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KAPELLMEISTER ROYAL ET REVOLUTIONNAIRE

La première représentation de RienSi ou Le Dernier des Tribuns, au Théâtre royal de Dresde, avec le concours des premiers interprètes de la troupe, tels que Tichatschek et M"® Schrœder-Devrient (20 octobre 1842), fut la véritable première apparition de Wagner au théâtre.

Le succès fut immédiat, considérable et tel que, sur-le-champ, l'intendance fît mettre en répétition Le Hollandais volant, dont Wagner reprit la partition à l'Opéra de Berlin. Le 2 janvier 1843, ^^^^ ^i^^ ^^ première. « Le Hollandais volant, dit M. Chamberlain, n'est autre chose qu'une puissante réaction contre tout ce qu'il y avait d'erreur et d'insuffisance dans Rienzi. » On peut considérer son apparition comme celle du premier drame « wagnérien )). Alors que dans Rienzi, destiné au Grand-Opéra de Paris, le poète-musicien était à peu près resté dans la tradition instaurée par l'Ecole de Scribe, Meyerbeer. Halévy et consorts, « on peut le mettre en parallèle avec la Défense d'aimer et le classer parmi les œuvres où le poète l'emporte sur le musicien », dit encore M. Chamberlain, qui rappelle ces paroles du maitre : « Autant que je sache, la vie d'aucun artiste n'offre l'exemple d'un revirement aussi subit accompli dans un si court espace de temps (i). »

« Laie action touffue et une importance exagérée accordée aux détails historiques : voilà, si on considère Rienzi du point de vue du drame wagnérien, les deux vices radicaux qu'il présente. Le Hollandais volant réagit contre ces défauts en réduisant l'action extérieure à son expression la plus simple, et en la plaçant en dehors de tout cadre historique (2). )>

Au point de vue musical, Wagner commence, dans cette partition,

(i) H. St. Chamberlain, Le Drame Wagnérien, pp. 74 et 75. Wagner, Communication.

(2) H. St. Chamberlain, id., ibid... p. 76.

à rompre avec la coupe traditionnelle de l'opéra, tout au moins il en rend moins sensibles les habituelles solutions de continuité. L'emploi du leit-motif (thème conducteur ou caractéristique désignant un personnage, rappelant une situation; dont l'emploi est déjà visible chez Weber, dont l'importance est pressentie par Berlioz dans la Fantastique), Tintroduction non déguisée de la symphonie dans l'orchestre, donnant plus de liberté à la musique et faisant se mouvoir le drame comme dans une atmosphère, dans un élément sonore d'une fluidité, d'une plasticité infinies qui supprime les formes traditionnelles de l'opéra, non toutefois sans se rattacher à celles d'oeuvres bien connues du public allemand de 1840 {Freisch'ùtz, Euryanthe, de ^^^eber, Hans Heiling, Le Vauipyre, de ^Slarschner) ; la suppression des divertissements, des ensembles qui ralentissent l'action sans lui servir; en£n, « la liberté très grande de l'harmonie, l'usage un peu trop réaliste peut-être des gammes chromatiques, devaient forcément saisir l'auditeur impartial, tandis que les hommes du métier, cherchant matière à critiques, trouvaient là-même la pierre d'achoppement désirée » d ).

Poème et musique. Le Hollandais obtint plus de succès par sa nouveauté que Rienzi, et, tandis que les cinq actes du « grand opéra » n'apparaissent qu'assez tard sur d'autres scènes allemandes (21 mars 1844 à Hambourg, mars 1845 à Kœnigsberg, 26 octobre 1847 à Berlin), en une seule année, les trois actes de 1' « opéra romantique » avaient conquis les scènes de Riga, Kassel et Berlin.

La mort de Rastrelli (14 novembre 1842) laissant une vacance à la tête de l'orchestre de Dresde, Wagner recueillit tout naturellement ia succession du second chef d'orcestre, et, pendant les sept années qu'il fut l'adjoint de Reissiger, il déploya dans ces fonctions (aux appointements de 1.500 thaler, environ 5.600 francs), une activité prodigieuse, et comme chef kapellmeister. et comme artiste créateur.

Le 6 juillet 1843, à la Frauenkirche, il fait exécuter La Cène des Apôtres, scène biblique pour voix d'hommes, de sa composition. 11 dirige au théâtre Armide, Iphigénie en Aulide, dont il refond la partition, les œuvres de Weber et Marscheer, ses romantiques préférés, et aussi le répertoire italien... En décembre 1844, il compose la musique funèbre pour le retour des cendres de Weber à Dresde, auquel il s'est activement employé. Le dimanche des Rameaux de 1846, il révèle aux Dresdois la IX^ Symphonie de Beethoven, oubliée et méconnue jusque-là (2). Au printemps de 1845, il termine la partition de Tannhœiiser et La Guerre des Chanteurs à la Wartbourg, opéra romantique en trois actes, dont il dirige la première représentation.

(i) RiEMANX-HuMBERT, Dictioiiiiaim d-e Musique, p. 876, art. Wagner. (2) Voir les deux premiers volumes des Œuvres en prose. ^

le 19 octobre. Dans cette œuvre, d'inspiration purement allemande, conçue pendant le séjour à Paris, alors que Wagner étudie les défauts du « grand opéra », tout en lisant les vieilles légendes germaniques, dans cette œuvre, se précise le « système » wagnérien, mais sans atteindre encore à la perfection que son auteur ne lui donnera que dans Tristan et Isoldc, quinze ans plus tard. Nonobstant, la voie est trouvée, dans laquelle il va s'engager avec toujours plus de certitude, en composant Lohengrin (du 9 septembre 1846 au 28 aoiit 1847 — ces dates ont leur éloquence), Lohengrin ou le Chevalier an Cygne, inspiré par la légende du Graal, à laquelle Wagner devait emprunter ParsifaI, son dernier ouvrage.

« Le poème médiéval, dit-il dans sa Communication, me présentait le Lohengrin sous un double aspect mystique qui me remplissait de défiance et de cette sorte de répugnance que nous ressentons à la vue de ces images pieuses, sculptées et peinturlurées, le long des grandes routes et dans les églises d-es pays catholiques. Dès que l'impression immédiate de cette lecture se fut évanouie en moi, le type de Lohenigrin surgit devant mon esprit, durable et avec sa force croissante d'attraction; et cette force ne fit d'ailleurs que s'intesifier lorsque ]'appris à connaître le mythe de Lohengrin dans ses traits simplifiés, par conséquent dans sa signification la plus profonde, de poème réellement populaire qui lui a été restituée par les recherches mintitieuses de la moderne science des légendes.

« .. Lohengrin n'est nullement un poème issu de la seule conception chrétienne, mais bien un poème qui remonte aux origines de l'humanité; c'est une erreur grossière de notre façon de raisonner toute superficielle, que d'attribuer au christanisme pur la légende de LoJiengrin.. 5) (i) Et Wagner compare la légende du chevalier au cygne à celle de Zeus et de Sémélé. Cette trop brève citation montre combien le côté apurement humain» de cette fable l'avait séduit et comme après Tannhœuser, où il avait mêlé le chrétien au païen et mis toute la dose possible de merveilleux sans pouvoir éluder les contingences historiques, il se jette sur ce sujet qui répond à son idéal présent.

Des fragments de Lohengrin furent exécutés, le 22 septembre, au concer donné à l'occasion du 300'' anniversaire de la création de la Chapelle royale de Dresde (2), et la pièce était inscrite sur le « plan » de la saison 1848-49; mais le peu de succès remporté par ce fragment (la fin du premier acte, depuis le jugement de Dieu) l'en fit retirer par l'intendance.

( '-) Communication à mes Amis, Cf. Revue d'Art dramatique, 15 mai 1902, La Première de Lohengrin.

(2) \'oir dans les Œuvres en prose, t. II. le discours prononcé par Wagner à cette occasion.

RICHARD WAGXER I7:

Cependant les événements politiques attiraient l'attention du kapellnieister saxon. La Révolution de Février avait trouvé tui terrain favorable en Allemagne ; partout des mouvements populaires ^lant quelquefois jusqu'à l'émeute soulignaient les délibérations du Parlement de Francfort et agitaient les peuples germaniques, en faveur de la Liberté et de l'Unité de l'Allemagne.

Wagner, gagné aux idées nouvelles, qui lui semblaient favorables à ses conceptions révolutionnaires en art, prononçait, le 14 juin 1848. au V aterlandsverein de Dresde, un dicours « patriotique » dans lequel il préconisait la République, mais une République de sa façon — avec le roi de Saxe à sa tête (ne fallait-il pas garder sa place de kapellmeister -« royal » ?) comme étant le plus noble et le plus digne de tous les citoyens. Il collaborait aux J'olksblœtter du musicien et révolutionnaire Rœckel, adressait, dans le même temps, un Projet de Théâtre N^atioiial allemand pour le royaume de Saxe, au ministre Oberlasnder, projet dédaigné comme de juste par les bureaux, et dans lequel on voit poindre très nettement déjà l'idée de Bayreuth (i).

Des tiraillements avec l'intendant, M. de Lùttichau qui, entre autres petites vexations, lui refusa même « un petit congé » pour aller entendre Tan-nhœnser à Weimar, sous la direction de Liszt (16 février 1849); des jalousies plus ou moins ostensibles contre l'actif et entreprenant chef d'orchestre, la conviction de son quasi-isolement comme artiste, tout contribuait à jeter Wagner dans l'opposition radicale, puis dans la Révolution.

Aussi, lorsque refusant de reconnaître la Constitution de l'Empire votée à Francfort le 26 avril, le gouvernement réactionnaire de ]\L von Beust dissout la Chambre saxonne, le 28, le peuple se soulève: du 3 au 8 mai, la Révolution est maîtresse de la capitale, et ce n'est qu'avec le concours des troupes prussiennes qu'elle est vaincue par la réaction. Le gouvernement provisoire qui s'est formé avec les députés Tzschirner, Todt et Heubner, et le -proscrit russe Bakounine, s'enfuit le 8, à Freiberg, puis à Chemnitz ; la réaction triomphe, les conseils de guerre fonctionnent.

On a écrit abondamment sur \\'agner révolutionnaire pour savoir si sa participation aux journées de mai 49 fut effective on non; sur le mandat d'arrestation décerné contre lui par la police saxonne, sur le garçon pâtissier Woldemar Wagner, poursuivi comme incendiaire, que de Beust, dans ses Mémoires, feint de confondre avec Richard. Des wagnériens bien pensants se sont efforcés d'atténuer les faits, de montrer que le futur ami de Louis II fut un révolutionnaire malgré lui, toujours bon et loyal sujet de son roi, d'effacer cette c tache »

(i) Voir ce dicours et ce Projet dans le tome II des Œuvres en pr9sc.

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qui, à leur sens, gâte l'harmonie de sa vie; de même que d'autres, wagnériens ou berlioziens non moins bien pensants, se sont efforcés et s'efforceront encore de prouver que les deux maîtres furent toujours bons amis, que leurs génies se comprenaient, que <( leurs aspérités s'emboîtaient », selon l'expression même de Wagner.

Miili' oliné Ziveck !

Zzi'angvoUc Plage !

comme dit Mime au début de Siegfried.

La vérité des faits est connue dans tous ses détails (i) ; il n'y a pas à y revenir : favorable aux idées nouvelles, ou du moins au mouvement qu'elles engendrèrent, et dont Wagner espérait voir sortir un monde nouveau conforme, attentif surtout à ses aspirations d'artiste et d'homme de théâtre, il se jette hardiment dans le parti avancé, de même que son ami Semper, architecte « royal » comme il était kapellmeister « royal » ; comme des centaine d'autres intellectuels et « bourgeois » allemands qui, après 49, se réfugièrent en Suisse, en France, en Angleterre, avant d'aller, en grand nombre, germaniser l'Amérique du Nord. Que ceux qui se donnent tant de mal pour l'excuser ou l'innocenter, ou font tant d'esprit, comme nos anciennes revues musicales françaises — le sénile Ménestrel entre autres — pour « blaguer » les idées politiques ou sociales de Wagner en prennent leur parti : Wagner fut révolutionnaire, dans le plus beau et le plus large sens du mot, et comme homme et comme artiste. Sa participation aux journées sanglantes de mai 49 ne fut ni fortuite ni forcée; elle se borne d'ailleurs à avoir sonné le tocsin, du haut du Kreuzthurm, à s'être improvisé le « directeur musical de la Révolution » de Dresde. Mais, en effet, il ne s'occupa jamais de politique (2) et ne fut jamais un « politicien » ; et il a pu écrire avec vérité dans sa Coininuiiicatiou à ses amis :

« A proprement parler, je ne me suis jamais occupé de politique. Je me souviens aujourd'hui d'avoir tourné mon attention vers les phénomènes du monde politique qu'autant que se manifestait -en eux l'esprit de la Révolution, c'est-à-dire lorsque la nature purement humaine se soulevait contre le formalisme politico-juridique; dans ce

(i) Voir notamment la traduction d'Art et Révolution, avec préface par J. Mes- NiL. Aux Temps nouveaux. Bruxelles, 1898 et la petite brochure de William Aston Ellis, 1849, A Vindication (Londres, 1892) traduite en allemand et complétée par H. von Wolzogen, 1849. Der Aufstand in Drcsden (Leipzig, 1893).

(2) Pendant l'année 1848-49, ain.si que le fait remarquer H. v. Wolzogen (p. 29) Vv'agner commença deu.x drames : La Mort de Siegfried et Frédéric Barhcrousse, esquissa le plan de la Tétralogie et de Jésus de Nazareth. « Singulières occupations pour un démagogue de profession ! »

WA^n09,

Caritature de Wiigiier.

sens, une affaire criminelle avait pour moi le même intérêt qu'une action politique. Je ne pouvais prendre parti que pour les opprimés, et cela d'autant que ce parti résistait à quelque oppression ; il ne m'est jamais arrivé de quitter un parti-pris pour l'amour d'une idée quelconque de politique constructive. De sorte que ma participation au monde des phénomènes politiques a toujours été de nature artistique en ce sens que, sous son extériorisation formelle, je ne regardais que son contenu purement humain; seulement, si, des phénomènes, je pouvais dissocier ce formel, comme cela se dégage des points de droit juridico-traditionnels, et si je pouvais atteindre le noyau qui y est renfermé comme essence purement humaine, alors seulement ils pouvaient gagner ma sympathie; car ici je voyais exactement la même nécessité qui me chassait en tant qu'artiste de la pire forme sensuelle du présent vers l'acquisition d'une nouvelle création sea-

178 PORTRAITS d'hier

sible adéquate à la véritable essence humaine — création (jui ne peut être atteinte que précisément par l'anéantissement de la forme sensible du présent, donc par la Révolution.

« Ainsi, de mon point de vue artistique et surtout sur la route indiquée de la réflexion sur la transformation du Théâtre (i), j'en étais arrivé à reconnaître la nécessité absolue de l'éruption révolutionaaire de 1848. La direction politique formelle alors — et surtout en Allemagne — que suivit le flot du courant, ne m'iliusionna guère sur la véritable nature de la Révolution ; et partant, dès le début, m'empêcha d'y prendre, même de loin, une participation quelconque. J'entrepris de rédiger un plan détaillé de réorganisation du théâtre afin de me présenter bien armé avec lui, lorsque la question révolutionnaire en arriverait à cette institution... (2). »

Ayant pu fuir de Dresde au moment oiî la répression allait commencer, Wagner se rendit chez Liszt, à Weimar, où il arriva le 13 mai 1849. Le lendemain, Liszt écrivait à son fidèle secrétaire Belloni : « Richard Wagner, kapellmeister de Dresde, est ici. C'est un génie digne d'admiration, oui, un génie si trépantique, tel qu'il en faut pour ce pays, une nouvelle et brillante apparition de l'art. ... Peutêtre ira-t-il à Londres (3) ? »

Peut-être, en efïet, Wagner eut-il l'intention de gagner l'Angleterre, car le sol de l'Allemagne était trop brillant pour lui. Muni d'un passeport au nom d'un docteur Widemann, que lui avait procuré un ami de Liszt, O. L. B. Wolf, il débarquait le 19 à Rorschah et le lendemain à Zurich; puis partant pour Paris, où nous le trouvons le 5 juin, un mois après la Révolution de Dresde.

Alors commença l'exil^ la période la plus féconde de l'existence de ^^'agner, qui ne prit fin que le jour où l'envoyé du roi de Bavière, M. von Pfistermeister ayant trouvé, à Stuttgart, l'ancien chef d'orchestre roval saxon, l'emmena immédiatement â Munich.

(i) J'insiste précisément sur cela parce que ceux qui ont insisté là-dessus avec tant de mauvais goût se sont moqués de moi en me qualifiant de « révolutionnaire en faveur du Théâtre » (Note de Wagner).

(2) Communications à mes amis, Gesammelte Schriften, t. IV, pp. 308-309.

(3) La Mara, Lisst's Briefe, I, n° 58, lettre de Weimar, 14 mai 1849. Cf. Corresp. de Wagner et de Liszt, t. I trad. fr%nç., p. 16 et suiv Pour tout ce qui suit, il est indispensable de se reporter aux différents recueils de lettres de Wagner (à ses amis de Dresde, à sa femme, à M™*^ Wesendanck, à Liszt, etc.") et à l'immense, universelle correspondance de Liszt et de ses amis qu'a publiée M""" La Mara (Breitkopî et Haertel éditeurs, à Leipzig ; une quinzaine de volumes). On lira avec intérêt aussi la série d'articles publiés dans le Temps par M. Pierre Lalo sur Wagner et l'Amitié, Wagner et l'Amour, du 3 septembre au 15 octobre 1907. Voir aussi R. Wagnr et le poète Georges Herzvegh, dans la Revue Bleue de 1904. dans le Wcekly Critical Review, sept. -octobre 1903, par J.-G. Prod'homme.

l'exil

Deux noms résument cette période : celui de Franz Liszt, et celui de ^lathilde Wesendonck. Franz Liszt, l'ami incomparable, inlassable, discret bienfaiteur et soutien du proscrit ; M"* Wesendonck. l'amie, l'inspiratrice, la collaboratrice à qui nous devons l'immortel Tr/^ /oh (i). C'est vers Liszt, qu'immédiatement après avoir quitté Dresde, se tourne la pensée de Wagner ; c'est à \\'eimar qu'il se réfugie d'instinct. Et lorsque le lien, fragile de plus en plus, qui le rattache encore à sa femme se relâche et se brise une première fois, c'est vers l'amie de l'exil que sans cesse va son cœur et son âme d'artiste. Nous ne pouvons ici qu'indiquer cette double influence de l'amitié et de l'amour, sous laquelle furent conçues les œuvres de la seconde « manière » de Wagner: Tristan et Isoldc, V Anneau dit XihcUng, les Maitres-Chantcnrs, Parsifal.

Après un mois (juin 1849) passé à Paris, pendant lequel il écridt sa première brochure théorique : VArt et la Révolution, destinée dans sa pensée au National, Wagner regagna Zurich où sa temme, grâce aux subsides de Liszt peut-être, vint le rejoindre. Pendant les premières années de son séjour, Wagner s'y occupa surtout de littérature. En même temps il faisait, devant un auditoire choisi, des causeries sur l'art dramatique, préparant son œuvre théorique capitale, Oper und Drama. Il dirigeait plusieurs concerts de la Société de musique et, tout un hiver, il s'occupa de l'Actientheater de Zurich, dont Hans von Biilow et Cari Ritter, ses élèves, étaient alors chefs d'orchestre.

A Zurich, ville universitaire aux portes de l'Allemagne, de nombreux révolutionnaires avaient trouvé asile. Semper. l'architecte futur de Bayreuth, s'y retrouvait avec son ami le kapellmeister saxon ; il

(i) Voir la Correspondance entre Wagner et Lis~t (2 vol.). et les Lettres à Mathildc Wesendonck (2 vol.). >

lOO PORTRAITS D HIER

devint professeur au Polytechnikum, comme le Français Challemel- Lacour, futur traducteur des Quatre Pocutcs d'opéra; Jacob A^enedey, l'écrivain militaire Rùstow ; François et Elisa Wille, qui a laissé d'intéressants souvenirs sur Wagner ; le poète Georg Herwegh ; le germaniste Ettmiiller, qui fut, pqur le futur auteur de l'Anv.cau de Nihclung, autant un professeur qu'un ami ; il lui donnait des leçons sur l'Edda, sur l'allitération et autres sujets philologiques.

La période de Zurich, qui s'étend du mois de juillet 1849 au mois d'aoijt 1858, fut la plus féconde et la plus décisive de la vie artistique de Wagner; celle pendant laquelle il lança par le monde ses écrits théoriques les plus importants, destinés à faire naître tant de discussions, avant de donner naissance, non seulement en musique, non seulement au théâtre, mais dans la culture universelle, un art nouveau, l'art wagnérien.

Coup sur coup parurent: Art et Révolution, l'Œuvre d'Art de l'Avenir, dont on forgea la « spirituelle » expression de « musique de l'avenir»; Opéra et Drame, l'œuvre capitale; l'autobiographie, la confession plutôt, intitulée : Communication à mes Amis, en tête de Trois Poèmes d'Opéra. Ajoutons la publication, en 1850, d'une Histoire universelle d'après la Légende, les Wihelungen, écrite en 1848; et, de la même époque, le Mythe des Nibelungen « considéré comme* esquisse d'un drame )/. Enfin, le Judaïsme en Musique, brochure qui fit un certain bruit par la suite.

Comme poète, Wagner terminait à Zurich, au début de 1853, le poème de la Tétralogie et en faisait distribuer (fin février) un tirage très limité à ses intimes. Bientôt après, il fit pour la première fois connaissance avec la philosophie de Schopenhauer, qui devait exercer sur lui et sur son œuvre une influence si profonde. Un jour, sur le bureau de Herwegh, il trouva les Parer ga et Paraliponiena, qui venaient de paraître. Il ouvrit le livre et se mit à rire aux éclats ; il était tombé sur le passage contre les femmes : « Il faut qu'il ait connu Minna, celui-là ! » s'écrie-t-il. Dès lors, ayant lu toutes les œuvres du philosophe, il devint un de ses plus ardents adeptes.

Les 18, 20 et 22 mai 1853, eurent lieu, à l'iancien théâtre de Zurich, les mémorables concerts wagnériens dirigés par le maître lui-même. Le succès fut très grand. En mai 1854, le RJieingold, prologue de l'Anneau, était terminé, et Wagner en faisait une lecture devant ses amis. Le 16 février suivant, avait lieu, au théâtre de Zurich, la première de Tannhœuser, suivie de trois autres représentations. Ce résultat encouragea Wagner à terminer la Walkiire, première journée de l'Anneau, dont il donna une audition à ses amis, à l'hôtel Baur (22 octobre 1856). Liszt était venu de Weimar, Liszt, dont l'infatigable dévouement avait donné pour la première fois Lohengrin à Weimar (28 août 1850, pour l'inauguration de statue de Herder, et

le centenaire de Gœthej, et l'avait fait, lentement, il est vrai, adopter par quelques scènes allemandes. Il avait écrit, en outre, une brochure en français, exclusivement consacrée aux deux grands opéras de \\'agner: Tannhœuser et Lohengrin.

L'hiver de 1856-57 fut en grande partie consacré à la composition de Siegfried, seconde « journée » de l'Anneau {le Rheingold date de l'hiver 1853-54, la WalkUre du deuxième semestre 1857). Soudain, Wagner déclara qu'il ne pouvait plus travailler dans la maison qu'il habitait, parce qu'un serrurier, installé dans le voisinage, l'énervait du bruit de ses limes et de ses marteaux.

« Mais, brave homme, cessez donc votre bruit, lui dit vui jour Wagner. Je ne peux pas travailler dans ces conditions-là. — ^Monsieur le kapellmeister, répondit l'autre en haussant les épaules, vous battez bien la mesure, et je ne vous en empêche pas. » Mais ce brave Suisse ne voulant rien entendre, W^agner se mit en quête d'un autre domicile.

Un riche américain-allemand, admirateur du compositeur exilé, Otto Wesendonck possédait une superbe propriété au faubourg d'Enge, qu'il habitait avec sa jeune femme, âgée de vingt-quatre ans, et ses enfants. Il y avait à une extrémité du parc un beau logis d'intendant, ]\I. Wesendonck le fît aménager rapidement et le mit à la disposition de Wagner, qui accepta sans se faire prier. Quelques jours après, M™ ]\Iinna, son mari, leur chien Peps et leur perroquet Jaquot en prenaient possession; dans cet «asile» commença pour le compositeur une vie heureuse et sans souci. Le 28 juin, Liszt lui ayant demandé son adresse, il répondait par ce post-scriptum: « En ce qui concerne mon adresse, les aveugles de « Zurich » connaissent mon pas. Quant au Tristan, le silence le plus absolu ».

C'est dans 1' « asile ». en effet, que naquit le prodigietix Tristan, conçu sous l'influence de ^NI™ \\'esendonck. Peu à peu. la fréquentation de cette jeune femme, en qui \\'agner avait trouvé 1' « âme sœur », à laquelle il jouait ses œuvres, lettre morte pour la pauvre Minna Planer ; qui elle-même était poète, et dont il mettait en musique cinq lieder, dont deux au moins sont des esquisses musicales pour Tristan; peu à peu, cette amitié était devenue passion. Cependant ils y résistèrent tous deux, retenus par le devoir. ]\I™^ \\'esendonck n'eût pas voulu trahir la confiance de son mari, non plus que \\'agner celle de sa pauvre femme, souffrante et jalouse, mais bonne et dévouée, et Cjui déjà avait supporté vaillamment vingt années de misères avec son mari. De cette lutte sourde et déchirante naquit l'idée de Tristan, dont le premier acte fut composé, à Zurich, d'octobre 18^7 à janvier

Mais Minna avait des soupçons. Elle intercepta une lettre de M"* Wesendonck, elle la lut et, suivant sa propre expres.sion, « fit du

« tapage », menaçant M"* Wesendonck d'un scandale. Elle-même tomba maJade et fut transportée à Brestenbourg, en /\rgovie. En vain, les amis essayèrent d'étouffer le scandale; la rupture était inévitable. Wagner quitta Zurich, seul, pour Venise, où il arriva au commencement de septembre.

Comment sortir de cette situation? Ils s'arrêtèrent au seul parti possible, écrit M. H. Lichtenberger : le renoncement définitif et total... Nous voyons Wagner, l'âme meurtrie, quitter volontairement et lX)ur toujours « l'Asile » oiî il croyait avoir fondé son foyer, rompre à jamais le lien précaire qui l'unissait encore à sa femme, s'arracher en même temps du voisinage de son amie, chercher dans la solitude la guérison et l'apaisement. Ainsi il s'est surmonté, « dépassé ». achetant au prix de la résignation absolue lé droit de revoir ensuite, le front haut, celle dont la destinée le séparait si douloureusement ici-bas (i) ».

De cet épisode de sa vie si mouvementée, de cette passion que Wagner conçut pour la femme de son hôte, il nous reste aujourd'hui un journal et une correspondance, révélés ces dernières années, et cette partition de Tristan et Iseiilt, qui semblait énigmatique, mystérieuse, avant que ces écrits intimes ne fussent divulgués. «

Le second acte de Tristan fut écrit aussitôt après la séparation, le « renoncement », à Venise. « Quelle musique cela devient ! s'écritil un jour, s'adressant à l'amie de Zurich. Toute ma vie je pourrais ne plus travailler qu'à cette musique. Jamais, jusqu'à présent, je n'ai rien fait de tel... (2). » La partition était terminée l'année suivante à Lucerne.

Pendant ce temps, Lohengrin et Tannhœuser conquéraient peu à peu les scènes allemandes et autrichiennes, grâce au dévouement et à l'activité de Liszt et de partisans tels que le jeune kapellmeister Hans von Bùlow, le chanteur Tichatscheck, et autres plus obscurs.

Le wagnérisme était désormais créé, avec ses partisans passionnés et ses adversaires acharnés, les uns et les autres suscités tant par les œuvres, encore peu révolutionnaires, du compositeur saxon, que par ses écrits théoriques, dont les idées commençaient à se faire connaître dans la presse musicale qui, d'ailleurs, ne les reproduisait pas toujours avec une bien grande fidélité. Tandis que Wagner, errant autour des

(i) Il faut noter, pendant la période de Zurich, le voyage de Wagner à Londres, où il dirigea en 1855, des concerts à la Philharmonie Society, où il rencontra Berlioz, engagé par la New Philharmonie ; puis un séjour à Paris, en janvierfévrier 1858, peu de temps par conséquent avant Téclatante rupture occasionnée par M'"<^ Wagner.

(2) « Le fatal Tristan, que je n'aime pas du tout, écrit Minna de son côté, semble ne pouvoir être appelé à la vie qu'après de longues interruptions et fatigues. » (Lettre à une amie, du 29 décembre.)

frontières de la « Confédération germanique », la dotak de ses plus parfaits chefs-d'œuvres lyriques.

« Ah ! comme je suis plein d'enthousiasme pour la Confédération germanique de la nation allemande ! s'écrie-t-il avec une ironique tristesse. Pour Dieu, que Louis-Napoléon n'aille pas porter une main criminelle sur cette chère Confédération ; je serais trop malheureux si l'on y changeait quelque chose! Du reste, je suis curieux de voir ce qu'il en sera de cette émigration à Paris que j'ai en tête. C'est pourtant terriblement antipatriotique de vouloir s'arranger une existence agréable au cœur même du pays de l'ennemi de la nation germanique. Ces bons Allemands devraient, en vérité, faire quelque chose pour épargner cette horrible épreuve au plus germanique de tous les compositeurs d'opéras germaniques. Du reste, à Paris, je pourrais très gentiment voir mes ressources coupées du côtr de l'Allemagne : et pourtant, à Paris, je serai à même de solliciter en très haut lieu le droit de m'établir à demeure en France, car mon séjour en Suisse tire à sa tin. L'Allemagne veut donc me jeter de force dans les bras de son ennemi. Soit, j'accepte la situation. Mais il se peut aussi qu'en automne j'aille en Amérique pour y passer six mois; on me fait là-bas des offres que décemment je ne puis dédaigner, étant donné l'intérêt que me porte la Confédération germanique. Cela pourrait bien se décider prochainement (i). »

Désormais, l'idée de conquérir Paris s'impose à l'esprit de Wagner, et Liszt ne le dissuade pas de s'installer — au contraire — dans ce Paris où le petit kapellmeister de Riga était venu s'échouer vingt ans auparavant. Mais cette fois, ce n'est pas dans un modeste logement des Halles, rue de la Tonnellerie, qu'il descend, mais en pleins Champs-Elysées, avenue Matignon, et bientôt il loue, près de l'avenue du Bois-de-Boulogne, rue Newton, un hôtel particulier, que vient de quitter le romancier Octave Feuillet.

« Dans cette demeure tranquille, écrit un contemporain, il vivait très- modestement. \''oi5in du Bois de Boulogne, il ne sortait guère que pour y aller faire une promenade quotidienne, accompagné d'un i)etit chien très vif, qu'il aimait à voir sautiller autour de lui. Le reste du jour se passait à collaborer d'arrache-pied avec Edmond Roche à la traduction française de Tannhœuser. Dans les intervalles, il se consacrait à la tétralogie, mettant la dernière main à l'orchestration de cette œuvre gigantesque, déjà presque entièrement achevée à cette époque.

« Sa première femme habitait avec lui et soignait le ménage. C'était une personne d'aspect bourgeois, très simple, qui s'effaçait le plus qu'elle pouvait.

(Il Lettre à Liszt, de Lucenie, 3 mai 1859.

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(( Le soir, -et particulièrement le mercredi, il recevait quelques rars amis. Ils étaient bien, une douzaine, je crois, ceux dont en ce temps-là il n'était pas méconnu et qui allaient le trouver dans sa solitude. Te citerai : Gasperini, Ed. Roche, Villot, Hans de Biilow, Champfleury. G. Doré, Lacombe, Stephen Heller, Emile Ollivier et sa jeune femme (la fille de Liszt) (i). » Ajoutons encore Berlioz, Jules Ferry, Em. Perrin, Ch. de Lorbac, Ch. Baudelaire et Léon Leroy (2).

Trois concerts donnés au Théâtre Italien (25 janvier, i^'' et 8 février 1860), dans le but de préparer les Parisiens à l'audition de son Taniihœuser, que TOpéra allait monter, grâce à l'influence de la princesse de Metter-nich, furent dirigés par Wagner lui-même. L'histoire en a été contée dans tous ses détails par AI. G. Servières (3). Le succès de ces trois séances, dont le déficit, une dizaine de mille francs, fut payé par M™® de Moukhanofï, fut limité à quelques partisans plus ou moins enthousiastes, tels que Gasperini, Baudelaire, Champfleury, Reyer. On se rappelle surtout, aujourd'hui, le terrible feuilleton de Berlioz, sur l'Ecole de l'avenir, qui amena la brouille définitive des deux compositeurs maudits.

Enfin, après cent-soixante-quatre répétitions, Tannhœiiser fut joué, le 13 mars 1861, et sifflé furieusement par une cabale des gens du monde, de membres du Jockey-Club surtout, qui rendit presque impossible l'audition de l'Opéra. Après trois représentations, Wagner retira sa partition, et Berlioz pouvait écrire patriotiquement : « Je suis splendidement vengé. »

Pensant trouver à Vienne un foyer pour son art et faire représenter Tristan, Wagner partit pour l'Autriche ; mais, après soixante-dix-sept répétitions, il lui fallut renoncer à cet espoir. Il revint alors incognito, à' Paris où il passa les mois de décembre et janvier 1861-62, travaillant au poème des Ad aîtr es-Chanteurs de Nûrenberg, dont le sujet, sorte de contre-partie de Tannhœuser ou la Guerre des Chanteurs à la IVarthourg, le hantait depuis une quinzaine d'années.

Du quai Voltaire, où il s'est logé, il écrit à sa femme, le 15 décembre :

« C'est drôle qu'ici, à Paris, en face des Tuileries et du Louvre, je m'occupe de mes Maîtres-Chanteurs de Nurenb^rg; je ne peux m'empêcher souvent d'en rire aux éclats, quand je regarde dehors. » Et il envoie à « sa chère Minna » des échantillons de son poème.

d) E. MiCHOTTE. La l'isitc de Wagner à Rossini {Paris. iSôo, pp. lo-ii) Paris. Fischbacher, 1906.

(2) G. Servières, R. Wagner jugé en France, Paris,, Librairie Illustrée, s. d. [1887].

{3' L'amnistie lui avait rouvert les frontières allemandes (à l'exception de la Saxe), et Wagner en avait profité, dans l'été de 1860, avant de faire commencer les études à l'Opéra, pour aller visiter les bords du Rhin.

Après Paris, il revient aux bords du Rhin, à Biberich, continuant à travailler à sa partition ; il y passa toute l'année ; en novembre, il se retrouvait à Vienne, et en mars 1863, il était en Russie, donnant des concerts à Moscou et Pétersbourg. 11 revint ensuite en Autriche.

yiâis cette vie de donneur de concerts l'excède et le fatigue; les soucis matériels l'accablent ; poursuivi par ses créanciers, à Penzig, il regagne la Suisse. Nous savons par les Souvenirs de ^M'"** Elisa Wille, qu'il habita presque caché à Mariafeld. 11 comptait sur l'appui des Wille et des Wesendonck pour se tirer d'affaire. 11 fut déçu dans ce double espoir. 11 ne savait plus que devenir; on lui prête le projet de traverser l'Atlantique, à la conquête de dollars yankees. En avril 1864, il se trouvait à Stuttgart, sur le point de rentrer en Suisse. C'est là que M. de Pfistermeister, l'envoyé du jeune roi de Bavière, Louis 11, qui l'avait cherché vainement à \^ienne et à Mariafeld, le rencontra enfin.

Le rêve du génie commençait à se réaliser.

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