. Riensi, tiré du roman de Bulwer Lytton, qu'il avait lu à Dfesde.

(( Je poursuivis la composition avec une telle fougue pendant l'hiver, qu'au printemps de 1839, les deux premiers grands actes étaient terminés. Mon traité avec le directeur du théâtre expirait à cette époque et différents événements me dégoûtèrent de rester plus longtemps à Riga.

« Depuis deux ans déjà, je nourrissais le projet d'aller à Paris. »

A l'automne, Wagner, ayant décidé sa femme à faire le voyage par mer, s'embarqua pour Londres; la traversée dura deux semaines et demie; elle fut terrible: il fallut faire relâche dans un port norvégien, et c'est pendant la navigation à travers les récifs des côtes Scandinaves, que la légende du Hollandais errant, naguère contée par Heine dans son Salon, prit, dans l'esprit du com^xisiteur-poète, « une couleur précise, originale, que seules pouvaient lui donner les aventures maritimes qu'il avait vécues » (i). Telle est l'origine du troisième opéra de Wagner, Le Hollandais volant ou Le Vaisseau fantôme.

Huit jours de repos à Londres, pendant lesquels il dut chercher à placer son ouverture Rule Britannia, Wagner débarquait à Boulogne (2) où son heureuse étoile lui faisait rencontrer Meyerbeer, relation utile en apparence, mais non suffisante pour pousser le jeune kapellmeister saxon dans le dédale parisien.

Trois années entières passées à Paris, au milieu des plus cruels soucis matériels, des besognes pseudo-musicales et littéraires les plus infimes, firent prendre à Wagner une conscience plus haute et plus précise de lui-même, et lui révélèrent sa mission. A Paris, il étudia l'Opéra, alors dans toute sa splendeur; il eut, au Conservatoire, la révélation des Symphonies de Beethoven (dont il projeta un moment d'écrire la biographie); mais il ne put rien faire jouer, sauf l'ouverture de Christophe Colomb (salle Herz, 4 février 1841).

Cependant, il terminait Riensi, écrivait une ouverture pour Faust (fin 1840) et, lorsqu'il avait quelque tranquillité d'esprit, travaillait au Hollandais volant, dont le manuscrit original porte ces notes :

A la fin de l'ouverture :

« Paris, 5 novembre 1841

Pcr aspcva ad astra.

Dieu l'a donné.

Richard Wag'ner. »

(i) Œnvrs en prose, t. I, pp. 33 et 34. Cf. la Comiuiinicatiou à mes Amis. (2) Le manuscrit de Riensi porte la date : c( Boulogne-sur-Mer, 12 septembre 539 », à la fin du deuxième acte.

A la fin du second acte :

« Demain, encore besoin d'argent. »

A la fin du troisième :

(( Meudon, 22 août 1841. Dans la gêne et les soucis. »

Rieiizi ayant été accepté par le Hoftheater de Dresde, et Le Hollandais par Aleyerbeer à Berlin, Wagner quitta Paris le y avril 1842.

« Pour la première fois, écrit-il, je vis le Rhin, avec des larmes brillantes dans les yeux, moi, pauvre musicien; je jurai fidélité éternelle à ma patrie allemande. »

Ainsi se termine la première Autobiographie de Wagner, sur le retour dans sa patrie, après l'exil parisien (i).

(i) Œuvres en prose, t. I. Cf. la Comnnmication à mes Amis et la Lettre sur la Musique, à Frédéric Villot, datée de « Paris, 15 septembre 1860 » et pubiée en tête de Quatre Poèmes d'opéras (traduction anonyme de Challemel-Lacour, parue en 1861, à la veille des représentations, à Paris, de Taniihœuser).

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