LE TRIOMPHE
Le jeune roi de Bavière, Louis II, qui venait de monter sur 'e trône, était enthousiaste des œuvres wagnériennes qu'il lui avait été donné d'entendre II s'était promis qu'aussitôt roi, il appellerait l'auteur à Munich, et ce fut une de ses premières préoccupations que de mander Wagner auprès de lui.
« Vous savez, écrit le maître à ses amis Wille, que le jeune roi de Bavière m'a fait appeler; aujourd'hui, je dois être conduit chez lui. Il est, pour son malheur, si beau, si riche d'esprit et de cœur, si splendidement doué, que sa vie, je le crains, s'écoulera comme le rêve fugitif d'un dieu dans ce monde où règne la vulgarité. Il m'aime avec l'intensité et la ferveur d'un premier amour : il sait tout de moi : il me comprend comme ma propre âme. Il veut que je reste toujours auprès de lui, que je travaille, que je me repose, que je fasse jouer mes œuvres. Il me donnera tout ce dont j'ai besoin. Je dois achever les Nibeliingen et il les fera représenter selon mes volontés. Je serai mon maître absolu, non plus chef d'orchestre, mais uniquement moi-même et son ami. Que dites- vous de cela? Est-ce que tout cela peut être autre chose qu'un rêve?... Mon bonheur est si grand que j'en suis tout anéanti. »
Au début, tout alla bien. Wagner remit en scène Tannhœuscr, déjà inscrit au répertoire du Hoftheater de Munich, et fit jouer Le Hollandais (4 décembre 1864), puis il fit mettre à l'étude Tristan et Iseult, tandis que son ami Gottfried Semper, avec qui il avait déjà discuté longuement ses plans de théâtre, fut appelé à Munich et reçu par le roi. Son projet d'un Nihelungentheatcr fut adopté, et la maquette exposée publiquement. En même temps, reprenant ses projets de théâtre allemand, que ni Dresde, ni Zurich, ni Vienne n'avaient pu réaliser, Wagner plaçait à la tête de l'orchestre munichois son ami Hans von Bùlow et réorganisait le Conservatoire.
La première représentation de Tristan (lO juin 1865) avec Schnorr voii Carolsfeld et sa femme, venus de Dresde, fit une grande impression sur les spectateurs, mais quatre représentations seulement en furent données à cette époque, et il ne fallut pas moins de onze ans avant qu'un second théâtre, l'Opéra de Berlin, se décidât à le monter. Dans cet ouvrage, le premier de sa seconde « manière » qu'il offrit au public, Wagner avait poussé, comme dans les M aîtres-Chaiiteurs , son « système » jusqu'aux dernières limites du possible. Tristan et les Maîtres, plus peut-être que la Tétralogie, et avec une unité de conception, d'exécution surtout plus égale, sont et resteront les prototypes les plus parfaits de son théâtre. Dans Tristan, la simplification est poussée à l'extrême limite possible, et l'emploi constant du leit-motif, de la mélodie continue, marque bien la volonté de \\'agner de rompre absolument avec les errements de l'opéra, avec son propre passé artistique.
]\Iais l'heure du triomphe final n'avait pas encore sonné, et de nouvelles épreuves, d'autant plus cruelles qu'il croyait toucher au terme de ses tribulations, attendaient encore le « favori » du roi de Bavière. Les prodigalités du jeune roi en faveur de Wagner et de son art émurent bientôt l'opinion publique, excitée par la presse et par le parti des mécontents ; et ^^'agner, comme naguère, au temps de- Louis P""^ Lola ^Montes, excita à tel point le mécontentement populaire qu'il dut quitter ]\lunich (décembre 1865). C'est alors que le poète George Herweg lui adressa cette éloquente satire :
. . . Les Philistins, à l'œil mauvais, crachent dans les sources les plus pures. Aucune beauté n'émeut leur épidémie épais. L'horizon de leur Hofbrseu, tu le dépasses, intrépide, Et comme Lola Montés, tu es la terreur de ces bourgeois. « Dire qu'un étranger se permet de gaspiller de telles sommes ! A Semper, il a commandé une nouvelle Comédie ! La scène où Robert, le Prophète, le Trouvère
Ravissent le public munichois, n'est-ce donc qu'une baraque de foire? Le grand \'asco faisant le tour du monde n'y crierait plus ! Mais, patience — tu feras fiasco, génie sans feu ni lieu. Oui, malgré tous tes trucs, nous te salerons ta soupe, Demain, à coups de sifflet, tu seras expulsé. En avant le Club des Fran-
[ziskaner ! »
Ainsi, en prose et en vers, hurle le farouche Bayouvar,
Et les conseillers intimes gémissent: a La Bavière est en danger! ->
Comme ces fous t'en veuJent, comme la plèbe est mécontente,
Et comme ils t'inondent de boue !
Pour une fois que les chameaux du Chah sont arrivés à temps,
Avant que Firdousi n'ait exhalé son âme en peine et tourment.-
Pour une fois que la pluie d'or tombe aux mains de l'artiste...
Ruine donc tous les rois de la terre ! Qu'importe !
Seulement, je te recommande ceci: quand tu auras fini, dis-leur adieu.
N'attends pas qu'on te lance des pierres à la tête... Malheur !
Ne cherche jamais sur un sol pareil une feuille de laurier.
Quand même la Toison dOr serait suspendue à toutes les portes de la ville.
Wagner suivit le conKseil de son ami Herwegh, et quitta l'inhospitalière Bavière pour la Suisse. Il se fixa à Triebschen, près de Lucerne, avec Cosima Liszt, qui avait abandonné son mari, Hans de Biilow, pour suivre le proscrit (i). La période de Triebschen, comme celle de Zurich, fut très féconde ; c'est alors que Wagner termina les Maîtres Chanteurs, Siegfried et presque entièrement la dernière « journée » de ï Anneau du Nibelung, le Crépuscule des Dieux. L'amitié ardente et inaltérable du roi Louis II lui était conservée; sa vie domestique lui procurait enfin les satisfactions matérielles auxquelles il était en droit de prétendre. La victoire désormais lui était assurée.
Successivement, la volonté royale a imposé à la scène de Munich : les Moâtres 'Chanteurs (21 juin 1868), l'Or du Rhin (22 septembre 1869), et la Valkiire (26 juin 1870, à la veille de la guerre). Mais l'idéal de l'artiste n'est pas satisfait par ces exécutions plus ou moins parfaites. Ce qu'il n'a pu réaliser ni à Dresde, ni à Zurich, ni à Munich, ce théâtre modèle qu'il rêve d'édifier d'après ses propres plans, Wagner commence à en entrevoir la possibilité après 1870 (2). L'empereur, comme son chancelier, ne semble pas très bien comprendre l'idée de poète-musicien qui leur offre de créer un théâtre national. C'est alors que W^agner, comme il l'a fait en 1850 avec sa Communication, s'adresse de nouveau à ses a amis », aux « amis » de son art et de ses idées, à ses partisans. L'appel est entendu de quelques-uns; on y répond plus ou moins, et ce n'est que cinq ans après avoir choisi Bayreuth pour centre de son activité artistique, ce n'est qu'en 1876, que peut avoir lieu la première représentation de la tétralogie de r Anneau du Nibelung.
Ce fut une grande fête officielle à laquelle se rendirent un certain nombre de têtes couronnées du nouvel empire allemand. Mais le suc-
Ci) Minna Planer mourut d'une maladie de cœur, le 25 janvier 1866. Wagner apprit sa mort en voyage, à Marseille.
(2) Le premier acte du Crépuscule était terminé en 1870; le manuscrit donné au roi Louis II porte ces mots : « Hommage, 25 août iSyo ». Le tout fut terminé en août 1872. Le centenaire de Beethoven, en 1870, inspira à Wagner la brochure qui porte son nom. Quand à la fameuse Capitulation, «comédie à la manière antique », elle fut bien écrite en 1871, mais il ne faut pas oublier qu'elle ne fut publiée qu'en 1873,, dans l'édition des Œuvres complètes de Wagner, et qu'elle ne reparut jamais à part, ni en 1871, ni plus tard.
ces, encore une fois, ne répondit pas à l'attente, au résultat que se promettait Wagner.
Six années encore devaient s'écouler avant qu'une deuxième série pût être donnée, et non tout à fait dans le sens que \\'agner entendait donner à cette solennité. Il fallut consentir à ce que Bayreuth fût accessible un peu comme -les autres théâtres, c'est-à-dire pour de l'argent, pour le u pâle métal ». Le caractère exceptionnel, festival, de ces représentations fut du moins conservé, et c'est comme à un mystère religieux que les spectateurs se rendirent à Bayreuth, au mois de juillet 1882. Six séries de représentations de l'Anneau suivirent les seize représentations de Parsifal. ^laintenant, Wagner pouvait répéter avec son Wotan, dans la dédicace de sa Tétralogie au roi de Bavière :
Achevé l'œuvre étonnant !
Je l'ai porté comme un rêve Comme ma volonté le dirigeait.
Ce que, le long des dures années, contint La poitrine de l'errant.
Dans la douleur des nuits d'hiver : Les forces de l'amour du printemps, L'ont mené aujourd'hui à bonne fin.
Il est là, si fier à voir, Précieux monument royal.
Il brille somptueusement sur le blonde !
LA FIN (13 Février 1883)
Wagner approchait de sa soixante-dixième année, et de ces soixantedix ans, dont je viens d'essayer bien imparfaitement de retracer les principales péripéties, quarante, cinquante presque, avaient été con,sacrées à un travail incessant, toujours interrompu, toujours dérangé par les nécessités d'une existence extrêmement agitée. Depuis trentecinq ans, surtout, de Zurich jusqu'à la fin, cela avait été de sa part un perpétuel effort, une incessante lutte, d'abord pour créer son œuvre, puis pour l'expliquer à ses contemporains, enfin pour la leur montrer réalisée, cette œuvre d'art totale — où a danse, musique et poésie forment la ronde de l'art vivant n — dans le cadre qu'il avait voulu, qu'il avait choisi, et qu'il avait achevé grâce à sa volonté, à ses efforts tenaces, à sa foi inébranlable en l'excellence de cette œuvre.
Lui aussi, comme Wotan. il avait élevé sa bourg, sur cette colline de Bayreuth, et lorsqu'il eut enfin communiqué à ses « amis » son œuvre, il pouvait leur dire avec un noble orgvieil : « Et maintenant. Vous avez un art allemand », un art puisé à la source des vieilles légendes ancestrales, où l'art de Beethoven et de Bach s'unit à la poésie pour former un art qui ne doit plus rien à l'ancien opéra, à l'ancien théâtre "lyrique emprunté à l'Italie ou à la France. Cet art, pressenti par Weber, alors que l'Allemagne se débattait dans l'incertitude de son avenir, Wagner l'avait réalisé maintenant que l'ancien Empire s'était reconstitué victorieusement, et il venait réunir autour de lui tous ceux que « la mode avait séparés », comme dit Schiller dans VOde à la Joie.
Après la Tétralogie, après Parsifal, la mission de Wagner était remplie. Sa vie devait s'achever. Un dernier voyage en Italie, à \>nise, berceau de Tristan, lui fit quitter l'Allemagne après les triomphales représentations de 1882; et, le 13 février 1883, dans sa somptueuse demeure du palais A'endramin, Richard Wagner, foudroyé par une a'ttaque d'apoplexie, rendit le dernier soupir.
Des funérailles solennelles lui furent faites, à Bayreuth, où maintenant il repose, dans la villa Wahfried, non loin de la colline où s'élève le Festspielhaus dédié à l'art allemand.
J.-G. Prod'homme.
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= 15 Mars 1910 =
Portraits d'Hier
Villiers de risle=Adam
par VICTOR SNELL
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Villiers de VIsU-AJam, par H. Thifiats.
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N° 25. — 15 Mars 1910
Villiers de l'Isle-Adam
Ce serait commettre une impardonnable méprise que de vouloir condenser en trente pages une étude complète sur Villiers de l'Isle- Adam, et la seule tentative qu'on en pourrait faire constituerait une marque certaine d'irrespect pour son œuvre. Elle prouverait tout au moins qu'on en méconnaît les mérites extraordinaires, si divers et si subtils. La philosophie étrange et hautaine qui s'en dégage tumultueusement, les contradictions réelles ou seulement apparentes qu'on y rencontre, cette ironie agressive, impitoyable, dont elle est imprégnée et qui se mêle à une foi naïve, ce style si personnel, si précis, si riche et parfois si grandiose, exigeraient un volume tour, entier.
A la tâche superbe de l'écrire nous n'eussions pas osé nous atteler, l'admiration, si passionnée soit-elle, qu'on a pour un génie, ne pouvant tenir lieu, hélas ! de la compétence et du talent qu'il faut pour en parler sans méfaire. C'est encore moins une biographie de Mlliers qu'on trouvera dans ces pages. Les notes et souvenirs de ]\L du Pontavice de Heussey (i) et le livre annoncé et qu'on dit issu de sérieuses recherches, de M. Edouard de Rougemont (2) suffisent à fixer les phrases diverses de son existence fougueuse, magnifique et lamentable.
Ce que nous voulons tenter ici, c'est, plus modestement, d'évoquer pour ceux qui ne la connaissent point encore une des plus intéressantes, une des plus nobles figures de notre littérature contemporaine, et de leur montrer par quoi son œuvre si probe, si puissante, si vibrante de bonne et saine colère est digne de leur attention, de leur étude et de leur respect — et s'il nous était finalement donné de la leur faire aimer comme nous l'aimons nous-même, nous nous tiendrions pour largement récompensé d'un effort dont, en dépit de notre bonne volonté, nous sentons déjà toute l'insuffisance.
«...En 1521, Philippe de Villiers de l'Isle-Adam, quarante-troi-
(i) Savine, édit.
(2) Mercure de France.
sième grand-maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, défendit, avec six cents chevaliers et quelques poignées de soldats, l'île de Rhodes qu'attaquait Soliman à la tête de cent mille Turcs... Il résista héroïquement pendant six mois et ne capitula que contraint par la faim. Charles-Quint lui fît cession de l'île de Malte et il y installa l'Ordre de Saint-Jean qui devint celui des chevaliers de Malte... »
C'est là un fait d'histoire qu'il importe de citer en tête de toute étude sur Villiers, car il influa, on peut le dire, et durant toute sa vie, sur son esprit, sur ses convictions, sur sa conduite! Philippe- Auguste-Mathias de Villiers de l'Isle-Adam était « noble », il portait légitimement un des plus beaux noms de France, un nom avec lequel disait Barbey d'Aurevilly « on est tenu d'avoir du génie » (i), et s'il ne prétendit pas toujours que ce nom lui constituait des droits, il admit sans varier jamais qu'il lui imposait des devoirs. Il tenait par dessus tout à son titre et à ses parchemins; il se battit pour eux, ou du moins voulut se battre; il fit des procès pour faire reconnaître leur authenticité... Cette origine héroïque flattait son imagination enfiévrée et créatrice, suscitait en elle des rêves rétrospectifs et grandioses qui bientôt s'affirmaient à lui comme d'indiscutables réalités. Seuls ceux qui l'ont entendu parler de ses ancêtres, de leurs richesses, et du (( seigneurial manoir battu d'une mer mélancolique » (2) ou s'écoula son enfance, peuvent savoir quelle sincérité était la sienne... même lorsqu'il parlait de choses imaginaires.
A la vérité, Villiers descendait du neveu du Vilhers chevalier de Malte. Il appartenait à la branche breton,ne qui seule subsistait des l'Isle-Adam — ignorée d'ailleurs, puisqu'à la rentrée des Bourbons en France, un certain M. de Villiers des Champs avait demandé et obtenu permission de faire revivre le nom des de l'Isle-Adam « complètement éteint » affirmait-il : on l'en avait cru bien à tort sur parole, et les authentiques Villiers de l'Isle-Adam vivaient à Saint -Brieuc, arborant sans conteste leur blason « d'or, au chef d'azur chargé d'un dextrochère vêtu d'un fanon d'hermine » avec la devise Fa oiiltrc, et aussi La main à l'œuvre !
S'il s'agissait de tout autre que Villiers, ces détails apparaîtraient, au point de vue littéraire tout au moins, comme inutiles ou ridicules. Mais, répétons-le, ils sont trop étroitement liés à sa vie intellectuelle, ils se reflètent avec trop d'insistance dans celle-ci, et ils eurent une trop grande influence sur ses actes mêmes pour qu'on n'insiste pas sur leur importance.
Le père de Villiers était aussi pauvre qu'il était noble, mais il était riche d'illusions et il en vécut toute sa vie. Au moment de la
(i) Parlement^ ii mai 1870.
(2) Du PoNTAViCE DE Heussey, chap. I.
VILLIERS DE L ISLE-ADAM
naissance de Mathias — c'est ainsi que dans sa famille on appelait le poète — il s'occupait le plus sérieusement du monde et avec une entière bonne foi à « chercher des héritages » ; il prétendait que, pendant la Révolution et la période qui suivit immédiatement, quantité d'héritages avaient été attribués par erreur ou par fraude à des gens n'y ayant pas droit, et au préjudice des héritiers véritables; il s'agissait donc, moyennant un raisonnable pourcentage, de remettre ceux-ci en possession de leurs biens ! Plus tard, ce brave marquis abandonna les héritages pour rechercher les trésors que, disait-il, les nombreux émigrés avaient ensevelis en terre française avant que de fuir à l'étranger.
On conçoit qu'en pareil domaine, ]\I. de \'illiers n'ait marché que de déceptions en déception et c'est tout juste si, à cause de son nom et de sa parfaite bonne foi d'ailleurs, la correctionnelle put lui être évitée.
Alathias étudia au collège de Saint-Brieuc, puis au lycée de Laval. Et alors qu'il était dans sa dix-septième année, ses parents vinrent s'établir à Rennes avec lui. A cette époque, déjà sa vocation était née et l'entraînait irrésistiblement... « L'inspiration rayonnait sur son front mat et bombé ; elle éclatait dans ses discours tumultueux où les idées se pressaient, se heurtaient en désordre; elle faisait trembler ses lèvres un peu épaisses, déjà ironiques, et mettait dans ses yeux bleu clair une lueur troublante ; sa grosse tête blonde tout échevelée, ses gestes bizarres, le négligé de son accoutrement, effaraient la correcte société provinciale où d'ailleurs il fréquentait peu, mais les rares privilégiés qui entraient dans le cercle magique de son intimité y restaient fascinés, éblouis... (i) »
C'est ici que se place une pauvre histoire d'amour, banale et douloureuse, qui sacra le poète à ses yeux propres, et qui, du jeune homme, fit définitivement un artiste...
Mathias fit la rencontre d'une jeune fille, il l'aima, fut aimé d'elle... et elle mourut ! Plus tard, Villiers se précipita avec fougue dans des aventures occasionnelles, il eut des liaisons furieuses et brèves, il en eut une autre plus douce, plus longue, que cimentèrent la douleur et la misère et que consacra un mariage « in extremis », mais il semble bien que jamais il n'oublia ce premier et grand amour.
Morte! et je suis encore en proie à l'existence! C'est donc cela la vie? Et déjà mon enfance A-t-elle disparu loin de ce cœur brisé? Seigneur, vous êtes grand, mais vous êtes sévère ! Ainsi me voilà seul: c'est fini sur la terre; Cela s'appelle : « le Passé. »
(l) PONTAVICE, chap. II.
.... Qu'avait-elle donc fait pour mourir la première? Est-ce un crime de vivre? et l'amour, sur la terre,
N'est-il pas le pardon de Dieu ?
Ne me souriez plus, ô campagne immortelle ! Je suis seul maintenant; si ce n'était pour elle, Je n'avais pas besoin de vos fraîches beautés...
Nous ne citons ces vers, détachés clti poème qu'il consacra à la chère morte, que parce qu'ils sont les premiers en date dans l'œuvre officielle de Villiers. Ils ne valent ni plus ni moins que du Musset jeune — et leur autetir n'avait pas dix-huit ans.
Le chagrin le contraignit au travail; il y chercha sinon l'oubli, du moins la consolation. Et c'est à cette époque qu'il conçut — déjà — ce merveilleux Axel, avec l'Adoration des Mages et le Vieux de la Montagne, ses compléments, et Isis et Morgane...
Il importe de remarquer ici que contrairement à ce que l'on constate à l'origine de la vie artistique de nombre d'écrivains, Villiers ne fut nullement contrecarré par sa famille dans ses goûts et son impérieuse vocation. Tout au contraire, il ne reçut de ses parents qu'encouragements et réconfort. Si^trs de son succès, convaincus que seule la capitale pouvait donner à son génie la gloire à laquelle ils le savaient promis, son père et sa mère et une vieille tante, M"^ Kerinou, qui aidait leur ménage à vivre, prirent un beau jour une résolution héroïque : ils vendirent à perte leur maigre bien, firent argent de tout et vinrent avec lui s'installer à Paris.
C'est la seule bonne fortune peut-être qu'ait connue Villiers ; il fut dès la première heure admiré et soutenu par les siens ; pas un instant durant des années, et au milieu même des pires déceptions, la foi de ces braves gens ne fut ébranlée. Certes, Villiers les aima, mais jusqu'à leur dernier souffle ils eurent confiance en lui, en son génie, en son étoile.
Et ils moururent dans la certitude de son triomphe.
Lorsqu'on a lu tout Villiers; lorsqu'on en a relu les pages annotées, et relu encore les passages les plus admirables, et qu'on opère en esprit un mouvement de recul pour contempler son œuvre dans son ensemble^ on est un peu déconcerté par l'impression complexe qu'on éprouve ; d'une part on est frappé de l'harmonie et de la continuité de son efîfort hautain, du développement logique de sa pensée indépendante et magnifique, de la sûreté brutale de ses jugements... et on est frappé, d'autre part, de ses contradictions au moins apparentes, du caractère inconciliable de certaines de ses affirmations, et de l'ambiguïté de ses convictions exprimées.
VILLIERS DE L ISLE-ADAM
C'est ainsi que tout en étant conservateur, par amour pour l'art, et royaliste par amour pour son passé, et Xaundorffiste par amour pour le mystère, il affirme cependant d'incontestables sympathies pour les révolutionnaires violents; l'Etna ches soi (i) qui est dédié «aux mauvais riches » avec en épigraphe une parole de Kropotkine, raconte une possible « exécution de Paris » par la panclastite — c'est d'ailleurs un chef-d'œuvre — avec une complaisance évidente, dans laquelle, relevée sous une autre plume, on n'eiit pas manqué de discerner le. crime d'incitation directe au meurtre et à l'incendie!
C'est ainsi qu'aimant le peuple dont il comprenait la souffrance et les besoins, il écrivit cependant cette Vox Popiili dans laquelle il le montre prêt à acclamer successivement et avec la même sincère conviction les régimes les plus divers, et dont chaque « couplet » se termine par un méprisant et symbolique : « Prenez pitié d'un pauvre aveugle, s'il vous plaît ! »
C'est ainsi qu' « aristocrate » de goiits et de manières, il fouailla plus cruellement que quiconque les oisifs, les inutiles, les petits noceurs des cercles et les coureurs de dot :
. . . Vous savez bien, homme sérieux que vous êtes, que ruiner courageusement sa femme, s'installer à demeure chez quelque facile enfant, pousser, d'un élégant doigté, quelque carte biseautée au cercle, et laisser dire, — bref, demeurer, à tout prix, ce qu'on appelle un homme brillant, — sera toujours mieux porté. Le reste? Vétilles qui s'excusent ou s'oublient dans la huitaine... (2).
C'est ainsi qu'ayant la haine et le mépris de la politique, il fu-t cependant, en janvier 1880, candidat dans le XVIP arrondissement, aux élections pour le Conseil général de la Seine !... Il se présenta comme royaliste, contre ^I. de Heredia (( terrible nègre républicain» et, naturellement, ne fut pas élu...
C'est ainsi encore qu'étant, au fond, passionné de progrès, de science, de conquêtes, parce que passionné de merveilleux et de nouveau, il cribla cependant de railleries cruelles tous les chercheurs, tous les inventeurs, et le résultat de leurs travaux. L'Affichage celeste, l'Appareil pour l'analyse chimique du dernier soupir, la Machine à gloire (3) l'Héro'isme du Docteur Hallindonhill (4) sont des satires impitoyables du « Progrès « : elles valent du Swift. \'illiers eût vécu de nos jours, qu'indifféremment et avec la même conviction mais suivant sa disposition première, ou il se fût passionné pour
(i) Histoires insolites, Librairie Moderne.
(2) Une profession nouvelle (l'Amour Suprême).
(3) Oontes Cruels.
(4) Histoires insolites.
l'aviation et cassé la tête dans un téméraire essai... ou il eût écrit contre l'audace effrénée et sacrilège de l'homme qui ne respecte plus même le Ciel, une de ces pages fulgurantes et vengeresses dont son
œuvre abonde.
C'est ainsi enfin que catholique de bonne volonté, croyant avec une naïveté forcée, mais réelle, au bon Dieu, au mauvais Diable, au Paradis et à l'Enfer, il vécut cependant en état continu de « péché mortel », insinua — avec quelle ironie! — que le Purgatoire pouvait bien n'être qu'une fructueuse mystification de l'Eglise (i), montra en des pages chef-d'œuvrales, immortelles, et cent fois plagiées, le caractère relatif de la morale, simple « question de latitude » (2), et fit de l'hypocrisie et de la cruauté scélérates de l'Inquisition la critique la plus sanglante, encore que modérée de forme, qu'on en fit jamais (3).
M. Gustave Guiches, qui fut un de ses fidèles amis, a écrit :
Un des sentiments les plus profondément ancrés dans l'âme de Villiers, était le sentiment religieux, un sentiment vivace, candide, attendri qui remplissait ses yeux de larmes lorsqu'on parlait devant lui des mystères divins. Ni la promiscuité des brasseries où il gardait toujours la fière indépendance de son âme et de son esprit, ni l'ingénieuse fécondité de sa raillerie n'ont altéré de la plus légère atteinte la royale hermine de sa foi. Partout, dans son œuvre, s'affirme sa croyance...
M. Henri Laujol, cité par Pontavice, raconte qu'il reçut la visite de Villiers un jour qu'il était occupé à lire V Histoire de la Création, de Hœckel. Villiers regarda le volume, examina les planches, et ayant appris que le livre avait coûté dix francs, il s'écria : « Le catéchisme ne coûte que deux sous ! »
■ C'est un mot de curé de campagne. Mais c'est surtout un mot... et M. Laujol ajoute qu'il fut « tellement ravi de l'avoir trouvé qu'il passa l'après-midi à répéter cette phrase ! » Tout Villiers^ est dans ce trait. Charmé du tour ingénieux qu'il avait su donner à sa pensée, de la forme heureuse dans laquelle il l'avait exprimée, il les admirait, il s'en délectait... en oubliant sa pensée elle-même !
Ainsi en fut-il de sa religiosité, qu'il serait puéril et vain de discuter, mais qui fut évidetnment plus littéraire et esthétique que d'essence vraiment religieuse.
Nous avons souligné ces contradictions dans l'œuvre de Villiers, parce qu'elles sont la caractéristique de sa personnalité, et aussi parce qu'elles font entrevoir quel monde de pensées s'agitait en ce cerveau
(1) L'Enjeu (Nouveaux Contes Cruels).
(2) Les Demoiselles de Bienfilatre (Contes Cruels).
(3) La Torture par l'Espérance (Nouveaux Contes cruels).
(4) Figaro, 31 août 1889.
VILLIERS DE L ISLE-ADAM
surchauffé, quelles passions violentes tiraillaient en sens divers cette âme généreuse.
Unité de vie, rendue hélas presque obligée par la continuité de la pauvreté sinon de la misère, harmonie dans la pensée et les sentiments, mais extrême diversité dans l'expression : tel est le résumé qu'on peut donner de \'illiers et de son œuvre.
Il avait, a dit J.-K. Huysmans « un punch toujours flambant dans la cervelle ». C'est là une image admirable qu'on ne peut se dispenser de citer quand on parle du grand poète qui fit Axel et l'Eve Future.
Poète, il le fut plus qu'aucun de sa génération, et peut-être de son époque, encore qu'il n'ait écrit relativement que peu de vers. C'était l'avis de A'erlaine. qui l'a appelé un « [X)ète absolu ». Du poète, a-t-il dit, « il a la sensibilité, la vibration, l'éclair, il en a aussi la langue au suprême degré, sonore et riche et disant magnifiquement tout ce qu'il a fallu dire et rien d'autre, puisque du poète il possède encore le bon sens, ce don suprême du poète, le bon sens, le vrai ! le tact, la mesure (dans les deux sens qui n'en font qu'un)... (i ) »
C'est par des vers que A'illiers débuta. Son premier volume, aujourd'hui introuvable, fut édité à Lyon. Il était « modestement et orgueilleusement » intitulé Preinicres Poésies. Certes, ces poèmes sont loin d'être parfaits — bien qu'il en soit de très beaux, comme le Chant du Calvaire et Hermosa — mais Villiers était presque encore un enfant, et on ne fait qu'y pressentir l'écrivain puissant qui bientôt allait prendre pleine possession de lui-même.
Riche de ses rimes et de ses illusions, « vêtu de luxueuses fourrures, les poches pleines de manuscrits », \^illiers se présenta à la Revue Fantaisiste que Catulle Mendès, beau, jeune, insolent et audacieux, venait de fonder. Il y rencontra Théodore de Banville, Monselet, Baudelaire — qui exerça sur lui une si grande influence — et ces deux hommes qui furent ses amis les plus fidèles : ]\Iallarmé et Léon Dierx.
A la Revue Fantaisiste, il donna une nouvelle bizarre et assez longue, Claire Lenoir, dans laquelle point déjà cet amour pour l'étrange, le merveilleux, le surnaturel qui ne l'abandonna pas. et que la fréquentation d'Edgar Poë au travers de Baudelaire ne fit qu'aviver.
Malheureusement, la Revue Fantaisiste ne vécut pas. Ou plutôt on la tua. Pour une pièce de Catulle Mendès, on la frappa d'une amende, et elle en mourut.- La phalange qui devait être celle des Parnassiens
(i I Hommes d'aujourd'hui, n" 258. Vanier.
se dispersa pour chercher la fortune... Il en est qui la rencontrèrent, mais Yilliers ne la trouva jamais.
Certes, il est des périodes pendant lesquelles il mangea à sa faim, mais on peut dire que durant toute sa vie, il souffrit du manque d'argent. Sans de bons amis comme Dierx, Pontavice de Heussey et d'autres qui discrètement par dessous main, prenaient des arrangements avec sa femme de ménage ou le garçon de son hôtel, bien des fois il n'eût pas eu de pain !
L'argent!... Sans âpreté, simplement parce qu'il était nécessaire à sa vie, Villiers le poursuivit toute sa vie... mais il ne cessa de le mépriser, sinon de le haïr. Ses sarcasmes les plus sanglants, c'est à l'Argent et aux hommes d'argent qu'il les décocha. Et on peut ,e demander si une part, du moins, de la haine active qu'il professa toute sa vie contre le « Bourgeois » ne provint pas de cela : qu'il voyait dans le bourgeois le détenteur exclusif et féroce de cet argent, dont une petite part lui eût permis, à lui l'artiste, de réaliser de si brillantes et si nobles choses...
Car il est certain que placé dans des conditions de vie autres que celles qui résuhèrent pour lui de l'aveuglement de ses contemporains, Villiers eût accompli une œuvre sinon différente, du moins plus large, plus complète que celle qu'il a laissée. Jamais à l'égard de quiconque les hommes et les choses n'eurent de torts plus graves qu'envers ce pauvre grand artiste. Il souffrit sans trop se plaindre, mais poiir notre satisfaction, il sut mépriser ce qui est méprisable et haïr ce qui est haïssable !
Ce que Villiers fouailla avec le plus de vigueur, ce n'est ni ie commerce ni les commerçants qu'il n'avait pas motif de vitupérer, mais le « commercialisme », c'est-à-dire le mercantilisme appliqué à l'art, et surtout cette tournure d'esprit, caractéristique de notre époque,' qui fait n'envisager les choses que sous l'angle de leur mise en valeur, de leur « monnayabilité )), du profit qu'elles sont susceptibles de produire.
L'Affichage céleste le dit nettement:
Chose étrange et capable d'éveiller le sourire chez un financier : il s'agit du Ciel! Mais entendons-nous: du ciel considéré au point de vue industriel
et sérieux. . .
... A quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent à rien, qu'à défrayer les imaginations maladives des derniers songe-creux? Ne serait-ce pas acquérir de légitimes droits à la reconnaissance publique, et, disons-le (pourquoi pas?), à l'admiration de la Postérité, que de convertir ce? espaces stériles en spectacles réellement et fructueusement instructifs, que de faire valoir ces landes immenses et de rendre, finalement, d'un bon rapport, ces Solognes indéfinies et transparentes?
Il ne s'agit pas ici de faire du sentiment. Les affaires sont les affaires..
VILLIERS DE L ISLE-ADAM II
Il est à propos d'appeler le concours, et, au besoin, l'énergie des gens sérieux sur la valeur et les résultats pccnniaircs de la découverte inespérée dont nous parlons.
De prime abord, le fond même de la chose paraît confiner à 1 Impossible et presque à l'Insanité. Défricher l'azur, coter l'astre, exploiter les deux crépuscules, organiser le soir, mettre à profit le firmament jusqu'à ce jour improductif, quel rêve !
Le Ciel considéré au point de vtie de son rendement commercial ! Au point de vue de son utilisation pour la publicité nocturne!...
L'ironie froide et brève qui est déployée tout le long de V Affichage ne s'an^alyse pas : il faut la sentir, la savourer en lisant ce morceau. Jamais et nulle part elle n'a été dépassée.
La Machine à Gloire (i) procède à peu près de la même idée. Elle est trop longue, mais renferme des choses délicieuses. C'est ainsi qu'ayant dit incidemment que Scribe avait au moyen de sa « littérature » gagné « son pesant d'or », aussitôt, dans un renvoi au bas de la page, Villiers observe le plus sérieusement du monde :
Scribe pesait environ 127 livres, si nous devons en croire un vieil habitué de la foire de Neuilly. solennité pendant laquelle le poète daigna se peser aux Champs-Elysées et sans mirliton. Son œuvre étrange ayant remporté environ seize millions, Ton voit qu'il y a une plus-value énorme, surtout en défalquant le poids des vêtements et de la canne.
C'est dans ce morceau que se trouve aussi cette admirable définition de la Gloire, la plus frappante, la plus parfaite peut-être qu'on en ait jamais donnée :
Si vous prononcez, ensuite (2), le nom de l'un de ses confrères, de... Milton, par exemple, il y a lieu d'espérer que : i" sur deux cents personnes, cent quatre-vingt-dix-huit n'auront, certes, jamais parcouru ni même feuilleté cet écrivain, et 2° que le Grand Architecte de l'Univers peut, seul, savoir de quelle façon les deux autres s'imagineront l'avoir lu, puisque, selon nous, il n'y a pas, sur le globe terraqué, plus d'un cent d'individus par siècle (et encore !) capables de lire quoi que ce soit, voire des étiquettes de pots à moutarde.
Cependant, au nom de Milton, il s'éveillera, dans l'entendement des auditeurs, à la minute même, l'inévitable pensée d'une œuvre beaucoup MOINS intéressante, au point de vue positif, que celle de Scribe. — Mais cette réserve obscure sera néanmoins telle, que, tout en accordant plus d'estime pratique à Scribe, l'idée de tout parallèle entre ]Milton et ce dernier semblera (d'instinct et malgré tout) comme l'idée d'une parallèle entre un sceptre et une paire de pantoufles, quelque pauvre qu'ait été Milton, quelque argent qu'ait gagné Scribe, quelque inconnu que soit
(i) Coûtes Cruels.
(2) Après le nom de Scribe.
longtemps demeuré Milton, quelque universellement notoire que soit, déjà, Scribe. En un mot, Vimpression que laissent les vers, même inconnus, de Milton, étant passée dans le nom même de leur auteui, ce sera ici, pour les auditeurs, comme s'ils avaient lu Milton. En effet, la Littérature proprement dite n'existant pas plus que l'Espace pur, ce que l'on se rappelle d'un grand poète, c'est Vimpression dite de sublimité qu'il nous a laissée, par et à travers son oeuvre, plutôt que l'œuvre elle-même, et cette impression, sous le voile des langages humains, pénètre les traductions les plus vulgaires. Lorsque ce phénomène est formellement constaté à propos d'une œuvre, le résultat de la constatation s'appelle la Gloire!
C'est presque à cliaque page, du moins dans les Contes cruels et dans les Histoires insolites, qu'on rencontre cette hostilité vengeresse dont nous parlions plus haut, non pas tant contre l'Argent lui-même que contre les privilèges qu'il crée ou qu'il consacre.
Dans le Convive des Dernières fêtes, il est question d'un fou, et ce fou étant plusieurs fois millionnaire, « c'est lui qui fait enfermer les autres ».
Pontavice de Heussey donne la reproduction autographiée d'une lettre par laquelle Mlliers s'excuse de ne pouvoir, pour le moment, rendre une somme d'argent qu'on lui a prêtée. Et il ajoute : « Je vous demande un peu, si au dix-neuvième siècle il est permis de prêter de l'argent à ses amis. Vous voulez donc qu'on vous montre du doigt ?
Et plus loin : « Ce pays est plein d'honnêtes gens ; c'est à ne pas" s'y reconnaître Cjuand on vient de Paris ».
Citons enfin, dans cet ordre d'idées, l'admirable petite nouvelle intitulée: Virginie et Paul.
Il s'agit de deux jeunes gens, Paul et Virginie; ils ont quinze ans. ils sont beaux, ils s'aiment. Près de la grille, au fond du grand parc, sous la lune, ils se sont donné rendez-vous, et l'auteur, passant timide, se cache et peut surprendre leur conversation. Les charmants amoureux échangent des serments et caressent de doux projets d'avenir: Paul explique qu'il sera avocat. Quand on est avocat, on attend quelques mois pour être connu, et ensuite on gagne beaucoup d'argent. beaucoup d'argent... Virginie, elle, est encore à la pension: mais quand elle se mariera, sa mère lui donnera en dot sa petite maison de campagne où il y a une ferme qui rapporte un peu d'argent... Et j'aime tellement la campagne !... Oh oui, la campagne est bien plus agréable que la ville... Et puis, n'est-ce pas, on y vit pour beaucoup moins d'argent... — Regarde la lune, A^irginie, regarde qu'elle est belle... — Oui... on dirait de l'argent... »
« Manque d'argent et mépris des gens d'argent » : telle est la caractéristique dominante de la vie de Villiers — et de son œuvre.
Mais il en est une autre, presque aussi capitale : son légitime orgueil. Et quand nous disons « orgueil », nous employons un terme
VILLIERS DE L ISLE-ADAM 13
impropre. Il faudrait dire : « conscience de sa valeur, de sa supériorité opposée à l'ignorance et à la sottise bourgeoises ».
Tribitlat Bonhomct, dont nous reparlerons plus loin, est v^n impérissable monument élevé à cette « bêtise au front de taureau » qu'il pourchassa si âprement. Et il n'est guère que Barbey d'Aurevilly — avec lequel il avait tant de points communs et qui, par moments, le comprit si mal — et, peut-être encore Flaubert, qui aient eu et exprimé un si calme, un si magnifique dédain des opinions inférieures....
Mlliers avait conscience de son orgueil, comme il avait confiance en la valeur de son œuvre. La préface qu'il écrivit pour son drame La Révolte (i), lorsqu'il fut repris à l'Odéon, en 1896, vingt-six ans après sa chute au Vaudeville, est carastéristique à cet égard : « Je tiens, dit-il, à faire preuve, au mépris des devoirs de l'hypocrisie la plus vulgaire, d'un orgueil presque égal aux vanités chétives de ceux-là mêmes qui me le reprocheront ». Parlant de certains de ses détracteurs il déclare qu'il ne les combattra pas : « On ne décharge pas de batteries de canons contre des cloportes : je les manqiierais... »
Suit une fière revendication pour « les impassibles intelligences » du droit de s'affirmer sans s'irriter contre l'Injustice ou la Sottise : (( Il n'y pas lieu de s'étonner de ce qu'un coup de vent fasse lever de la poussière »...
La fin est d'une envolée superbe et pleine de foi dans l'Avenir qui fera justice, et dans la Foule mieux éducjuée, qui revisera ses propres erreurs : « Nous avons le temps d'attendre... D'ailleurs, que nous importe même la justice !... Celui qui en naissant ne porte pas sa propre gloire dans sa poitrine, ne connaîtra jamais la signification réelle de ce mot ! »
Ailleurs, dans Tribiilat Bonhomet, \"illiers a précisé le rôle social dévolu selon lui à l'écrivain qu'il a la certitude d'être. L'ombre de Tribulat Bonhomet comparait, au jour du jugement, devant le Seigneur ; aux questions qui lui sont posées, elle ne répond que par d'irrévérencieuses calembredaines, et la Voix céleste conclut : « Toujours farceur? Eh bien, retournez donc parmi les farceurs, afÎJi que votre nombreuse personne inspire, là-bas, quelqu'unes de ces pages de feu, de honte et de vomissement, que, de siècle en siècle, l'un de mes soldats crache, en vomissant, au front de vos congénères ».
Ce qui revient à dire que le rôle de l'imbécile-type est de susciter la colère des vrais écrivains — comme le rôle du Poète est de donner au monde des pages enflammées qui vengent de la trop puissante Sottise.
A ce rôle ainsi compris et défini, Villiers de l'Isle-Adam n'a pas un instant failli !
(i) Stock, éditeur.
Villiers fut aussi un rêveur...
yiais un rêveur qui savait qu'il rêvait, un rêveur conscient, qui voulait rêver... Le mot de « rêveur » ne lui était pas une injure, mais un flamboyant titre de gloire.
Dans la préface de la Révolte que nous citions plus haut, il proclame la nécessité du rêve. Et dans la pièce même, il montre ce que c'est que» le rêve. A son imbécile de mari qui vient d'affirmer doctoralement que « la Science de la vie, c'est de ne jamais rêver » !... et qui ajoute : « Je te demande un peu ce que c'est que ça, rêver ?... », Elisabeh répond :
Eh bien, rêver, c'est d'abord, oublier la toute-puissance des esprits inférieurs mille fois plus abjects que la Sottise ! C'est cesser d'entendre les irrémédiables cris des spoliés éternels ! C'est oublier les humiliations que chacun subit et que tous infligent et que vous appelez la vie sociale ! C'est oublier ces soi-disant devoirs qui révoltent la conscience et ne sont autres que l'amour des intérêts bas et immédiats au nom desquels il est permis de demeurer distrait devant la misère des déshérités ! C'est contempler, au fond de ses pensées, un monde occulte dont les réalités extérieures sont à peine le reflet !... C'est renforcer l'invincible.. Et quand bien même rêver ne serait que contempler stérilement sa propre solitude, ne serait-ce pas encore plus utile que de passer son temps à jouer avec la mine des autres? A commettre quotidiennement mille fraudes, mille bassesses forcées ? A dégoûter de leur tâche ceux qui travaillent, en leur donnant à chaque instant le spectacle de ces opérations permises oui enrichissent en une heure ?...
Villiers rêva donc — et sans doute c'est parce qir'il rêva beaucoup, qu'il put supporter la vie lamentable qui lui fut faite. Il donna libre cours à son imagination, et le plus sotivent son exaltation était telle que, de la meilleure foi du monde, il crut aux fantaisies nées dans son cerveau bouillonnant !
Pontavice raconte (i) qu'à l'âge de sept ans environ, sa bonne le perdit un jour à la promenade; une troupe de bateleurs ayant rencontré le petit égaré, s'en empara. Quelques jours après, son père fut assez heureux pour le retrouver à Brest, dans la baraque de ces forains, et comme le petit garçon était devenu leur favori et avait été parfaitement traité, il ne déposa pas de plainte contre eux... ]\Iais dans l'imagination de Villiers, cet incident grossit, se transforma, se compliqua d'aventures.'.. Il fallait plus tard l'entendre, lorsque, dans son style imagé, il faisait revivre les souvenirs « des deux années qu'il avait passées au milieu de ces admirables et sinistres bohé-
(i) Chap. II.
VILLIERS DE L ISLE-ADAM
miens, visitant successivement l'Italie, l'Allemagne, le Tyrol et la chevaleresque Hongrie, sauvé et rendu enfin à sa famille, par le dévouement d'une jolie tzigane, dernière descendante d'une race séculaire, etc...., etc.. ! »
Ayant cherché un jour une querelle au descendant de cette famille de laquelle nous avons parlé et qui, sans y avoir droit, avait reçu autorisation d'ajouter le nom de « l'Isle-Adam » à son nom de « \''illiers ))', il y eut échange de témoins. Mais l'adversaire de \'illiers était homme de tact: ayant pris connaissance des pièces qui établissaient authentiquement la filiation du poète, il lui adressa une lettre dans laquelle, sans abdiquer les siens propres, il reconnaissait tous les droits de \'illiers et proclamait sa descendance exclusive des grands Villiers de l'Isle-Adam. Dès lors, il n'y avait plus lieu à rencontre, et il semble établi qu'on n'alla pas même sur le terrain... ^lais Villiers n'en racontait pas moins que des excuses lui avaient été faites au moment du combat: a L'épce nie tomba des mains, monsieur — s'écriait-il, — lorsque j'entendis ce jeune homme pâle me dire qu'il aimerait mieux, lui, officier français, passer pour un lâche plutôt que de se battre pour un mensonge!... Je lui tendis les bras, je le serrai sur mon cœur. Je lui dis qu'il était digne d'être allié aux illustres morts dont j'étais le représentant et, au nom du marquis mon père, co.mme au mien, je l'autorisai et le suppliai de continuer à s'appeler YilHers de l'Isle-Adam (i)... »
Mais c'est lors de ce qu'on peut appeler l'affaire du trône de Grèce, que l'imagination enflammée de A'illiers lui créa les illusions les plus extraordinaires.
En 1863, le royaume de Grèce cherchait un roi. Comme l'influence de Napoléon III en Europe était à ce moment considérable, on se demandait si peut-être il ne mettrait pas son effort à faire couronner un Français. Et précisément, un matin, on put lire dans plusieurs journaux parisiens une note brève annonçant que « le comte Philippe-Auguste de \^illiers de l'Isle-Adam, dernier descendant de l'auguste lignée qui produit l'héroïque défenseur de Rhodes », était candidat au trône de Grèce, et qu' « interrogée sur le succès que pouvait avoir cette candidature, S. ^I. l'Empereur avait souri d'une façon énigmatique ».
C'était là l'œuvre d'un mauvais plaisant qui en mystifiant Mlliers avait voulu se venger d'une mystification, d'ailleurs assez grossière, que celui-ci lui avait faite. Mlliers et sa famille prirent la chose tout à fait au sérieux. Le poète acheta des chemises, un habit et devint tout à fait candidat. De tous côtés il reçut des sollicitations naïves
(,i) PoxT.wicE, chap. VI.
l6 PORTRAITS d'hier
qui le renforcèrent encore dans l'idée qu'il serait un excellent souverain pour la Grèce de Byron...
Et vraiment il est extraordinaire que ce maître ironiste, ce censeur puissant dont l'œil clair saisissait d'un seul coup les ridicules de tous et de chacun, ait pu être pendant un temps aussi long et avec tant de conviction la victime d'une farce aussi énorme !
Car la chose ne s'arrêta pas là ! De bons amis s'en mêlèrent, et on persuada au poète qu'il devait demander une audience à l'Empereur ! Il le fit... Et le plus drôle c'est que l'audience fut accordée! ]\Iathias se rendit aux Tuileries, en repassant le discours lyrique qu'il tiendrait à l'Empereur... Ce n'est pas l'Empereur qui reçut Villiers, mais le duc de Bassano, chambellan du Palais, et ce que fut exactement cette entrevue, nul ne le sut ni ne le saura jamais.
De cet amour romantique pour l'étrange, le merveilleux, le terrible, on retrouve l'expression, autant dire, à chaque page, dans l'œuvre de Villiers.
C'est Claire Lcnoir, cette nouvelle bizarre et tourmentée, dans laquelle un homme mort se réincarne pour tuer celui qui fut l'amant de sa femme; c'est le personnage principal du Nouveau Monde, Î^Irs Andrew, pourvue dans sa chair d'un signe mystérieux, signe de sang, qui ne doit apparaître visiblement qu'à l'heure de sa mort ; c'est Vcra, cette épouse que la douleur farouche, obstinée, surhumaine, de son mari force à sortir de son tombeau dont elle lui rapporte la clé : c'est Vlntersigne, émouvant récit dans lequel l'annonce précise et circonstanciée de la mort d'un être cher est faite au narrateur trois jours avant qu'elle se produise ; c'est cette page étrange, intitulée le Tzar et les Grands-Ducs (i) où l'on voit la réalité « dépasser dans le jeu fantaisiste de ses coïncidences les limites les plus extrêmes du bizarre » ; et c'est encore ces captivantes Expériences du D'^ Crookes, merveilleux chapitre consacré aux expériences de médiumnité et de matérialisations et dans lequel, sans l'avoir voulu peut-être, mais avec une prescience et une précision extraordinaire il formule l'arrêt préparatoire, plein de sagesse, prononcé depuis par la Science sur ces questions.
On retrouve cette préoccupation permanente de l'étrange et du terrible, dans la véritable hantise que semblent avoir exercée sur l'esprit de A'illiers la guillotine et les questions de survie après la décapitation. Il y a consacré des chapitres entiers. Et comme malgré lui, il y revient toujours.
Dans le Secret de l'Echafaud (2) il met en scène le chirurgien \'el-
(i) L'Amour Suprême.
(2) Le « Secret de l'Echafaud » est la troisième nouvelle du volume que Villiers avait appelé VAinour Suprême du nom de celle qui le commence. On peut se deman-
Vil lier s de i'Isle-Adain
Photo Xadar.
peau qui, introduit dans la prison de son confrère la Pommerais, condamné à mort pour empoisonnement, vient lui demander, au nom de la Science, et pour fixer définitivement la question de la survie, de faire, après l'exécution et lorsque lui. \'elpeau, aura ramassé sa tête dans le panier, un signe convenu, un triple battement de la paupière droite. Il y a alors, entre ces deux médecins, dont l'un se sait promis à la sinistre machine, une conversation extraordinaire sur les conditions pratiques de son fonctionnement et qui montre à quel point A'illiers se passionna pour ce sujet.
Cette conversation, dans laquelle Mlliers étale à la fois la connaissance approfondie qu'il a du sujet et l'attirance maladive qu'il a pour lui, se termine par la conclusion du pacte proposé par A'elpeau : il est entendu que la Pommerais fera trois fois le signe...
L'exécution a lieu, \"elpeau s'empare de la tête. [Niais la paupière
der si ce n'est pas pour une de ces raisons de haut commercialisme qui eussent enchanté Villiers ou qui l'eussent fait bondir, que les éditeurs ont substitué à ce titre trop classique celui de le Secret de l'Echafaud plus étrange et, partant, d'une vente plus probable ? >
du décapité ne s'abaisse qu'une fois ! Le problème n'est donc pas résolu, l'incertitude demeure, puisqu'il y a là — par hasard peut-être ! — commencement du signe promis, mais non ce signe même... Fort sagement Villiers ne conclut pas : l'échafaud garde son secret.
Mais ce secret continua à l'attirer. Et aussitôt après, il écrit Vlnstant de Dieu qui est dédié « à Sa Sainteté Léon XIII P. P. » et qui est une dissertation d'ordre psycho-physiologique au cours de laquelle il formule la proposition suivante : que la tête décapitée soit immédiatement placée sur le tronc « maintenu debout », afin de constituer s'il y a lieu, dans cette tête, « ainsi artificiellement adhérente à son corps », une sorte de survie, de présence, ou quelque lueur de pensée constante...
Et ce n'est pas assez : il faut que Villiers parle encore de cette guillotine qui le hante et pour laquelle il n'a pas une parole d'exécration. Il écrit donc le Convive des Dernières Fêtes (i) dans lequel il montre un gentilhomme mystérieux, très riche et très élégant, qui, depuis des années, parcourt l'Europe et assiste à toutes les exécutions capitales, de quelque façon que ce soit, au besoin comme bourreau ou aide-bourreau... Qui sait si Villiers n'a pas rêvé un moment de jouer lui-même cet énigmatique personnage?
Il écrit encore les Phantasmes de M. Redoux (2) dans lequel, avec un soin méticuleux, complaisant, il montre les transes horribles éprouvées par ce bon M. Redoux qui, entré au musée Tussaud où se dresse une véritable guillotine, a la malheureuse idée de s'étendre sur la planche pour voir comment ça fait... et qui, pris dans la lunette par le carcan de bois soudain retombé, n'ose plus faire un mouvement de peur de faire choir le couteau, et passe une nuit entière dans cette épouvantable situation...
C'est encore ce Malioin, affreux sacripant, dont l'exécution a attiré à la ville une foule considérable : toutes les fenêtres, ex aussi <( tous les greniers, toutes les mansardes, tous les grands toits charpentes et ardoisés, en pente raide » ont été loués à tant la place à des milliers de gens désireux d'y assister. Or, au moment où « Ce Mahoin » est conduit sur la grand'place pour y expier ses crimes, il aperçoit — outre la guillotine — quelque chose qui le trouble profondément: sur les toits des maisons, partout, des têtes, des têtes sans corps, des têtes de guillotinés !...
En fait, ces têtes appartiennent à la multitude des curieux confinés dans les mansardes qui — afin de voir!... afin de voir!... — ont fait à coups de poigs, sauter les ardoises du toit et se penchent au dehors.
(i) Contes Cruels.
(2) Histoire insolites.
VILLIERS DE L ISLE-ADAM
Mais « Ce Mahoin » ne peut s'expliquer cela, et toutes ces têtes de décapités le plongent dans une stupeur telle qu'il est décapite bouche béante!...
Il semble certain que la passion de Mlliers pour l'extraordinaire et le tragique se détermina au moins partiellement chez lui sous l'influence de Baudelaire qui lui révéla Edgar Poë. Et sans doute dans son amitié même pour Baudelaire il entra beaucoup de ce goiit pour l'étrange, qui préexistait à la rencontre qu'il en fit. Alais sa haine du bourgeois, son désir de l'étonner, voire de le mystifier, son dédain pour les solennels incompétents, sa fierté hautaine sont tout à fait dans la « formule » baudelairienne.
C'est à la Revue Fantaisiste, dont nous avons parlé, qu'il connut l'auteur des Paradis artificiels. Ils devinrent amis et jamais Baudelaire n'eut de défenseur plus courageux ni plus convaincu. MUiers ne savait pas l'anglais, et c'est Baudelaire qui lui fit connaitre les Histoires Extraordinaires et le Corbeau. Si, à cause de la date à laquelle elle fut écrite, il en faut douter pour Claire Lenoir, il est évident que Vera, l'Intersigne procèdent d'Edgar Poë. C'est plus évident encore pour Catalina (i) qui est. il faut le dire, très inférieure à un vrai conte de Poë. Si l'impression cherchée de terreur est tout d'abord excellemment créée, l'explication qui la suit est futile, enfantine...
Sans qu'il y ait rapport dans les sujets, il est non moins évident que VEve Future relève du même esprit q\\ Eurêka. Comme Poë, et bien qu'il l'ait décriée et raillée dans ses applications commerciales. Mlliers fut un véritable admirateur, un amoureux de la Science. Cela perce à chaque page dans son œuvre. Il y a chez lui du désir de fa^.re étalage d'érudition, d'étonner son monde... mais il y a aussi un plaisir vrai, une volupté profonde, à discuter des grands problèmes scientifiques, des conquêtes de la technique moderne, dont son esprit pénétrant avait saisi la majestueuse beauté et l'importance sociologique. Mathématicien, astronome, ingénieur, ce poète eiit peut-être été un grand savant, et un créateur de merveilles !...
A réitérées fois, Yilliers « cita » Edgar Poë — comme Baudelaire — en épigraphes (2) et dans le texte même de ses œuvres. Dans Claire Lenoir notamment, il fait dire au ridicule Bonhomet que l'œuvre d'Edgar Poë « est le dernier mot du banal » et que bien souvent elle servit « à l'endormir délicieusement ».
Or, juger Poë digne des injures de Bonhomet, c'était, aux yeux de VilHers, rendre un éclatant hommage à son mérite.
(\) L'Amour Suprême.
(.2) Souvenir Occultes (Contes Cruels).
La caractéristique première du talent de Villiers, c'est l'ironie.^ Il fut avant tout, et presque avant tous, un ironiste. Nous disons bien « ironiste » et non pas « humoriste » : entre les deux il y a plus qu'une nuance...
L'ironie consiste à affecter de prendre pour bonne et sérieuse une proposition que l'on condamne, à s'en constituer le défenseur contre des détracteurs supposés, et surtout à en pousser l'affirmation convaincue jusqu'à l'exagération. L'ironie cherche à faire sourire, et non pas rire. Elle réside dans le tact de celui qui l'emploie; et il ne suffit pas de la posséder, il faut avoir encore « la manière « de s'en servir. Elle demande la modération dans l'exagération, la mise en valeur du détail ou de la particularité qui frappe, et son utilisation pour condamner l'ensemble; elle demande de la férocité dans l'observation, mais de l'indulgence dans l'appréciation. Il faut enfin un « je ne sais quoi» qu'on a ou qu'on n'a pas, mais qu'on n'acquiert guère, qui réside non dans l'invention mais dans la façon de voir, de concevoir et de déformer les choses, et qui fait qu'on est ironiste ou qu'on ne l'est
pas...
L'ironie se dissimule ou elle s'affirme, elle grossit les choses ou elle les diminue, elle doit être logique avec elle-même tout en sacrifiant à rimprévu; mais surtout elle est diverse, multiforme, et différenciée à
l'infini.
C'est tout un volume qu'il faudrait pour étudier l'ironie de Villiers, et encore un volume ne suffirait-il pas car c'est sa production durant toute une période qu'il faudrait presque intégralement citer. Il eut l'ironie féroce et indulgente, amère et bonne fille, railleuse et attristée, souriante et tragique, implacable et' parfois émue.
On ne peut choisir: car comment nommer ces chefs-d'œuvre qui s'appellent Les Demoiselles de Bienfilâtre, Deux Augures, le Désir d'être un homme, le Secret de l'Ancienne Musique, les Brigands (D, Le Jeu des Grâces (2), Mmtre Pied (3), sans faire tort aux autres?
Quelle que soit la forme sous laquelle se présente l'ironie de Villirs, et le sens dans lequel elle s'exerce, elle est toujours outrancière, mais avec une audace telle qu'elle obtient tout son effet sans irriter le lecteur.
Le Secret de V Ancienne musique raconte qu'un jour à l'Académie nationale de Musique on mit à l'étude un ouvrage dû à un compositeur allemand. On s'aperçut alors que cet ouvrage comportait une
(i) Contes Cruels.
(2) Histoires insolites.
(3) Propos d'Au-Delà.
VILLIERS DE L ISLE-ADAM
partie « pour chapeau-chinois », instrument aujourd'hui désuet, mais qui fit les déHces de nos pères. A grand peine, on découvrit un vieux joueur de chapeau-chinois, on le décide à venir jouer...
« ... Mais aux premières mesures et dès le premier coup d'œil jeté sur sa partie, la sérénité du vieux virtuose parut s'assombrir; une sueur d'angoisse perla bientôt sur son front. Il se pencha, comme pour mieux lire et, les sourcils contractés, les yeux rivés au manusciit qu'il feuilleta fiévreusement, à peine respirait-il!...
« Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire, pour qu'il se troublât de la sorte !
(( En effet! — Le maître allemand, par une jalousie tudesque, s'était complu, avec une âpreté germaine, une malignité rancunière, à hérisser la partie du Chapeau-chinois de difficultés presque insurmontables ! Elles s'y succédaient, pressées ! ingénieuses ! soudaines. C'était un défi! — Qu'on juge: cette partie ne se composait, exclusivement. que de silences! Or, même pour les personnes qui ne sont pas du métier, qu'y a-t-il de plus difficile à exécuter que le silence pour le Chapeau-chinois?... Et c'était un crescendo de silences que devait exécuter le vieil artiste !
« Il se roidit à cette vue; un mouvement fiévreux lui échappa!... Mais rien, dans son instrument, ne trahit les sentiments qui l'agitaient. Pas une clochette ne remua. Pas un grelot! Pas un fifrelin ne bougea. On sentait qu'il le possédait à fond. C'était bien un maître, lui aussi !
« Il joua. Sans broncher ! Avec une maîtrise, une siireté, un brio, qui frappèrent d'admiration tout l'orchestre. Son exécution, toujours sobre, mais pleine de nuances, était d'un style si châtié, d'un rendu si pur, que, chose étrange ! il semblait, par moments, qu'on l'entendait !... »
Les Demoiselles de Bioifilatre, par quoi s'ouvrent les Contes cruels, sont de ces ouvrières « qui vont en journée la nuit » : elles travaillent courageusement pour <( aider w leurs parents qui sont concierges. Elles sont les fidèles d'un grand café dont tous les habitués ont pu apprécier leur conscience à l'ouvrage et sont devenus non seulement leurs clients mais encore leurs amis. Alalheureusement un jour. Olympe, la cadette, « tourne mal »..., c'est-à-dire qu'elle se met à aimer ! Elle aime un jeune étudiant et, oubliant tous ses devoirs, elle décide de n'être plus qu'à lui désormais, à lui seul : elle abandonnera son métier et deviendra sa femme. Le jeune étudiant pousse le « cynisme » jusqu'à venir demander sa main au vieux portier qui l'appelle: « Misérable! » Henriette, la sœur aînée, demeure donc seule, seule au café, seule au travail, seule à aider ses chers parents. Elle se lamente tout en demeurant inébranlablement fidèle à son devoir professionnel.
Un soir. Olympe pousse l'effronterie jusqu'à venir elle-même régler une ancienne petite dette dans le café, autrefois témoin de Fes ex-
ploits. L'indignation d'Henriette éclate alors : « devant tous ces messieurs », elle lui reproche son « inconduite » en termes véhéments. La scène est grandiose... Et ce grandiose est encore dépassé! Car le bon concierge, privé d'une part notable de petites satisfactions depuis que sa fille ne fait plus la noce, a été prévenu:
A ce moment, le père entra, courbé, dans la salle honorable. A l'aspect du malheur immérité, tout le monde se leva. Il est de certaines douleurs qu'on ne cherche pas à consoler. Chacun vint, en silence, serrer la main du digne vieillard, pour lui témoigner, discrètement, de la part qu'on prenait à son infortune.
Olympe se retire, mais elle est frappée au cœur. Elle va, littéralement, mourir de honte. Au dernier moment, elle appelle un prêtre et se confesse : « J'ai eu un amant, dit-elle..., un amant que j'aimais... et qui ne payait point... »
Mais un miracle se produit. Au moment même où elle va expirer, le jeune étudiant pénètre dans la chambre. 11 a de l'argent que ses parents viennent de lui envoyer, il l'apporte à sa chère Olympe... Alors celle-ci se sent pardonnée, une joie céleste illumine son visage, ses lèvres s'entr'ouvrent et son dernier souffle s'exhale comme le parfum d'un lis, dans ces paroles d'espérance: u II a éclairé!... »
Nous ne nous excusons qu'à demi de cette citation, car elle a le mérite à nos yeux de montrer une des « manières » favorites de Villiers.
Lisez ce chef-d'œuvre, qui s'appelle Les Brigands, dans lequel on voit, le pays étant inquiété par des bandits, les bons bourgeois de deux villages se former en deux bandes pour les chasser... : non prévenues de leur existence respective, elles se rencontrent, se prennent l'une l'autre pour les malfaiteurs qu'elles poursuivent, et s'entretuent naturellement jusqu'à la mort du dernier de leurs hommes... tant qu'alors les vrais brigands, attirés par les coups de fusil, s'approchent, et à la vue de ce spectacle effrayant, de tous ces morts jonchant la route ensanglantée, décident de fuir, de gagner la frontière, car, disent-ils, forts d'une expérience profonde et d'une connaissance sûre des choses de la vie : on va prouver... prouver que c'est nous !... Lisez ce délicieux Jeu des Grâces, dans lequel on voit trois jeunes filles interrompues dans leur jeu au jardin par leur mère qui, des couronnes. artificielles à la main, vient leur proposer assez inopportunément une visite au cimetière : sans songer à mal, sans s'en rendre compte, sans savoir pourquoi ni comment, et comme -par méprise, les trois écervelées substituent les couronnes ornées d'inscriptions aux cerceaux dorés qu'elles jettent en l'air et reçoivent au bout de leurs babaguettes, en sorte que, l'instant d'après, et en symbole des illusions
VILLIERS DE L ISLE-ADAM
de la vie, on peut voir un A mon époux hien-ainic se croiser en sa course avec un A notre petit papa chéri, rebondir, se croiser encore avec un Souviens-toi... et le jeu des grâces, autrement commencé, se poursuivre avec ces « inaltérables » attributs de la sentimentalité moderne!...; lisez l'histoire de Maître Pied, ce notaire qui, résolu à se faire élire député, commence par se faire condamner pour vol cjualifîé, « la faveur électorale n'allant, dit-il, qu'aux anciens forçats. incendiaires et échappés de bagne », tous gens pouvant se dire « martyrs de la cause sociale, ayant bravé le jury, insulté et nargué les juges, fait acte d'homme à poigne... » ; lisez A s'y méprendre, dans lequel l'auteur, après une visite de la Alorgue, entre dans un petit café, et s'imagine, à la vue des consommateurs, à la vue de ces corps sans âme affalés sur les tables de marbre, être rentré, par méprise, dans le funèbre bâtiment..., et quand vous vous serez étonné de cette variété dans l'ironie, il vous faudra lire le Secret de la belle Ardiane, le Désir d'être homme, la Torture par l'Espérance, le Navigateur sauvage, les Amies de Pension, pour en comprendre la subtile et infinie diversité...
Parfois — mais rarement, — Mlliers n'a voulu que s'amuser en se laissant aller au simple humour: la Légende de l'Eléphant blanc, par exemple, vaut du Mark Twain... Il s'agit d'un éléphant blanc sacré, des Indes : pour pouvoir l'emmener sans être inquiétés ses ravisseurs sacrilèges le peignent en noir... }ilais les acides de la teinture pénètrent profondément l'épais tissu cutané du proboscidien. en sorte que, loin de reprendre sa couleur première, l'éléphant passé aux acides devient rouge, vert, orange, bleu de roi, nuancé, bariolé !... C'est l'éléphant-caméléon !
Et comme quand \'illiers tient une idée plaisante, il ne consent jamais à la lâcher, l'histoire ne s'arrête pas là. Le voleur de l'éléphant se voit contester par le Zoological Garden le prix promis. Alors, pour faire la preuve que son éléphant est bien un éléphant blanc, il propose une expérience : « Donnez-moi un éléphant noir femelle, ditil, nous le ferons croiser... J'attendrai les vingt mois réglementaires de la gestation et le rejeton mulâtre, devant les tribunaux, fera preuve de l'origine blanche de mon animal!... » D'ailleurs, sur ces entrefaites, l'éléphant meurt, et c'est à grand peine qu'il met fin à l'histoire...
Il était impossible que Mlliers ne songeât pas au théâtre. Tout, dans sa nature romantique, dans ses goiJts, l'y portait... Il avait apporté le théâtre dans sa vie et il devait rêver d'apporter la vie dans le théâtre... Il s'y essaya donc, et si son œuvre dramatique renferme des
choses admirables on ne peut dire cependant qu'il y ait toujours et vraiment réussi.
Dès 1865, presque contemporainement à Claire Lcnoir et à Isis, à ses débuts par conséquent, \^illiers" écrivit Elën, un drame d'amour, qui fut suivi de Morgane, tous deux en prose — mais en une pro'>e lyrique, abondante et superbe, majestueuse et noble comme des vers, comme de vrais vers. Elcn enchantait A^rlaine. Il déclare que c'est un (( drame d'amour exquis » et il en loue frénétiquement la langue poétique. Il prise beaucoup la scène, « des plus hardies » dit-il, dans laquelle l'étrange Elën de « malheur » aperçoit l'étudiant Samuel, endormi sur un banc, dans une charmille d'auberge : elle décide d'avoir ce jeune homme à elle pendant trois jours, sans lui dire son nom, et de disparaitre ensuite pour demeurer « pure et respectée dans l'âme de quelqu'un sur terre », et elle l'éveille d'un baiser sur le front !... Nous sommes, comme on le voit, en plein romantisme. Elën meurt, d'ailleurs, empoisonnée par son page, le petit Matuccio, qui se fait le complice d'une rivale jalouse et riche, M™^ de Walburg... A ses funérailles, l'étudiant Samuel, soudain édifié sur son passé jette cruellement, pour la payer de ses trois nuits, une bourse pleine d'or dans son cercueil... toute sa fortune, réalisée de la veille, en vue de fuir et de vivre avec la courtisane qu'il avait cru pure jusque là et toute à lui. Matuccio s'empare de cette bourse et s'enfuit en s'écriant: « Tout est bien qui finit bien. » L'auteur, dit Verlaine, a choyé, gâté ce personnage pourtant épisodique et de pure utilité, et qui ne dit pas un mot qui ne soit terriblement portant et toujours brillant comme l'acier, sinistre comme le crime...
Elën ne fut jamais représentée, non plus d'ailleurs que Morgane, drame sombre qui évoque la cour de Xaples, avec « ses intrigues sanglantes, ses terribles passions, son luxe et son mystère » ( i ). C'est dans Morgane qu'apparait la charmante et perverse figure d'Emma Lyonna, duchesse de Halmiton.
Mais il nous faut dire quelques mots de la Révolte... La Révolte, « drame » en un acte, représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre du A^'aude ville, le 6 mai 1870, et qui tomba à plat en dépit de sa très réelle valeur. Elle fut soutenue, et vigoureusement, par Banville, Théophile Gautier, Leconte de Lisle. Alexandre Dumas fil s, par Wagner et Liszt, par Anatole France, Catulle Alendès, voire Claretie, mais les imbéciles et les maladroits furent les plus nombreux et les plus forts. Chose curieuse, Barbey d'Aurevilly se rangea du côté des « éreinteurs », et son article ne contribua pas peu à la chute de la pièce; Sarcey et Wolfif se joignirent à lui. Plus tard, dans sa préface, Villiers leur répondit de bonne encre.
(i) Hommes d'Aujourd'hui, n" 258. Va'nier.
X J^-JjA.J^.
Signature de Vïlliers de risIe-Adam
Le sujet est très simple : Elisabeth est la femme du banquier Félix; c'est une nature noble, élevée, poétique et son mari est un mufle, un grossier, qui ne songe qu'à « ses affaires »... Durant des années, elle a été sa collaboratrice, son secrétaire, son comptable. Mais elle en a assez de cette existence odieuse : elle veut vivre, vivre à l'air pur, à l'air sain, en créature libre, donner de son cœur et de son esprit au rêve et à la chimère. Elle annonce à Félix qu'elle va partir!... et elle part en effet. On entend une voiture... Félix est tombé, assommé par ce coup. Quelques heures se passent — audacieusement annoncées aux spectateurs par la pendule qui, successivement, sonne deux, trois, quatre heures — et au petit jour, Elisabeth rentre, harassée, vaincue ; il est trop tard, son énergie et sa volonté sont miortes, étouffées par la vie qu'elle a acceptée jusqu'ici, elle ne peut plus fuir... Elle relève son mari, le ranime. Elle reprendra son existence auprès de lui, et redeviendra sa collaboratrice, non résignée certes, mais impuissante à s'évader... Le Commerce, les Affaires, triomphent du Rêve et de la Poésie.
C'est d'un symbolisme très clair, et c'est très beau. Avenue quelques années plus tard et présentée comme Scandinave, cette pièce e{it été acclamée. Notons en passant, à cause de l'étroite analogie des sujets, que la Révolte est antérieure à Maison de Poupée... Et. s'il n'est pas certain que la Révolte n'ait pas été connue en Norvège, il est avéré que Villiers ignorait le norvégien !
Les deux personnages si opposés, et situés, osons-nous dire, dans des plans si différents, sont parfaits. Ce sont des modèles, des types. Félix, c'est le père de l'Isidore Lechat de Mirbeau. « Je suis un honnête homme, s'écrie-t-il, ... comme on est honnête aujourd'hui !... ->
Il ne veut pas que sa femme se surmène, il la conduira dorénavant à la campagne ! Voyez pourquoi et comment :
... Je ne veux plus que tu te fatigues !... Je ne le veux plus Tu m'e'ntends, n'est-ce pas?... Vois comme on peut tomber malade facilement ! Tu comprends, je t'aime beaucoup et je ne me soucie pas de te voir indisposée. A qui me fier pour la tenue des livres, si tu tombais malade ?... Non. — Dorénavant, nous irons deux fois la semaine les jours de soleil...
26 PORTRAITS d'hIER
ceux d'échéances exceptés, bien entendu, nous retremper parmi les beaux spectales de la nature. — D'ailleurs, voici le printemps, ça me ragaillardit. Tu verras ! (Il sourit malicieusement.) Je ne déteste pas la campagne, une fois le temps. Elle inspire des idées fraîches, souvent lucratives... C'est comme le théâtre. Nous vivons trop retirés. Pourquoi n'irions-nous pas au spectacle, parfois?... L'on peut y ri^icontrer de bonnes occasions...
Félix est un homme modéré. Il n'aime pas les novateurs ; i- n'aime pas les « montagnes trop hautes o ni clans la nature, ni ailleurs...
Et il a ce cri qui est vraiment d'Isidore Lechat : « La campagne !... la campagne à la fin!... C'est bon pour les petits oiseaux, ça... »
Elisabeth que Barbey d'Aurevilly a si complètement méconnue est une admirable créature. Elle personnifie, de façon claire et non pas à travers des brumes du Nord, l'aspiration vaincue par la réalité. Et si elle finit par avouer sa défaite, elle ne le fait pas du moins sans avoir porté de rudes coups.
Hautainement, superbement, Elisabeth revendique les droits de l'Idéal, opposés à la réalité matérielle : Elle est pleine de mépris, et par conséquent d'indulgence, pour le pauvre homme d'argent qui l'a faite ce qu'elle est.
Et quand la malheureuse réintègre sa conjugale prison, ayant compris qu'elle a a trop consenti » et qu'elle n'est plus de force pour lutter, compris « qu'on n'est au-dessus de la Loi qu'à condition de s'y soumettre », elle est insultée par l'indulgence stupide et triomphante de Félix. Mais c'est elle qui a le dernier mot: « Pauvre homme!... », et il résume tout ce beau drame du cœur.
La Révolte fut reprise à l'Odéon le 2 décembre 1896 avec Gémier et M™® Segond-Weber. Elle eut cette fois du succès — mais non certes celui qu'elle méritait. Car si c'avait été trop tôt en 1870, c'était maintenant trop tard : d'autres avaient passé !...
En 1875, ^^'^ *^ concours théâtral » avait été annoncé par la presse. Une médaille honorifique, une somme de dix mille francs, et « d'autres séductions » (i) étaient offertes à l'auteur dramatique français qui, en un ouvrage de quatre ou cinq actes, rappellerait le plus puissamment l'épisode historique de la proclamation de l'indépendance des Etats-Unis, dont le centième anniversaire tombait le 4 juillet 1876.
Villiers concourut et il écrivit le Nouveau Monde. Sur une centaine environ, son manuscrit se trouva parmi les cinq qui furent retenus par le premier jury, pour être soumis au second. Ce second jury, composé (le Victor Hugo, président d'honneur, Emile Augier, Octave Feuillet, Ernest Legouvé, M. Grenville-Murray, représentant du New-York-
(i) Villiers. Avant-propos de Le Nouveau Monde.
VILLIERS DE l'iSLE-ADAM 27
Herald et de Perrin, administrateur de la Comédie-Française, le classa premier !
Il n'est pas possible danalyser ici cette pièce violente, heurtée, d"un romantisme échevelé, mais solide, profonde, passionnée, et dont ie principal personnage, Airs Andrews est une femme marquée d'un signe mystérieux et sanglant dont nous avons parlé déjà... Francisque Sarcey la railla fort.
\"illiers certes s'en frit consolé si les « séductions » du comité organisateur du concours s'étaient, de simples promesses, transformées en effectives réalités. Hélas!... Un mauvais sort s'attachait à Villiers!... L'arrêt une fois rendu, il ne fut plus question de la « médaille honorifique », et des dix mille francs, pas davantage. Villiers tenta de se consoler à l'idée qu'on jouerait sa pièce... Non ! ce fut celle d'un concurrent, AI. Armand d'Artois, qu'on joua à la Porte-Saint-AIartin !
Le Nouveau Monde dut être joué plus tard à Bordeaux, mais par une de ces sautes d'humeur dont il était coutumier, \^illiers retira sa pièce au dernier moment.
Il y eut bien aussi en 1883 une sorte de représentation du Nouveau Monde. Alais ce fut un massacre. La pièce était mal sue, mal jouée, mal montée. Les acteurs trahirent l'auteur, et à la première on put voir au premier rang des siffleurs, Villiers sifflant son propre drame au moyen d'une énorme clef, et conduisant lui-même le tapage! Il V eut cinq représentations, toutes plus mauvaises les unes que les autres.
Au lendemain des deux retentissantes représentations d'essai par lesquelles André Antoine débuta dans la carrière dramatique, Mlliers, plein d'enthousiasme, lui apporta VEvasion, drame en un acte que la Revue Contemporaine d'Adrien Remacle et Edouard Rod avait publiée en 1886 (i). Elle fut représentée le 12 octobre 1887 à la première soirée de la première saison du Théâtre-Libre, en même temps que Sœur Philomcne, sur la minuscule scène du passage de l'Elysée des Beaux-Arts. Le succès fut très grand... et hors de proportion, à notre avis, avec le mérite discutable de la pièce.
Le forçat Pagnol s'est évadé du bagne de Roche fort en étranglant son compagnon de chaîne et deux gardiens, grâce à la complicité du Petit Père Mathieu. Celui-ci est un bandit qui entend se faire payer de son aide : il conduit Pagnol dans une villa solitaire où viendront tout à l'heure deux jeunes mariés ; Pagnol devra les tuer, s'emparer de la dot et revenir rejoindre le Petit Père Mathieu pour partager. Alais ces jeunes mariés, innocents et beaux, charment le cœur du révolté, il n'ose les tuer. Cependant on est à sa poursuite, on le recherche :
(i) Livraison du 25 mars, t. IV, n" 3.
28 PORTRAITS d'hier
s'il est repris c'est la guillotine... Il préfère se laisser reprendre. Il jette son couteau.... On s'empare de lui, et pendant qu'on lui met les menottes, pensif et sombre il laisse tomber ces mots : « C'est drôle... mais... il me semble que c'est maintenant que je m'évade... »
C'est un mot. Il est beau. Mais tout l'acte est bâti pour ce mot... Il renferme d'ailleurs des erreurs, des invraisemblances, des longueurs. L'argot de certains personnages est maladroit, mais c'était du « Grand Guignol )) avant la lettre, la tentative d'Antoine passionnait les jeunes — comme la Révolte e\xt d\x les passionner — et le succès fut incontestable.
Faut-il rattacher au théâtre de Villiers cet extraordinaire Axel qui ne parut qu'après sa mort? Oui, sans doute, si l'on considère sa forme qui est celle du drame, mais non, si l'on en recherche l'idée mère et le but, la nature vraie. Axel ne se raconte pas. On le lit et on tâche de comprendre. Et si l'on ne comprend pas toujours, ce qui d'ailleurs n'est pas la faute de Villiers, du moins on pense. Axel est une œuvre « qui fait penser » : en est-il beaucoup qui méritent cet éloge?
Il y travailla longtemps, et il y songea toute sa vie. C'est le reflet de sa propre philosophie ondoyante, multiple et profonde ; ce sont des « aspects » curieux de la vie. Il y mit de tout, et toujours avec cette débordante sincérité qu'il apportait jusque dans la fable; et les contradictions qu'on s'est efiforcé d'y relever en seraient une preuve s'il était besoin...
Axel devait, dans son dessein, être suivi par le Vieux de la Montagne, et V Adoration des Mages être leur commune conclusion.
Au bénéfice du retentissant succès des Contes Cruels parus en 1881, Villiers tenta la publication de VEve Future qui, avec Axel, est sans contredit l'œuvre capitale de sa vie. Chose bizarre, VEve future fut d'abord présentée en feuilleton !... Et c'est le classique, le conservateur, le mondain Gatdois qui eut cette idée effarante. L'aventure — c'en était une — tourna mal car les désabonnements affluèrent au point que dès le dixième feuilleton, la publication fut arrêtée ! Ce n'est que deux ans après, en 1884, que la Vie Moderne en donna le texte intégral.
Il y eut, il faut le dire, tout d'abord plus de surprise que d'admiration. On se méfiait quelque peu : Villiers était homme à n'avoir voulu faire qu'une mystification, et la critique jugea opportun de se montrer réservée. Le succès se dessina cependant, et il fut éclatant.
Pontavice de Heussey déclare que VEve future est un chef-d'œuvre de raillerie, et il cite Henri Laujol déclarant que Villiers « avait voué à la Science moderne, servante de l'utilitarisme une haine de moine ».
VILLIERS DE L ISLE-ADAM 29
Il ne nous paraît pas que ni l'une ni l'autre de ces affirmations soit fondée.
En racontant l'histoire d'Edison arrivant, par son art merveilleux, à créer de toutes pièces une poupée merveilleuse, un mannequin en tout semblable à la créature humaine, il est possible que Villiers ait eu le projet railler les prétentions excessives de la Science, et de railler la femme, poupée idéale, à laquelle la beauté extérieure tient lieu d'âme... Mais il nous semble certain que, chemin faisant, \'illiei"s s'est laissé conquérir par son sujet: il l'a exalté, ennobli, il s'est, en en pénétrant les secrets, laissé fasciner par la Science qu'il avait voulu railler, et laissé aller à aimer la poupée sortie de son imagination. Œuvre « de raillerie » ? Xon, certes ! Pas plus qu'œuvre de foi, probablement !
]\Iais il y a, dans ces pages, une documentation et une précision techniques telles qu'il est impossible que \'illiers n'ait pas apporté le plus réel sérieux dans l'étude préalable dont elles sont Texpression. Nous ne nions pas — encore qu'il n'y paraisse guère — l'intention première de mystification, mais nous croyons qu'elle ne dura pas. Au surplus, si tel n'était pas le cas, il faudrait admettre que \'illiers échoua dans son projet, car c'est presque un « Pourquoi pas? » qui monte aux lèvres quand on a terminé cet étrange, passionnant, et d'ailleurs difficile ouvrage 1
C'est, non pas les quelques lignes pour lesquelles nous avons encore place, mais ce fascicule tout entier qu'il conviendrait de consacrer à Tribitlat Ponhomet, ce docteur ridicule et féroce, fils de Joseph Prud'homme, frère de M. Homais, et cousin de Bouvard ou de Pécuchet. Ah ! l'amusant et l'odieux type de bourgeois éteigneur d'idéal! Ah! le ridicule et solennel gros monsieur officiel ! Quelle lumineuse et abondante sottise émane de son « esprit », quelles perles tombent de sa bouche! Ah, le mufle « qui se nomme Légion!... »
Le D'" Tribulat parle une langue spéciale, imagée, pleine de métaphores; il dit «la chaude infusion chinoise» pour le thé, la « fève de Moka » pour le café, les « émules de Daguerre » pour désigner les photographes... ; entendant que les tremblements de terre ont ravagé le Alidi, il déclare que « c'est à se croire en plein moyen âge » ; la ^lort, affirme-t-il, « c'est la bouteille à l'encre » !... et, « tout citoyen, digne de ce nom, dispose, entre ses travaux et ses repas d'environ trois heures de loisir par jour »...; au banquet des « Eventualistes », il prononpe un grand discours et porte son toast à ceux « dont la vigilance nous mit dès longtemps à l'abri de toutes exagérées revendications... de ce même Prolétariat, sur les plaies duquel nous ne pouvons, hélas! que gémir...; en « littérature », il aime assez ^ocambole,
bien qu'il le trouve parfois « peut-être un peu trop métaphysique... un peu... — comment dirais-je ? — un peu trop abstrait » ; Wagner excite son fou rire ; les sophismes des gens « glissent sur la cuirasse épaisse de son sens commun »...
Malheureusement — à notre avis du moins, — Villiers a poussé .son type jusqu'à l'exagération la plus folle: il cesse dès lors d'être vrai, ou même vraisemblable, pour devenir un personnage énorme, monstrueux et symbolique. Ce n'est plus M. Prudhomme, ni Homais, ni Bouvard, que tout le monde a connus, connaît ou connaîtra, c'est un total extravagant qui n'est plus humain.
Cet « outrancisme » est caractéristique chez Villiers : quand il a obtenu un efïet dans un sens, il l'accentue, il le prolonge, il insiste jusqu'à l'invraisemblance, comme si le lecteur n'avait pas compris. Mirbeau procède de même.
C'est ainsi que Tribulat Bonhomet fait mourir son ami Lenoir avec ses drogues, décidé, dit-il, « à recourir aux explosifs pour en iïnir avec son mal », qu'il se plaît à tuer les cygnes pour leur entendre chanter leur chant de mort, etc..
C'est aller décidément trop loin, et il y a lieu de penser que seule cette exagération qui donne de l'irréalité au personnage l'a empêché de devenir populaire, comme ses illustres rivaux en sottise humaine!
Le style de Villiers est étincelant, ainsi que l'était son langage. Il soignait sa prose plus que d'autres ne soignent leurs vers : aussi bien des morceaux comme AkcdysscrU, qui évoque les splendeurs de l'Inde ancienne, de V Annonciateur, qui chante la gloire de Salomon (tous deux dédiés au marquis de Salisbury) sont-ils impérissables et dignes de Salmnhô, avec laquelle ils ont une étroite parenté. Villiers, qui ressemblait à Flaubert par tant de côtés, et jusque dans sa haine et son mépris du bourgeois, Villiers a écrit des pages antiques qui peuvent rivaliser avec les siennes, — de même que Tribulat peut rivaliser avec Homais. Professant pour sa langue le respect auquel elle a droit, Villiers devait haïr le jargon des journaux — encore ne connut-il pas celui qui sévit depuis une dizaine d'années! — des journaux « rédigés comme on le sait, dans ce style équivoque et goguenard, parfois macaronique, souvent même trivial, qu'afifectent quelques trop avancés radicaux (i)... » Ailleurs, il parle de « ce style d'ess-bouquet radical », radicalisme lui semblant décidément un agent de mauvais langage, — ce qui n'est pas d'ailleurs si inexact...
Chose curieuse, Villiers fut cependant journaliste lui-même pen-
(i) Une profession nouvelle. (L'Amour Suprême.)
VILLIERS DE L ISLE-ADAM
dant six mois ! Il est vrai que la Croix et l'Epcc n'était pas un journal (( radical » !... Il était même tout le contraire! Villiers était à la fois rédacteur en chef, reporter et critique. Le bailleur de fonds était un pâtissier retiré, qui, laissant Villiers maitre du jourilal et libre d'y exprimer ses opinions sur tous les sujets, ne lui avait imposé que deux conditions: que « son journal » parlât de lui tous les jours, et qu'il « fit du bruit » dans la capitale (ij!
La Croix et l'Epée revendiquait le trône de France pour Xaundorfï (2), réclam.ait le droit pour tous, mais spécialement pour les soldats, de dire « sacré nom de Dieu! » et d'aller â la messe!..., et acclamait Stéphane Mallarmé et Wagner...
Mais le pâtissier se lassa et se retira à la campagne : la Croix et l'Epée mourut de maie mort et Villiers cessa d'être journaliste.
Aux amateurs de particularités et aux « radicaux » désiretix de se venger des critiques de Villiers, signalons, à titre de simple curiosité car elles n'ont pas grande importance vraiment, quelques petites négligences que nous avons relevées, çà et là, dans ses écrits au courant d'une rapide lecture :
Dans les Demoiselles de Bieiifilatre : «. ... la cendre de INIonthyon avait tressailli dans son beau cénotaphe... ». Or « cénotaphe » est, par définition même, un tombeau vide. Dans Fera : « \^ers le sombre faubourg Saint-Germain, des voitures, allumées déjà, roulaient... ». Et encore : (( ... Je suis rivée à un malheureux qui m'a tuée. Le mort a saisi la vivante !... ». Dans l'expression : (( le mort saisit le vif )> on sait que le mot (( saisit » à un sens juridique spécial qui n'est pas celui que Villiers lui donne ici. Dans Tribulat : « Ma main est stérile... mon grand médium noueux, spatule, etc.. (c'est médius qu'il faut dire)... <>' Non est hic locus... )> (c'est his qui convient. Faute d'ailleurs très fréquente)... « Avant qu'un mouvement quelconque de défense, avant qu'un coup de feu, qu'un cri même eussent eu le temps de s'effectuer... »
Et puisque nous en sommes à lui chercher de mauvaises chicanes,
(i) PoNTAVicE, chap. IX.
(2) Une jolie anecdote à ce propos : « Les quelques fidèles du prétendant s'étaient réunis pour lui offrir un dîner. Villiers de l'Isle-Adam était assis à la droite du prince, absorbé et silencieux. Parmi les convives se trouvait le vieux comte de F... qui, depuis quarante ans, avait tout sacrifié, son intelligence, son énergie, son temps et sa fortune pour le bien et le succès de celui qu'il considérait comme son souverain légitime. Je ne sais à quel propos, l'auguste invité s'irrita contre cet ancien et dévoué serviteur ; devant tous il l'accabla de reproches et d'injures, le traitant avec une dureté et une cruauté, sous lesquelles ce pauvre vieillard s'effondra en sanglotant. Une stupeur faite d'étonnement et d'indignation planait sur la petite assemblée. Alors, au milieu du silence général, Villiers se leva, le verre en main, et se tournant vers le prince :
« — Sire, dit-il, je bois à Votre Majesté. Vos titres sont décidément indiscutables. Vous avez l'ingratitude d'un roi... » — (Pontavice, xiv). %
notons encore le goût fâcheux que Villiers semble avoir eu pour le calembour.
Conçoit-on, par exemple, qu'aux Demoiselles de Bicnfilâtre, qui se terminent, nous l'avons dit, ])ar ce mot d'argot triomphalement murmuré par Olympe expirante : « Il a éclairé ! », conçoit-on qu'il ait eu l'audace pince-sans-rire de mettre en épigraphe la parole de Goethe : « De la lumière ! »? A Bonhomet parlant mariage à un capitaine .le vaisseau, il fait dire: « Il est des nœuds... plus doux que ceux que vous filez !... » C'est encore Bonhomet qui recommande à la bonne Fructuence de glisser une vieille bouteille de cognac dans son cercueil « pour tuer le ver »... Une fois mort, Bonhomet va au Paradis, et apercevant la silhouette d'un vieillard, il demande : « Est-ce à Dieu... lui-même... — ou seulement à Boiëldieu... que j'ai l'honneur de parler?... — Et l'autre répond: — Non, monsieur, c'est à Tardieu... Ce qui permet à Bonhomet de répliquer : « Mieux vaut « tard « que jamais... »
Il s'amusait à ces plaisanteries faciles et vulgaires — comme aussi aux soulignements imprévus et aux épigraphes sans rapport avec le sujet traité!... Ses épigraphes!... Il en est qui demanderaient à être collationnées, car elles semblent bien étranges, et il n'y aurait rien d'impossible que Villiers ait poussé la mystification jusqu'à citer d'imagination.
... Au moment de la terminer et avant même que de l'avoir relue, nous sentons toute l'insuffisance de la présente notice. Il eiit fallu parler (ïlsis, roman philosophique, d'ailleurs obscur, que Villiers écrivit à ses débuts, consacrer un chapitre à l'étude des Contes cruels, un autre à celle des Histoires insolites, montrer l'influence que le poète exerça sur certains qui le suivirent et s'inspirèrent de lui sans le nommer, et dire enfin sa mojt à l'établissement des Frères de Saint-Jean de Dieu, sa mort lamentable que seule vint adoucir la présence d'amis comme Huysmans, Mallarmé, Dierx, Guiches...
Le grand Villiers vécut pauvre ,et mourut misérable: c'est une constatation qu'il n'est pas inutile de faire à notre époque de snobisme qui se pique d'indépendance et de bon goût, mais où la « réussite » semble être bien moins la récompense du talent que le salaire de la médiocrité -et de l'intrigue.
Victor Snell.
ŒOPÉPftTtvEc^^^TI^ OUVRIÈRE ^^ Gérant: Ernest Reynaud.
'^^iEuvi.smn!^"^0RûEi'2'''°
^ /" Avril 1910 =
Porfrails d'Hier
Jean=Baptiste Carpeaux
par FLORIAN-PARMENTIER
Jean-Baptiste Carpeaux, peint par lui-mcme. > (Musée de Valenciennes) (Phot. Roiailt, Valenciennesi
PC CENTIMES
Etudes sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps
Publication bi-mensuelle illustrée : le T^"" [et le 15 de chaque mois NUMÉROS PARUS
PREMIÊIIE SÉRIE :
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— Beethoven, par Georges Pioch. — Henrik Ibsen, par François Crucy.
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DUNOIS
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Portraits d^hier
N° 26. — V Avril 1910
Jean-Baptiste Carpeaxix
« En considérant ce qui se passe autour de nous tous les jours, dit Emerson, nous verrions que c'est dans les actions faciles, simples, spontanées, que nous sommes forts, et qu'en nous contentant d'obéir, nous devenons divins (2). ))
Mais être capable d'une belle action spontanée, sentir en soi l'impulsion magique, percevoir l'appel sublime et surtout pouvoir y obéir, c'est participer plus que les autres du « feu cosmique », c'est être consubtantiel à VAgni des rishis hindous, c'est posséder d'avance un peu de cette « divinité » dont nous parle Emerson.
Aux époques de médiocratie, dans les périodes où, sous le couvert de la raison, l'intelligence affaiblie réclame le droit pour tous à une sorte de génie moyen, il y a une tendance assez manifeste à nier les 1 éros, à refuser à certains hommes par qui s'expriment le Vrai et le Beau une organisation plus parfaite et une essence plus délicate ou plus subtile.
Mais tandis que nie l'homme mesquin et borné, la Nature éternelle affirme.
Et des êtres comme Carpeaux surgissent qui, se raillant de nos théories plus ou moins caduques sur le déterminisme, l'hérédité, l'éducation, les influences du milieu, notre dépendance du sol et autres argumen-tations, attestent que, selon le mot de Mallarmé, « l'Esprit souffle où il veut et d'où il veut ». '
Né d'une famille d'ouvriers misérables et incultes, Carpeaux fut élevé dans la promiscuité d'enfants vicieux ou stupides, rejetons tarés de maroufles et d'ivrognes. Durant ses plus jeunes années, il n'eut guère sous les yeux que le spectacle, à tout le moins inesthétique, de l'ordure des quartiers populeux et grouillants des villes du Nord, de
(i) C'est un Carpeaux authentique et vivant que nous avons modestement essayé d'évoquer ici. Four atteindre ce but, nous avons eu recours le plus possible à des documents nouveaux, à des lettres du grand artiste, ou au témoignage de personnes ayant vécu dans son intimité.
(2) Il va sans dire que le mot divin, employé plusieurs fois au cours de ce chapitre, est ici dépouillé de tout sens religieux.
36 PORTRAITS d'hier
ces quartiers qu'il faut bien connaître pour en comprendre toute la tristesse.
On voit mal que ces circonstances aient pu « déterminer » le génie de Carpeaux. Par contre, il n'est pas douteux que le développemoit de ce génie n'ait été favorisé par l'atmosphère d'enthousiasme qui enveloppe Valenciennes, ville natale du grand sculpteur, comme aussi par l'ambiance et l'éducation artistiques qui lui furent données plus tard.
Mais, grâce à une prédilection mystérieuse de la nature, les facultés actives de Carpeaux étaient innées en lui (i) ; elles y avaient été déposées, pour ainsi dire, à l'état de germes, et les influences ménagées par la destinée n'ont fait ensuite que les féconder.
J'insiste sur la vocation, sur la prédestination de Carpeaux, parce qu'il est impossible de bien juger cet artiste, de comprendre son invincible énergie, ses impatiences, ses sautes brusques d'humeur, de le suivre dans les galops effrénés des ses aspirations parfois fantasques, de pénétrer le merveilleux caractère de son œuvre, si on ne se le représente pas comme une sorte de « possédé », sans cesse agité, tourmenté, poussé par son génie, auquel il n'avait du reste qu'à obéir, comme dit Emerson, pour devenir visiblement « divin » (2).
C'est parce que tout un monde secret était entré en lui, parce que le grand courant de l'inconnaissable le traversait, que Carpeaux eut, dès l'enfance, le don de métamorphoser à ses propres yeux les images qui l'entouraient. Cet « idéo-réaliste » (3) trouvait une beauté à tous les spectacles de la vie. Continuellement sollicité par ce qu'il rencontrait à chaque pas de toujours nouveau, de toujours admirable, « électrisé », comme il disait lui-même, par un enthousiasme qui ne se refroidissait jamais, il eiit voulu étreindre à la fois toutes les formes de l'immanente Beauté.
Cette fièvre qui l'incitait à propager, dans la matière inerte, et le mouvement de la vie et sa propre passion, ne permit jamais à Carpeaux de se soustraire à l'âpreté de la lutte. Toute sa vie, insatiable.
(i) « Par quel miracle Carpeaux résista-t-il victorieusement à quatorze années d'atmosphère romaine, soit rue Bonaparte, soit à l'Académie de France ?... C'est qu'il était doué d'un puissant instinct que servait sans cesse une volonté superbe... » Edouard Sarradin.
(2) « Si je pouvais vous rendre manifestes les sens de l'Héroïsme, et la relation divine — car je puis bien l'appeler telle — qui, de tout temps, unit un Grand Homme aux autres hommes ! » Thom.\s Carlyle. . .
(3) Ce terme nous paraît s'appliquer à Carpeaux avec beaucoup plus de justesse que celui de « réaliste » dont se sont servi quelques-uns, en songeant sans nul doute aux origines flamandes de l'artiste. Un réaliste l'est surtout par la façon de traiter les sujets empruntés à la réalité ; il a l'amour des détails particuliers, il recherche les complexités, la beauté l'intéresse moins que le caractère ou le pittoresque. Carpeaux, lui, toujours guidé par un goût très sûr, n'a jamais cessé de voir la beauté à travers la vie.
JEAX-BAPTISTE CARPEAUX 37
jamais satisfait, il négligea de goûter aux joies calmes que légitime la maturité du rêve. Il ne semblait pas fait pour un autre bonheur que celui de l'œuvre conçue, ou réalisée (i).
L'existence sévère et presque constamment douloureuse que créait à Carpeaux la tyrannie de sa vocation fut encore aggravée par sa soif d'indépendance, par sa susceptibilité, son amertume, son orgueil. Conscient de sa valeur, l'artiste entendait que l'on eiit, sinon pour lui, du mioins pour son œuvre, la déférence due au génie. Il ne supportait d'ailleurs aucune pression, de quelque puissante influence qu'elle vint. Et jamais il ne consentit à la moindre concession, soit aux règlements, soit à la mode, soit à ce qu'on appelle si arbitrairement les convenances.
Aussi conçoit-on sans peine les heurts et les froissements dont il eut à souffrir dans son commerce avec les hommes. Ne s'apercevant pas qu'il portait en lui-même la cause première de ses déboires, il accusa toujours la fatalité, et souvent se plaignit de la trahison de ceux qui l'approchèrent. Naturellement bon et généreux, il ne pouvait comprendre que tout le monde ne se montrât pas empressé, dévoué et indulgent à son égard. L'envie surtout, lui était odieuse, intolérable.
Loin de le décourager, d'ailleurs, cette lutte perpétuelle contre la vie, contre le prochain, contre lui-même, ne faisait que le stimuler, l'irriter, le dresser menaçant contre le destin hostile.
Ce fut là le secret de son triomphe. L^ne telle opiniâtreté renversa les obstacles, un à un, et l'artiste se fit enfin un piédestal de leurs débris amoncelés.
Ah ! certes, l'orgueil rendit Carpeaux bien malheureux, durant la terrible période de ses débuts, et même longtemps encore au delà. Mais il serait niais de vouloir faire à l'artiste un reproche de cet orgueil.
Ce sentiment, qui est chez tant d'autres un insupportable défaut, fut pour lui, une qualité essentielle. Il lui permit de rester libre, malgré l'humilité de sa condition. Il l'enflamma d'une telle ardeur que l'organisation conventionnelle du monde resta de lui inaperçue : maitres, rentiers opulents, hauts fonctionnaires, empereurs, rien de tout cela n'existait à ses yeux. Lui, il était Carpeaux ! et ce nom semblait à son oreille aussi sonore que ceux des plus grands. Au sculpteur Henri Lemaire qui le congédiait avec quelque mépris, Carpeaux enfant répondait : « Monsieur, vous êtes capitaine en votre art ; qui
(i) C'est là un trait commun aux artistes réellement doués. Auguste Barbier dit de Michel Ange :
... Ton seul bonheur au monde Fut d'imprimer au marbre une grandeur profonde Et, puissant comme Dieu, d'effrayer comme lui.
38 PORTRAITS d'hier
VOUS dit que je n'y deviendrai pas général ?» A Napoléon III, qu'il aA'ait poursuivi de ville en ville pour lui montrer un de ses premiers bas-reliefs, il disait simplement, en se présentant lui-même : « Voilà. C'est moi qui ai fait çâ. »
Cette admirable confiance en soi ne connut point de défaillance. On eût dit, vraiment, qu'avant Carpeaux il n'y avait jamais eu de sculpteur.
Et, en effet, il n'y en avait pas eu de semblable, avant lui. C'esi à lui que devait être réservée la faculté créatrice correspondant, dans l'ordre universel, au mouvement. Certes, je n'ignore pas que la sculpture grecque a souvent exprimé la forme en mouvement. Nous en avons la preuve dans Les Danseuses devant un portique, au Louvre, et surtout dans La Victoire de Samothrace. Phidias, dans Les Parques, au fronton oriental du Parthénon, a su traduire admirablement la vie paisible de la chair. Les sculpteurs égyptiens du Scribe accroupi et du Sheik cl Bcled sont parvenus à saisir la vérité des attitudes. L'auteur des Victoires, au temple de la victoire Aptère, Jean Goujon, dans les nymphes de la Fontaine des Innocents, ont rendu presque sensibles la tiédeur des épidermes et le rythme des souffles heureux. Les Romains, Donatello, Puget, Houdon, ont créé des œuvres pleines de naturel. Michel-Ange, ce géant, a communiqué aux siennes k. fougue qui l'animait lui-même. ]\Iais c'est Carpeaux qu'on attendait pour insuffler à la pierre une âme vertigineuse et palpitante; lui, et lui seul il me semble, a pu rendre le jeu, le plaisir, le triomphe de la chair, le frémissement de la vie, le mouvement impatient, subtil, — je dirais, si j'osais, ensorcelé. — Il a vraiment ajouté quelque chose à son art.
On comprend, après cela, de quelle nature était son orgueil.
Jamais Carpeaux n'eut la sotte prétention de se croire pétri d'une pâte différente de celle des autres hommes. Quand nous avons parlé d'une essence plus fluidique, plus délicate, d'une organisation plus parfaite, il ne s'agissait évidemment que du seul point par où l'artiste livre passage à la fraction d'âme universelle susceptible de s'incarner en lui (i). C'est sur ce point, sur l'aptitude qu'il se sentait à exprimer une signification nouvelle de son art, que Carpeaux fut toujours catégorique, — et cela par instinct, sans se livrer en aucune façon, bien entendu, aux spéculations de psychologie par lesquelles, moins simple que lui, hélas ! nous venons de nous laisser tenter. Avec son bon sens naturel, il estimait tout naïvement que s'imposer à ses contempo-
(i) Ce même artiste peut, par ailleurs, être moins bieïi organisé que tel ou tel autre individu.
rains, ou plutôt leur imposer le fruit sublime de sa productivité spontanée, était pour lui un devoir absolu (i).
Voilà pourquoi il parut intolérant, âpre, amer, injuste même parfois au regard de ceux qui l'entouraient. Les gens impersonnels dont la société se sert plus ou moins comme gardiens de l'ordre établi sont, a leur insu et malgré eux, des obstacles continuels à la complète manifestation des « hommes nouveaux )>. Carpeaux était de ceux pour qui Ton ne fait jamais assez, car tous les mouvements qu'on leur sacrifie ne peuvent détruire les vieux rouages, par lesquels sont produits mille autres mouvements qui leur sont hostiles.
Les contemporains de la jeunesse de Carpeaux se rappellent surtout le fîls du maçon, le fîls de Joseph Carpeaux et d'Adèle Wargny, aux prises tous deux avec la misère, que venait accroître le nombre des enfants.
Ils revoient la mère se rendant au marché quand celui-ci touchait à sa fin, de façon à obtenir des marchandes un rabais sur les légumes qu'elles n'avaient point vendus. Trop souvent, la pauvre femme ne partait ainsi qu'avec trois sous dans le creux de sa main. Trois sous pour nourrir toute une famille !... Adèle avisait alors six gros choux rouges, six choux volumineux, mais un peu fatigués d'avoir supporté tout le poids des autres au cours du marché. Elle proposait un solde — pour ne pas les remporter, n'est-ce pas ? — Et, une heure après, l'odeur des choux rouges parfumait toute la maison, de la cave au grenier... quand il y avait du feu pour les faire cuire. Car le charbon manquait souvent au logis, et, l'hiver, lorsqu'il n'y avait plus à briller ni bois, ni chiffons, ni papiers, ]\I™® Carpeaux disait à ses trois fils :
— Allez donc faire le tour des remparts au pas de course : ça vous réchauffera et ça vous dégourdira les jambes.
Et les gamins, comme une volée de pigeons, filaient, à qui arriverait le premier, vers les chemins de ronde et les glacis, dont ils entreprenaient joyeusement l'exploration, malgré la neige et le verglas.
Cette misère froissait en secret l' amour-propre de Carpeaux qui, obscurément, sentait déjà frémir en lui une âme altière et faite pour de hautes destinées. On dit même qu'il garda une rancune tenace aux choux rouges qui l'avaient si longtemps nourri... d'humiliation, et que, plus tard, il s'acharnait volontiers à les décapiter du bout de
(i) « Quand un homme sait ce qu'il vaut, disait Carpeaux dans une de ses lettres (28 juin 1853), et que le jugement d'autrui ne se rencontre pas avec le sien, il lui est nécessaire de prouver qu'on s'est trompé, en faisant de nouveaux efforts po^ ■'^orcer les juges à rentrer dans la justice. »
40 PORTRAITS d'hier
sa canne, chaque fois qu'il voyait, dans un potager, ces crucifères dresser trop orgueilleusement la tête.
Son compatriote M. Antoine Carlier, professeur au Lycée de Norwich et auteur d'intéressants Fabliaux, m'a raconté qu'il fut plusieurs fois témoin de l'irascibilité de son caractère, lorsqu'il fréquentait avec lui, à Valenciennes, l'école des Frères de la doctrine chrétienne. Un jour que, tout enfant, l'un et l'autre jouaient dans la rue, le futur statuaire, voulant sans doute démontrer qu'il n'était rien qui ne lui fijt permis, à lui Jean-Baptiste Carpeaux, saisit une poignée d'ordures dans le ruisseau et la jeta, par la fenêtre ouverte, à travers les meubles et les tentures, dans la maison du père Carlier. Celui-ci, sans aucune considération pour le génie contenu en puissance dans le cerveau du jeune impertinent, sortit précipitamment, l'empoigna par le dos de sa veste, et lui administra une sérieuse correction.
Carpeaux s'en souvint toujours. Quinze ans après, Antoine Carlier et lui passaient sous les fenêtres devant lesquelles avait eu lieu l'incident :
— Te rappelles-tu, dit le jeune artiste en s'arrêtant soudain, la fameuse « raclée » que ton père m'a un jour donnée...
Et une expression de dignité blessée passa comme un éclair dans son regard.
Cette susceptibilité de Carpeaux se manifestait d'ailleurs à chaque instant, dans ses moindres actes, dans ses moindres paroles. Un affront ou une injustice, — parfois imaginaires, il faut bien le reconnaître (i), — le mettaient littéralement hors de lui. Alors, l'humanité entière se liguait pour le persécuter. Ses amis n'étaient plus que de faux amis. Il leur écrivait des lettres fulminantes, où il déclarait que « lui, qui cherchait partout -le bien, n'était payé que par le mal » (2). Son esprit ampliatif aggravait sans cesse les sujets de contrariété et, inconsciemment, son humeur pointilleuse déformait les intentions qui paraissaient lui faire échec.
Partout et toujours, il visait à occuper la première place, et, s'il n'y réussissait pas, il criait à l'iniquité et lançait contre le sort et contre les hommes de véhémentes imprécations. Lorsqu'il connut, en 1852. que la décision du Jury ne lui attribuait que le Second Prix de Rome, il tomba dans le plus violent désespoir : « Maudit soit le jour, écrivaitil à son ami Louis Dutouquet (3), où j'ai pris l'ébauchoir pour me
(i) Carpeaux fut toute sa vie en butte aux hostilités, il est vrai; mais il rencontra aussi des sympathies vivaces. il eut des protecteurs convaincus et puissants. Tels furent, dans sa jeunesse, M. Bracq, maire de Valenciennes, MM. Beauvois, Foucart, Delerue, Louis Dutouquet, Bruno Chérier, l'ami de toute sa vie, puis le comte de Nieuwerkerke, la princesse Mathilde, Napoléon III, l'impératrice, le prince Stirbey...
(2) Lettre au peintre Emile Lévy qui s'était vu dans l'impossibilité de faire auprès du ministre d'Etat la démarche que Carpeaux lui avait demandée.
(3) 5 septembre 1852.
JEAX-BAPTISTE CARPEAUX 41
faire sculpteur, car, en entrant dans la carrière artistique, je suis tombé entre les mains de la Fatalité, qui n'a cessé de me renverser à chaque pas. Hier encore, j'ai été victime de ses coups, malgré tout le courage que j'ai mis à lutter contre l'adversité ! Qu'est-ce que j'ai donc fait à Dieu pour mériter de semblables épreuves ? Faut-il que je meure à la tâche, ou suis-je marqué au front du mot Malheur ? Oui, mon brave ami, je deviens fou, je le suis. Rien au monde ne me sourit ; lorsqu'après avoir vidé la coupe des vicissitudes humaines, m€s lèvres touchent un meilleur breuvage, aussitôt tout se change en poison. Tout est donc fini pour moi... Je ne puis t'en dire plus long, car je suis tout en larmes, le cœur me manque et ma main tremble ; enfin, je suis malade, et je suis seul ici pour dévorer ma douleur. »
L'année suivante, Carpeaux envoya au Salon un bas-relief intitulé : La soumission d'Ahd-el-Kader. Le morceau fut placé de façon à passer inaperçu. Nouveau désespoir de l'artiste, et qui valut à AL Louis Dutouquet la lettre suivante (i) : « J'ai pu arriver à me faire conduire où mon bas-relief est exposé. Ah ! mon cher Louis, j'en aurais pleuré de rage et de dépit, si je ne me fusse trouvé en face d'autres hommes, en voyant mon bas-relief relégué dans le coin le plus obscur. Il faut que ce soit l'effet d'une de ces persécutions que l'on me fait subir aussi souvent que possible (2) !... «
L'extraordinaire sensibilité de Carpeaux le fit toujours cruellement souffrir de tout ce qui lui semblait devoir l'amoindrir. Il ne pardonna jamais au destin de l'avoir si mal bâti, — car il était petit, tout en buste, avec des épaules d'une largeur démesurée et une tête pétrie à grands coups de pouce ! Edmond de Concourt, dans son Journal, fait de lui ce rapide croquis : « ... L'un surtout avait une tête taillée à la serpe, la tête grossière et rude d'un carrier, avec des moustaches de sergent de ville et des yeux durement brillants. )>
Aussi Carpeaux, si amoureux des formes harmonieuses, répétait-il souvent avec un certain dépit : « Tout de même, si je m'étais fait moi-même, je me serais « mieux torché » que ça (3) ! »
Voici encore un trait assez typique. Un jour que, dans l'atelier du
(i) 15 mai 1853.
(2) Mais là encore sa volonté prend le dessus, et il ajoute : « Je préfère mille fois recouvrir mon œuvre d'une toile pendant la moitié de l'exposition (délai imposé pour les réclamations) et, si l'on ne me permet pas cette dernière résolution, je la retirerai et ferai une exposition publique, pendant le Salon même, soit dans mon atelier ou ailleurs. »
(3) Il ne parlait aussi librement que devant les intimes. E. de Concourt ayant rencontré Carpeaux et ses frères chez Burty, dit d'eux : « Ils avaient des voix d'ouvriers dans le monde, des v»ix à la fois canailles et maniérées de jeune-premier de barrière qui file les mots, sans être sûrs de leur orthographe. » Et en effet, devant les gens du monde, Carpeaux devait, comme tous les parvenus de basse extraction, surveiller son langage et même affecter une certaine recherche.
maître, M. Antoine Carlier rappelait à son camarade d'enfance l'accueil cordial qu'on lui avait fait dans un château du pays natal, l'artiste, froissé qu'on le crût honoré par cette attention, se récria ;
— Parbleu ! pour quelques dîners qu'ils m'ont donnés, je leur ai laissé un buste ! Tu ne sais donc pas, toi, qu'un buste de moi, ça vaut tous les châteaux du monde !...
II ne faudrait cependant pas se représenter Carpeaux comme ua hypocondriaque, comme un misanthrope perpétuellement égoïste et rageur.
C'était, au contraire, une nature droite, un cœur naïf, une âme sans méfiance, aussi encline à s'ouvrir et à s'épancher que prompte à se refermer avec dépit, au moindre froissement. Comme tous les impulsifs, Carpeaux avait un tempérament fait de contrastes, des façons d'agir inégales, une humeur aisément irritable ; mais, tout au fond de lui-même, on n'eût trouvé que simplicité et que bonté (i), et c'était le plus souvent pour s'être confié trop vite qu'il était contraint de se reprendre avec cette brutalité qu'on lui reprocha.
A ceux qui l'étudient avec attention, Carpeaux apparaît sensible aux marques d'estime, bien plus encore que révolté par les hostilités jalouses. Parlant de son concitoyen, le peintre Abel de Pujol, qui lui avait fait bon accueil, il dit pieusement dans une de ses lettres (2) : « M. Abel de Pujol est toujours mon père ; il me défend et me protège, suivant les circonstances. Aussi, je l'écoute comme l'Evangile. »
Son premier cri, dès que la commande du bas-relief d'Abd-el-Kadcr lui parvint officiellement, ce ne fut pas un cri de triomphe, ce fut un cri de reconnaissance : « Mon cher Louis, écrivait-il à M. Dutouquet (3), c'est bien à tes nobles encouragements que je dois le succès que je viens de remporter ! »
(i) M. Léon Riotor, qui eut plusieurs conversations sur le grand artiste avec M. Leysalle, son dernier élève, résume ainsi l'impression de ce dernier, dans son Carpeaux : « Homme simple, bon et brave, cœur de diamant, mais sec et cassant dans sa vivacité. » Un peu plus loin, M. Riotor ajoute : (c De sa gloriole, presque etifantine, personne n'eût osé sourire. Car la générosité, une bonté indulgente, une foi ardente dans son art, en faisaient quand même un être d'élite dont le dévouement pour autrui s'exerçait à toute heure. »
Voici un autre témoignage, celui d'un modèle du Maître, M. Sébastien Visât qui posa fortuitement pour le génie de La Danse : « M. Carpeaux ? Un bien brave homme, pas fier, un peu fantasque, tutoyant volontiers ses modèles, qu'il égayait de ses réparties pendant les séances de pose. Par exemple, il avait des yeux qui luisaient comme des escarboucles et qui, parfois, lui donnaient l'air d'un chat courroucé. Mais un cœur d'or. »
De ce cœur d'or, on a bien des preuves: il suffira de rappeler qu'après la Commune, Carpeaux recueillit les deux orphelins qui lui avaient inspiré son groupe Frère et Sœur, et se chargea d'assurer leur avenir.
(2) Lettre à M. Louis Dutouquet, 28 juin 1853.
(3) 12 mai 1854. Quatre ans avant, il écrivait au même avec une touchante effu-
Il voua toute sa vie un culte fervent au protecteur anonyme qui, par l'intermédiaire de son ami, le soutint de ses deniers, pour lui permettre d'attendre, durant sept années, que 1' « académisme » de ce temps-là condescendît enfin (i) à l'admettre parmi les pensionnaires de la Villa Médicis. « Béni soit l'homme^ s'écriait-il avec émotion en apprenant enfin son nom {2), béni soit l'homme qui s'est caché en m'aidant dans mes débuts !... Ah ! les encouragements que j'ai reçus de ce brave M. Delerue ! »
A Rome, se voyant, — sans ressources, — sur le point d'être obligé d'abandonner YUgolin, Carpeaux chargea M. Louis Dutouquet d'intervenir auprès du Conseil x^Iunicipal de Valenciennes, pour lui faire obtenir une subvention. Quand il apprit que, grâce au dévouement de son ami, cette faveur lui avait été accordée, ses transports joyeux allèrent jusqu'au délire : « Je viens t'embrasser, Caro Luigi (3), te serrer la main, pleurer, que sais-je ! Je viens enfin te remercier de l'effet de ta bonne et chaude amitié ! Encore quelques jours, et j'étais sous la loi du bourreau. Il eiit fallu me laisser exécuter... »
De même, aux courts instants de morne désespoir succédait presque aussitôt tme exaltation sans pareille. Après avoir, comme nous l'avons vu, donné à AI. Dutouquet les marques du plus profond découragement, en 1852, à la suite du résultat du Concours de Rome, Carpeaux écrivait bientôt à son ami (4) : « Que mes ennemis soient loués ! Ils m'ont donné conscience de moi-même ; je leur dois le courage qui m'anime pour recommencer la lutte. Je n'ai ni le droit ni le temps de maudire. J'ai concouru avec mes forces seules ; il me faut des appuis : je m'en créerai ! »
Ces alternatives de courage et de prostration, de sombre abattement et de fiévreux enthousiasme sont continuelles, dans la vie du gfrand
sion : «C'est à toi que je dois ce que je suis et ce que je dois devenir. Oui, mon cher Louis, permets-moi de te qualifier non seulement d'ami, mais encore de bienfaiteur ! )) (17 avril 1850.)
(i) M. Edouard Sarradin écrit dans le Catalogue du Salon d'Automne de 1Ç07 (Exposition rétrospective des œuvres de Carpeaux) : « L'académisme a été le pire ennemi de Carpeaux, l'ennemi même de son art. » Et M. Sarradin, au cours de toute son étude, développe cette thèse avec précision.
(2) Lettre à M. Louis Dutouquet, 22 novembre 1854. — Carpeaux en parlait dans toutes ses lettres antérieures : « Je suis confus des largesses de ce protecteur inconnu... J'ai une nouvelle à t'apprendre et qui pourra faire plaisir à mon protecteur... » (17 avril 1850.) — « Je suis très sensible à son affection... Je te prie de le remercier. Ses encouragements m'ont fait faire des progrès trop sensibles... » (29 décembre 1851.) — « Je ne dois pas terminer cette lettre sans te parler de mon protecteur. Je remercie ce monsieur bien sincèrement de l'attention qu'il a eue, s'informant sans cesse de moi, afin de me venir en aide pour que mes études ne se ralentissent pas... » (Février 1852.) — « Oh ! combien je donnerais pour me trouver quelques instants près de cet homme qui mérite tout ce que l'affection et la reconnaissance lui doivent! » (9 juin 1852), etc., etc.
(3) Lettre à M. Louis Dutouquet, 18 mai 1861.
(4) Lettre à M. Louis Dutouquet, 9 septembre 1852.
artiste. Nous aurons d'ailleurs, plus loin, un exemple caractéristique de cette disposition d'esprit, lorsque nous suivrons les péripéties de la lutte épique (i) que dut soutenir Carpeaux pour pouvoir mener à bonne fin l'exécution de son Ugolin.
Nous avons dit l'infirmité des théories, lorsque le génie est en cause. Irrésistible et spontané, celui de Carpeaux fut tellement inhérent aux racines de son être, que l'on pourrait se demander si, même dans son orientation et son développement, il a subi en réalité l'influence de la nature au milieu de laquelle il commença son évolution. Le paysage aux grandes lignes paisibles, les eaux paresseuses où se reflètent les ciels changeants, la lumière fine de toutes les heures et les couchers de soleil féeriques auraient dû faire de Carpeaux un peintre. C'étaient surtout des peintres, des coloristes, qui, de son temps, illustraient le musée de Valenciennes : Rubens, Van Dyck, Crayer, Brauwer, Van Ost... De sculptures, point ; ou seulement deux bustes, assez remarquables il est vrai : celui de Simon le Boucq, par Pierre Schleifï, et celui du sculpteur Pater, par Saly... Carpeaux fut sculpteur en dépit du paysage et de l'ambiance (2).
Et cependant, au point de vue du caractère, il existe une relation tout à fait curieuse entre le talent du grand sculpteur et l'aspect particulier à son pays natal (3). L'œuvre de Carpeaux est nettement caractérisée par deux qualités qui sembleraient inconciliables : un mouvement frénétique, et la grâce. De même, la physionomie du pays de Valenciennes, où naquit l'artiste, offre de saisissants contrastes.
Dans l'intérieur de la cité, la vie quotidienne garde presque toujours, en apparence, ce calme, cette mélancolie, en lesquels se complaît volontiers la province. Un ciel d'un bleu indécis, souvent damassé de nuages frissonnants et légers, parfois operculé, semble-t-il, d'une large feuille de plomb, aggrave encore cette trompeuse impression de somnolence. Groupées sur la grande place ou disséminées de ci de là, de vénérables demeures à encorbellements et à pignons découpés rapellent l'occupation espagnole, tandis que les derniers vestiges des fortifications semblent relater les passages fréquents des gens de guerre et parler des anciennes libertés farouchement défendues.
(i) Cette lutte fut telle que Carpeaux tomba assez gravement malade. On lit dans une lettre datée de cette époque: « J'en ai le cœur serré; des étoufïements ont suivie et une inflammation de poitrine. »
(2) Il fut peintre aussi, du reste ; et sa peinture est remarquable comme solidité, comme pâte, comme valeurs. Et aussi comme couleur, car on y trouve des rouges assourdis et chauds, des bleus délicats, des tons de chair d'une absolue justesse.
(3) L'esprit pratique dont il fit preuve maintes fois s'expliquerait aussi par l'activité industrielle de ce pays.
Cette A'alenciennes des lointains chroniqueurs, des artistes et artisans naïfs d'autrefois se sillonne, pareille à un vitrail ancien, des canaux lents de l'Escaut et de la Rhônelle, sur les bords desquels les paysagistes connaissent des coins délicieusement pittoresques. Elle s'entoure d'un large cadre de prés verts, de villages serrés, de champs de seigle et de betterave, de moulins crucifiés sur le ciel, et de marécages aux buées flottantes comme des songes. Mais, en contraste avec cette poésie grave ou délicate, l'activité moderne a fait surgir ses forêts de cheminées, a brandi les torches convulsives de ses hautsfourneaux, a dressé les gigantesques « chevalets » de l'exploitation houillère.
En sorte que le rêve harmonieux du passé et le calme du paysage s'allient ici étrangement à une formidable énergie industrielle, comme en l'œuvre du sculpteur s'allie si merveilleusement le charme à la puissance.
C'est donc là que, le ii mai 1827, est né celui qui devait dominer toute la sculpture française (i) en la compagnie de Jean Goujon, de Puget, de Houdon, de Rude et de Barye, influer sur son contemporain Dalou, préparer les voies à Constantin Meunier et à Rodin (2). Son père, ouvrier maçon comme celui de Pierre Puget (3), avait rêvé de faire de lui un petit entrepreneur de maçonnerie et, à cette fin. il le fit entrer dans la classe d'architecture de \^alenciennes, dirigée par Jean- Baptiste Bernard. Un élève du sculpteur Henri Lemaire, \^ictor Liet, étant venu à épouser une cousine germaine de Jean-Baptiste Carpeaux, se prit d'amitié pour ce jeune cousin, en qui il avait cru découvrir la flamme vacillante d'un génie naissant. C'est lui qui enseigna au futur statuaire les rudiments de la sculpture (4).
(i) Ce n'est pas que la France manque de sculpteurs fameux. Il suffit de citer Claux Huter (xiv* s.); Ligier Richier, Jean Goujon, Germain Pilon (xvi' s.); Augier, Girardon, Coysevox, Couston, Puget (xvii" s.) ; Pigalle, Pajou, Houdon, Clodion (xviii^ s.) ; Rude, David d'Angers, Barye, Rodin (xix^ s.).
(2'^ Bien que né à peu près à la même époque (1831), Constantin Meunier ne commença à faire de la sculpture qu'après la mort de Carpeaux. — Peut-être m'objectera-t-on ici que l'art de Meunier et celui de Rodin n'ont qu'un rapport lointain avec l'art de Carpeaux. Il n'est pourtant point paradoxal de prétendre qu'en rendant hardiment la vie à la statuaire, l'auteur d'Ugolin facilita les audaces du maître de la sculpture sociale, comme aussi celles de notre moderne Phidias.
(3) Ce n'est pas le seul trait commun entre Jean-Baptiste Carpeaux et Pierre Puget. Tous deux enfants sauvages que seule la nature initia, eurent, mais à des degrés différents, un sens profond de la vie, de la vérité, du mouvement. Tous deux avaient la même fraîcheur de vision, comme aussi la même indépendance de caractère. Et l'un et l'autre adoraient la peinture... Il n'est pas jusqu'aux démêlés de Carpeaux avec les architectes Lefuel et Batigny qui ne fassent songer à Puget se querellant avec Mansart
(4) M. Paul Lefranc, qui fut le condisciple de Carpeaux à l'Académie de Valenciennes, raconte qu'on le considéra d'abord comme un assez piètre élpve. On en riait
46 PORTRAITS d'hier
Hélas ! le premier buste qu'exécuta Carpeaux fut celui de son pauvre cher Liet, à son lit de mort (ij lorsqu'il fut emporté par la phtisie, en 1847, à l'âge de 35 ans...
Cependant, une vive lumière s'est faite tout à coup dans l'esprit ardent du jeune Jean-Baptiste (2). En 1842, le voici déjà à Paris. Il fréquente le cours d'architecture de V «Ecole Royale de Dessin et de mathématiques ». Il rêve, il rêve. Quoi ? Il ne le sait encore au juste. Ce qu'il veut surtout, c'est être, lui aussi, un des artistes qu'on acclame, là-bas, à Valenciennes.
Ce but naïvement rêvé semble bien lointain, bien incertain. La réalité immédiate, c'est la misère la plus affreuse (3). Voilà, en effet, que le père Carpeaux s'est mis en tête de venir à Paris chercher fortune, avec sa femme, avec ses cinq enfants ! La déception la plus amère ne se fait pas attendre longtemps. Jean-Baptiste est obligé de s'improviser porteur aux Halles, et de manger en famille sa part quotidienne de « vache enragée ». Le soir, il copie des statuettes de commerce, agrandit des maquettes, pour le marchand IMichel Aaron. Il exécute même quelques « commandes ». Son ancien professeur, J.-B. Bernard, lui confie deux bas-reliefs destinés à la porte monumentale d'un hôtel qu'il vient de construire pour -M. Louis Hollande (4) (Le Printemps et l'Eté, L'Automne et l'Hiver, 1843). ^^ même année, le jeune homme achève de modeler un autre bas-relief, Joseph reconnu par ses frères (5), et, l'année suivante, il exécute, pour la petite église de Alonchy-le-Preux (Pas-de-Calais), quatre statuettes en plâtre représentant les Docteurs de la Loi (6).
Reçu le 2 octobre 1844 à l'Ecole des Beaux-Arts, Carpeaux obtient quelques mois après, une bourse de six cents francs du département du Nord.
En 1846, il entre à l'atelier de Rude. Malgré la bourse, sa situation
parce que son manque d'instruction se trahissait en des compositions anachroniques et bizarres. Puis il devint « fort en thème », ou du moins en anatomie, et ce fut son tour de rire.
(i) M. Jules Pillion, conservateur des Musées de Valenciennes, assure dans son Musée Carpeaux (après M. Paul Foucart, d'ailleurs) que ce buste fut exécuté de mémoire.
(2) Carpeaux était appelé Jules par sa famille et ses concitoj-ens. Ce n'est qu'eu 1864 qu'il eut connaissance de son acte de naissance ; depuis lors, il signa Jean- Baptiste. D'autre part, l'orthographe véritable de son nom était Carpaux. C'est son père, peu lettré, qui y introduisit un e muet.
(3) Pour fuir cette misère, le père de Carpeaux finira par partir avec toute sa famille pour la Californie, où il rencontrera une misère plus grande encore. A son retour de Rome, Carpeaux sera obligé de faire rapatrier les émigrants.
(4) A Valenciennes, rue de.Famars.
(5) Musée de Valenciennes.
(6) Saint Ambroise, Saint Jérôme, Saint Grégoire et Saint Augustin. Ces statues, ainsi que les œuvres précédentes et un buste de M. César Delannoy, furent exécutées dans l'atelier de M. Bernard, cour Jean Hardy, à Valenciennes.
JEAX-EAPTISTE CARPEAUX 47
est toujours à peu près aussi misérable; mais il ne s'en attriste pas outre mesure. La seule chose qui le préoccupe réellement, c'est sa carrière d'artiste (i). Une lettre, qu'il écrit le 15 janvier 1850, à son ami Louis Dutouquet, est instructive pour ses biographes : « Dis à Bruno (le peintre Bruno Chérier) que c'est un paresseux de ne pas m'écrire et d oublier son frère Anselme, qui n'a pas encore reçu un mot de lui. On voit bien qu'il passe d'heureux jours, pour oublier comme cela Le; siens. Pour ma part, j'aime bien mieux manger mon rat<i de Paris que de vivre mollement, comme je vivais chez Foucart (2). Je n'ai qu'un vieux grabat qui tourne en poussière : cela n'empêche pas que je dorme bien dessus... Je reviens encore à ce monsieur qui, sans me connaitre (3), m.e prête cent cinquante francs, lesquels me viennent fort à propos... Je vais travailler d'une manière tout exemplaire et employer cet argent avec une stricte et religieuse économie, de manière à pouvoir atteindre le concours des loges. Mais, il me faut changer de professeur. J'ai été trouver le père Abel de Pujol pour qu'il parle à Duret pour me faire admettre chez lui comme élève. Par suite de cela, je renonce à l'atelier de ^L Rude, et je travaille chez moi, seul, et dans les musées. )>
C'est parce que Rude, un indépendant qu'il admire et qu'il admirera toujours, ne peut exercer aucune influence favorable — au contraire! — - sur l'esprit de ses collègues de l'Institut, que Carpeaux se résoud à quitter son atelier. Voici un autre passage de la même lettre, où se révèle ce côté positif de ses intentions : « Comme il y a une grande différence entre ces deux méthodes (celle de Rude et celle de l'Institut) et qu'on ne peut servir deux maîtres à la fois, je me suis dit: Faisons notre choix. L'Ecole étant une question d'avenir et d'existence pour moi, je vais employer tous les moyens possibles pour atteindre ce but. »
Le voici donc chez Francisque Duret, qui essaie de le mater, qui s'iruiigne de le voir prendre des croquis dans la rue, qui l'astreint à des besognes presque exclusivement décoratives. L'élève se rend bien compte du peu d'originalité de son maître, et il n'attache guère d'importance aux observations qui lui sont faites. « En matière de construction, comme en toute autre chose, écrit-il un jour (4), il faut être (( soi » avant tout. Tu sais, mon cher Louis, que je ne suis pas trop maladroit pour faire un portrait, car j'en ai fait pour M. Duret,
(i) Voici un fragment de lettre tj-pique à ce sujet : «... Je n'ai pas le temps de m'occuper de travaux de commerce, qui me sont commandés depuis mon retour. Cette commande est de 400 francs ; si je puis me dispenser d'y toucher, je n'en ferai rien. » (A L. Dutouquet, 6 mars 1852.)
(2) Avocat à Valenciennes, premier bienfaiteur de Carpeaux.
(3) M. Delerue, le bienfaiteur longtemps anonjine de Carpeaux.
(4'^ Lettre à M Louis Dutouquet, 27 décembre 1851. ' \
48 PORTRAITS d'hier
qu'il ne faisait que signer. Cela me donne de la certitude et m'enlève toutes craintes de ne pas réussir. »
Le 3 avril 1847, Carpeaux obtient une i''^ Médaille, pour la figure modelée d'après nature. La même année, il donn,e Le Chévrier, gracieuse silhouete du ténor Bataille. En 1848, il reçoit de M. J.-B. Foucart la commande d'une frise, La Sainte Alliance des Peuples. En 1850, il se voit attribuer une Mention honorable pour son Achille blessé au talon par une flèche de Paris (i). et une 2' Médaille pour Je Concours . d'esquisse.
La Lettre qu'on va lire (2) nous apprend à quel taux étaient rétribués ses travaux: « ... Nous avons couru tous les décorateurs d'église pour trouver une « Immaculée », mais nous n'en avons pas vu ime passable, de la grandeur exigée. Bruno (le peintre Bruno Chérier) m'a demandé si je ne pourrais pas la faire, moyennant une augmentation. Quant à présent, cela me serait impossible, à moins que je ne sois pas reçu aux loges, ce qui pourrait m'arriver. En ce cas, je m'en chargerais pour 150 francs... Je viens d'obtenir une place de professeuradjoint (sculpture) à l'Ecole de Dessin, rue de l'Ecole-de-Médeciae. Le chiffre de mes appointements ne s'élève qu'à 200 francs par an, mais ces occupations ne nécessitent pas un grand dérangement, car je ne professe qu'une fois par semaine. »
Malgré l'insignifiance de cette amélioration budgétaire, le jeune artiste redoute qu'elle ne lui nuise pour sa pension, car il ajoute en post-scriptum : « Ne parle pas de ma place de professeur ; on pourrait me faire tort à A^alenciennes (3) ou à Lille. »
Le 4 septembre 1852 (4), Carpeaux, à qui la presse et le public avaient attribué le Grand Prix de Rome, n'obtient du jury que le second prix avec Philoctcte dans l'île de Lemnos (5). L'année suivante, il expose au Salon (6) La Soumission d'Abd-el-Kader^ bas-relief qui
(i) Musée de Valenciennes.
(2) Lettre à M. Louis Dutouquet, 17 avril 1850.
(3) Carpeaux était boursier de la ville de Valenciennes depuis le mois de juin 1849,, une Médaille d'or lui ayant été attribuée vers cette époque par l'A-cadémie. valenciennoise, pour son bas-relief Joseph reconnu par ses frères.
(4) De 1850 à 1852, puis de 1852 à 1854, se succédèrent maintes récompenses d'Ecole. Mais, pour avoir des détails biographiques complets, il est indispensable de consulter le fort volume qu'Ernest Chesneau a consacré à Carpeaux. Avec de moindres développements, on retrouvera d'ailleurs la plupart de ces détails, et d'autres, dans la biographie-critique de M. Léon Riotor (Collection « Les Grands Artistes » ; Laurens, éditeur).
(5) Musée de Valenciennes. « J'ai senti mon héros s'abandonnant à la doulewr. appuyé sur son arc et contre un rocher, la tête tournée vers le ciel, comme pour l'accuser de ses rigueurs et trouver quelque consolation en jetant des cris aigus qui remplissent l'air de ses gémissements. » (Lettre de Carpeaux à M. Dutouquet, 9 juin 1852.)
(6) Il avait déjà, en 183.2, exposé un bas-relief de Madame Delerue, sous le pseudonyme d'Ernest Blagny. Cet envoi lui avait coiité des privations telles qu'il
Uffoliit et ses Enfants.
(Jardin des Ti ileries.^
coit flatter la vanité de l'Empereur, et dont il attend les meilleurs résultats pratiques. Il écrit au surintendant des Beaux-Arts, naturellement en pure perte. Un projet pointe alors dans son esprit tenace: (( Je viens d'apprendre, écrit-il à son ami Dutouquet (ij, que l'Empereur doit aller à Valenciennes. J'ai l'intention de faire emballer mon bas-relief d'Abd-el-Kader et de l'exposer à Valenciennes dans une des salles du musée. Là seulement, j'aurai la chance d'être apprécié, surtout de l'homme auquel ce travail est destiné. Oui sait ? J'aurai peut-être la commande, ou une récompense, de ce travail. »
Ce qui est dit est fait. Le jeune artiste expédie son bas-relief à Valenciennes, et, débrouillard, parvient à le faire placer dans l'escalier de l'Hôtel de Ville, sur le passage même de Napoléon. L'Empereur y arrête son regard. Il s'enquiert, auprès de M. Henri Lemaire, alors député du Nord, mais avant tout statuaire, du nom de l'artiste qui a modelé ce bas-relief. M. Lemaire élude la question ; l'Empereur n'insiste pas... La tournée impériale doit se continuer par la ville de Lille. Carpeaux s'y rend en toute hâte et, grâce à la recommandation d'un conseiller général, il obtient une entrée pour le bal officiel. Voilà malheureusement qu'un accident se produit: le parquet s'effondre, la panique s'ensuit, et le bal n'a pas lieu. Carpeaux reprend le train pour A^alenciennes ; mais, brisé d'émotion, il s'endort dans le wagon et ne se réveille qu'à Arras. Néanmoins, il ne renonce pas à son idée, et, toujours suivi de son bas-relief, il rejoint Napoléon à Amiens. Là, le préfet, croyant flairer un attentat contre la personne impériale, fait arrêter homme et colis, et ne les délivre l'un et l'autre qu'à la réception officielle à la préfecture. Navré, mais non découragé, le sculpteur se rend alors à l'archevêché o{i il se fait délivrer l'autorisation d'installer son Ahd-el-Kader sous le porche de la cathédrale. Napoléon passe, et ne voit rien. S'entêtant de plus en plus, Carpeaux fait transporter son bas-relief sur le palier qui donne accès à une exposition locale, et se cache lui-même derrière le plâtre, oi\ il s'est ménagé une retraite. Puis, brusquement, lorsque l'Empereur arrive, il sort de sa cachette au grand affolement de tous, et se déclare l'auteur du fameux bas-relief. Il en reçoit aussitôt la commande. ]\Iais, après tant d'efforts, celle-ci ne sera jamais livrée, le sujet devant paraître bientôt peu digne de lui à l'artiste.
Quelques mois après, il apprend que le Grand Prix ne sera pas décerné cette année-là. On ne lui préfère aucun de ses rivaux, cette fois, et il n'en est que plus mortifié. Ne sachant plus sur qui passer sa mauvaise humeur, il s'en prend à lui-même. « Tu vois, mon brave
en ét;iit tombé malade et avait dû entrer à l'hospice Cocliin. (V. lettre .-î M. Dutouquet, 10 avril 1852.) (i) 8 septembre 1853.
ami (i), écrit-il, j'ai succombé dans la lutte, malgré les nombreux efforts que j'ai faits. C'est un signe de faiblesse: rien ne peut excuser ma défaite, et je n'ai qu'à rougir de n'être pas assez artiste. »
Cependant, le 9 septembre 1854 (2), Carpeaux remporte enfin ce premier Grand Prix de Rome tant désiré, avec Hector implorant les dieux en faveur de son fils Astyanax (3). Aussitôt, c'est une explosion de joie dans l'w Athènes du Nord », qui fait au jeune porte-drapeau de sa gloire une de ces réceptions triomphales dont elle est, depuis l'antiquité grecque, à peu près seule à avoir conservé la tradition (4).
A Rome, le nouveau pensionnaire se débarrasse vite des contraintes d'Ecole, auxquelles il ne s'est soumis, par un rude effort volontaire, que pour conquérir plus siirement l'indépendance. C'est, dans la rue qu'il prend le sujet de son premier ouvrage sur la terre italienne. Une mère veut allaiter son enfant, qui refuse le sein. Et l'artiste en tire le Petit Boudeur (5). Peu après, il rencontre une jeune Sabine, pauvresse qui offre le secours de son aiguille à de plus déshérités qu'elle. Très ému par cette noblesse et cette grâce ignorantes d'elles-mêmes, le sculpteur s'en inspire pour son buste de La Palombella (6).
Durant l'été de 1858, le voici à Naples. La vision, sur la grève, d'un enfant jouant avec un coquillage lui donne l'idée de son Pêcheur napolitain à la Coquille (7). C'est la première fois que les deux caractéristiques de son talent, la vigueur et la grâce, s'allient avec autant de bonheur. Le bronze, très remarqué, obtient une ^lédaille de seconde classe au Salon, et le baron de Rothschild l'acquiert pour une somme de 4.000 francs.
(i) Lettre à M. Louis Dutouquet, 13 septembre 1853. — Voici encore un autre passage : « Je porte trop la honte au fond de mon âme pour oser demander de nouvelles faveurs à la ville qui m'a secouru si généreusement dans ma carrière artistique avec l'espérance d'être récompensée un jour de ses bienfaits. »
(2) Dans l'intervalle, Carpeaux obtint de M. Lefuel, architecte du Louvre, un trophée, Le Génie maritime, avec une allocation de 3.200 francs (Fronton du pavillon de Rohan, côté du Carrousel). Cette commande lui attira l'hostilité jalouse de Lemaire et de Duret, s'il faut en croire une lettre de l'artiste à M. Louis Dutouquet (12 mai 1854).
(3) Musée de Valenciennes.
(4) Relire, toutefois, la réception de Numa Roumestan, dans le roman de Daudet.
(5) Une répétition de ce marbre figure au Musée de Valenciennes.
(6) A figuré en plâtre à l'Exposition des Beaux-Arts dite des « Envois de Rome », en 1856. Le marbre a été exposé au Salon, en 1864. Un arrangement postérieur en fit Cérès ou l'Eté. Le plâtre est au Musée de Valenciennes sous ses deux formes.
(7) A figuré, en plâtre, à l'Exposition des Beaux-Arts, en 1858; puis, en bronze, au Salon de 1859; enfin, en marbre, au Salon de 1863 et à l'Exposition Universelle de 1867. Une variante (marbre) a été vendue en 1873. La tête seule, avec une draperie légère, est connue sous le nom de Rieur napolitain, et, coiffée de feuillages, sous celui de Rieur aux pampres. Le plâtre du Pêcheur est au Musée de Valenciennes. La reproduction de cette œuvre rapporta à l'artiste plus de 300.000 francs, ce qui lui permit d'ajouter 70.000 francs de ses propres revenus pour l'exécution de la Danse, 20.000 francs pour celle de la Flore, etc. "
L'original du Pêcheur napolitain a été dédié à M"^ Bracq, fille du maire de Valenciennes. Et voici un moment de griserie pour Carpeaux. Il écrit, le 2"/ avril 1860 (i): « L'amour de l'art est le fond de mon cœur et la révélation de mon âme. Mais j'ai la faiblesse humaine. Je suis sensible, et mademoiselle... m'a montré des qualités si grandes, si compatibles avec ce que je sens, que je l'aime avec ce transport qui suit l'admiration. Quoi qu'il arrive, je suis fier de cette impression. Je ne suis sans doute pas digne de réaliser mes vœux, mais je porterai toujours sur cette aimable personne des témoignages d'admiration et de sympathie. J'ai écrit à M'"^ M... une lettre qui doit la rassurer sur mes intentions. Je sais combien il y a de distance entre moi et cette charmante Elise... C'est un rêve qui a fortifié mon âme, et que, pour mon art, je suis obligé de sacrifier. O fortune, tu n'es que chimère !... »
En effet, les règlements interdisent le mariage aux jeunes pensionnaires, tant que doit durer leur séjour à la Villa. Carpeaux s'abîme donc davantage dauis ses recherches de beauté (2). Depuis l'année 1857, la lecture du Dante a fait naître en son cerveau une préoccupation de plus en plus obsédante. C'était déjà le sujet de VUgolin; toutefois, il ne songeait à la traiter qu'en bas-relief, à cette époque. A présent, il se décide à en,, faire un groupe. Sa conception est impressionnante et grandiose; mais l'exécution en est d'avance condamnée par toutes les lois de l'Ecole. L'auteur de la folle maquette est accusé d'anarchie. Le peintre Jean-Victor Schnetz, directeur de l'Académie de France à Rome, ne peut concevoir d'ailleurs qu'un groupe ait plus de trois personnages. Il tente même d'amener Carpeaux à supprimer complètement les enfants, afin de faire de l'Ugolin un saint Jérôme. Devant l'obstination de son élève, il finit par le menacer de faire supprimer sa pension immédiatement. Le rebelle jure que non seulement la pension ne lui sera pas supprimée, mais qu'elle lui sera maintenue au delà des délais habituels. Il accourt à Paris, fait démarche sur démarche, et, après six mois de tentatives vaines, se décide à se présenter lui-même chez le ministre d'Etat, M. Achille Fould, qui, sur le vu de son projet (3), lui accorde en effet une prolongation de deux ans de séjour à la Villa Médicis.
En mai 1861, Carpeaux écrit à M. Dutouquet : « Oh ! l'immense travail que je me suis donné à tâche de remplir ! Les hésitations causées par une recherche infinie ont absorbé toutes mes forces, mais ces
(i) Lettre à M. Louis Dutouquet. .
1(2) Dans l'intervalle, il fit le buste de M"" Ame Foucart, fille de l'avocat valenciennois, devenue ensuite M""* Paul Sautteau, buste qu'il transforma plus tard en une Rieuse napolitaine, puis en Espiègle (Musée de Valenciennes). Il fit également à cette époque le buste de M. Paul Foucart, celui du marquis de Piennes, elc.
(3) Lorsque l'huissier lui demanda sa lettre d'audience : « La voici ! » fit Carpeaux en remettant le dessin de son groupe.
efforts n'ont pas été inutiles, car j'ai trouvé une conception plus vivante et plus expressive dans mon groupe d'Ugolin. Je suis sur la brèche, et n'en désemparerai que quand mes ressources me manqueront. Déjà, j'obtiens un succès qui surpasse toutes mes espérances; tout le monde artistique me porte aux nues: on dit que je fais une des oeuvres les plus étonnantes du xix® siècle ; on me dit le fils de Michel- Ange, que sais-je ? une foule d'exagérations que mon esprit repousse, car je sens combien j'ai encore à faire pour compléter mon œuvre. Plein d'un feu que je ne me conniaissais pas, j'ai parcouru en quelques mois tout ce que la sculpture offre de plus difficile... Exprimer les passions les plus violentes et y attacher la tendresse la pins délicate, par la science de la forme, c'est là, je crois, des contrastes qui m'ont bien agité (i), et que ma persévérance m'a fait toucher. »
Le mois suivant, il ajoute (2) : « Mon travail me donne des transports de joie si vifs que mon courage augmente de jour en jour. Du reste, caro mio, ne me dois-je pas tout entier à mon art ? Je dis, à trente-trois ans, ce qu'une génération explique à peine dans une longue carrière. Dieu m'a aidé; car ma pensée n'a jamais rien conçu de si grand. Ce drame, en s'exécutant, devient terrible par le contraste (3), que j'étudie avec amour. C'est cela qui a fait pleurer la princesse Rospillosi, devant la justesse des sentiments que j'exprime. C'est cela qui a fait dire au fils de M. Thiers : « Votre œuvre est digne du Dante ! Paris n'est pas habitué à voir des œuvres si sévères; aussi, je vous prédis que vous ferez une révolution dans l'art en général. » Il faut de la raison, amico mio, pour ne pas se laisser emporter sur les nuages où l'on m'élève. Ces louanges, au lieu de me donner de la vanité, me font devenir de plus en plus sévère pour moi-même ; car, si Dieu daigne m'accorder une vie assez longue et assez heureuse pour dire tout ce que je pense, tu verras des choses plus grandes encore. »
Le I" juin de la même année, nouvelle lettre pleine d'espoir, de confiance et d'exaltation (4) : « Je poursuis mon Ugolin avec transport. Un bonheur inouï m'a fait trouver un modèle qui rentre admirablement dan^s mon sujet... Quelle œuvre ! combien elle me transporte ! Jamais ardeur pareille n'a embrasé mon âme. Je dois une partie de cette puissance à la belle et bonne duchesse de Castiglione-Colona. qui m'a pris en amitié et m'a révélé la suite des préceptes que ^NI"^ Delerue a semés dans mon esprit, trop léger alors pour la comprendre. Je suis heureux de te dire que ]\I. le comte de Xieuwerkerke est venu visiter
(i) C'est l'auteur de cette étude qui souligne.
(2) Lettre à M. Louis Dutouquet ; Rome, 15 avril 18
(3) C'est encore l'auteur de cette étude qui souligne.
(4) Toujours à M. L. Dutouquet.
mon œuvre; il m'a serré dans ses bras en me disant: «. Vous êtes fort, mon cher Carpeaux, votre œuvre fera sensation. » Deux jours après, me trouvant à dîner avec lui et tous les pensionnaires, il m'a adressé en pleine table ces paroles : « Votre Ugolin nfoccupe, et je dois vous dire que cette œuvre est destinée à vous honorer, et surtout à faire votre nom. On dira en parlant de vous : C'est l'homme d' Ugolin. » Il me dit ensuite : « Le ministère vous donnera le marbre ; faites votre possible pour le mettre au prochain Salon. » Les bravos, les poignées de mains suivirent ces paroles. Ami, j'ai tout oublié, peines, inquiétudes... Je marche vers une vie nouvelle. »
Et vingt jours après, toujours en proie à cette fièvre qui le soutient et le dévore en même temps, l'artiste écrit de nouveau : « Je suis sous le poids d'une terrible besogne. Tu ne te figures pas combien je suis épuisé. Les recherches C[ue j'ai faites pour trouver mon homme, comme Diogène, sont hors de la pensée. Agité par l'effet de la poésie du Dante, je n'ai pu me corffenter d'un à peu près. J'ai couru Rome dans tous les coins pour découvrir le type de mon Ugolin. Quarante modèles ont été éprouvés, avant de rencontrer celui que j'ai adopté. Encore, est-ce par l'effet d'une protection divine que j'ai eu le bonheur de le rencontrer. Je suis à l'œuvre avec cette passion que tu me connais. Mon âme est ardente comme un brasier, depuis que le comte de Nieuwerkerke a annoncé à l'Institut que je vais accomplir une des plus grandes tâches qu'un homme puisse oser. Les pensionnaires ont reçu cette nouvelle, qui les a terrifiés en, songeant que je vais être, dans trois mois, l'objet des passions artistiques ! Paris va se ruer -sur mon nom, comme Rome en ce moment. On dira, on discutera, mais on ne fera pas ce que je suis sur le point de terminer. )>
Le groupe achevé, Carpeaux adresse une lettre à notre ambassadeur au Vatican pour le prier de venir voir son chef-d'œuvre. M. le marquis de La Valette vient aussitôt, accompagné de la princesse Rospigliosi. Le bien qu'il disent de l'artiste et de son travail se répand de bouche en bouche. M. Demidoff et, avec lui, toutes les notabilités de la ville assiègent l'atelier. La princesse Borghèse s'évanouit, tant est grande son) émotion. C'est le plus complet triomphe (i).
Mais, à Paris, lorsqu'au printemps de 1862, Carpeaux expose V Ugolin dans la chapelle de l'Ecole des Beaux-Arts, l'impression est loin d'être la même. On émet l'avis (2) que ce n'est là qu'une redite du
(i) « Alors, raconte Alphonse Karr, M. Demidoff, puis une dame anglaise demandent à le voir ; ils sortent émus, enthousiasmés, et en parlent avec tant de chaleur que toute la ville assiège l'atelier. C'était une file non interrompue de voitures: il fallut ouvrir les grandes portes de la Villa Médicis, et le custode revêtit de sa propre autorité son costume de gala, pour recevoir tant de beau monde. »
(2) Notamment Thoré-Burger.
JEAX-BAPTISTE CARPEAUX 55
Laocoon, en plus tourmenté, en plus emphatique. Le rapport de la Commission de l'Institut appelée à statuer sur l'opportunité de remettre la commande du marbre à l'artiste conclut formellement à un refus. Cette décision paraît à tel point excessive, que le comte de Xieuwerkerke, jNI. Courmont, chef de la division des Beaux-Arts, tous les amis de Carpeaux et M. Schnetz lui-même, s'élèvent contre elle avec énergie. Enfin, après bien des débats, une somme de 30.000 francs est accordée pour la fonte du groupe (i) et, en 1863, le bronze obtient une médaille de première classe au Salon (2).
Le sculpteur écrit alors à M. Dutouquet (3) : « Bah ! le plus grand pas est fait ; tout le monde connaît le nom de Carpeaux, à Paris, et la presse m'a posé sur un piédestal que le temps ne détruira pas. Ugoliii résistera à toutes les attaques, car il n'y a personne pour faire son pendant. Je les attends tous, avec leurs faunes, leurs Vénus, pillés dans l'antique; c'est de la sculpture « d'occasion », qu'ils font là ! Du reste, le Siècle, le Monde Illustré, le Coiistitutiomiel, et tant d'autres journaux, ont bien attaqué la vieille école, et m'ont posé comme vm homme libre de toute vieille routiuic. »
Passé la période des débuts, la biographie de Carpeaux est de moindre intérêt pour nous. C'est sur l'œuvre qu'il conviendra plutôt d'insister. De l'année 1863 à l'année 1875, qui fut celle de sa mort, l'artiste pétrit la glaise et tailla le marbre sans relâche. En douze ans, il termina environ quatre-vingts groupes, bustes et statues (4), ébaucha
(i) Le bronze ayant été jugé plus économique que le marbre, dont l'œuvre, pjensait-on, n'était peut-être pas digne. Ugolin ne fut exécuté en marbre que sur l'initiative de M. Dervùllé, exploitant des carrières de Saint-Béat (Exposition Universelle de 1867).
(2) Carpeaux avait espéré à ce moment être décoré, ainsi qu'en fait foi ce passage d'une lettre à M. Dutouquet : « Mon exposition a eu lui succès bien sensible pour moi. Tout le monde me comble de félicitations. On dit que je vais être décoré. » (5 mai 1863.)
(3) 17 juillet 1863.
(4) Voici quelles sont les œuvres de Carpeaux, outre celles déjà citées. En 1861 : Portrait de M. Vandremcr, architecte, médaillon ; Portrait de M. Beauvois (notaire à Valenciennes, l'un des bienfaiteurs de l'artiste), buste ; Première statue de Watteau (projet d'un grand charme, mais plus mièvre que celui réalisé plus tard). En 1863 : La Princesse MathUde Bonaparte, comtesse Demidoff, buste ; Portrait de Georges Foucart enfant, médaillon. En 1864 : Esquisse de la Sainte Famille; Eugène Giraud, peintre, buste ; Jeune fille à la coquille*; Portrait de M. Edouard André; Portrait du Marquis Léon de Laborde, Portrait de M. Tissât, consul à Jassy; Le comte W elles de la Valette ; M"* Benedetti; M™* de la Voilette, bustes. En 1865: La Tempérance, groupe pierre; La France Impériale portant la lumière dans le monde et protégeant f Agriculture et la Science, décoration comprenant La France Impériale, fronton, Enfants portant des palmes, encoignures. Flore accroupie, bas-relief ; Portrait en pied du Prince Impérial avec son chien
56 PORTRAITS d'hier
une extraordinaire quantité de projets et d'esquisses (peignit cinquante à soixante toiles, crayonna plusieurs centaines de dessins, une multitude de croquis, grava plusieurs eaux-fortes.
Au Salon, de 1866, Carpeaux exposait les modèles de sa décoration du Pavillon de Flore (i) aux Tuileries. Il eut à ce moment des démêlés restés célèbres avec l'architecte Lefuel, dont il avait considérablement débordé les aplombs. L'Empereur consulté décida qu'on s'en rapporterait au jugement public, et ce jugement fut si favorable au sculpteur que Napoléon dénomma son œuvre le « Triomphe de Flore ». Peu après (2), Carpeaux recevait la croix de chevalier de la Légion d'honneur, et, à dater de ce jour, il entrait dans l'intimité de l'Empereur (3).
Néro, groupe; Esquisse de la Musique, motif d'abord attribué à Carpeaux pour la façade de l'Opéra. En 1866 : L'Impératrice Eugénie, buste. En 1867 : M'"" la duchesse de Mouchy ; La Candeur; L'Espérance ; Portrait de M. Raimbaud, bustes. En 1868: Les quatre parties du monde soutenant la sphère (Fontaine du Luxembourg-Observatoire); Une négresse; Un chinois; M. Dervillé ; M"' Dervillé, bustes. En 1869 : La Danse, groupe (façade de l'Opéra); Jean-Antoine Watteau, statue; Modèle du Monument Watteau, avec fontaine de style Louis XV; Charles Garnier. architecte de l'Opéra; La Fiancée (Portrait de M'"^ Carpeaux, née de Monfort); M"" Eugénie Fiocre, danseuse à l'Opéra; Mater Dolorosa, bustes; L'Amour désarmé, groupe inachevé; La Ville de Valenciennes défendant ses remparts. En 1870 : L'Amiral Tréhouart ; Le Printemps ; Le Violoniste (Portrait de Charles Carpeaux, frère aine de l'auteur), bustes; La Tendresse maternelle (M""^ Carpeaux et son fils Charles); Suzanne surprise, statuette. En 1871 : La Frileuse; Une Fille d'Eve (ou Eve tenant la pomme), statuettes. En 1872: Gérôme, peintre et sculpteur; Charles Gonnod ; M""' R..., bustes; Frère et Sœur, groupe; L'Espérance; Les Palombelles. En 1873 : Napoléon III ; Jules Grévy ; M"® Marguerite G...; M. et Af'"* Chardon-Lagache ; Daphnis et Chloé, groupe; L'Amour blessé (d'après Charles Carpeaux, jeune fils de l'auteur); Figaro, statuette. En 1874 : Alexandre Dumas fils; M'"" Alexandre Dumas; Fleur penchée (M™* Sipierre) ; Charles Carpeau.r, fils aine de l'auteur; Le Prince Stirbey, bustes; Le Christ en Croix; L'Enfant an Cor; La pêcheuse de Vignots, statuettes; Eve au serpent, statuette inachevée; Les trois grâces, maquette. En 1875 : Bruno Chérier, peintre d'histoire, buste; Monument à don Pedro, empereur du Brésil^ projet. Sans date précise : Bacchantes; Rieurs et Rieuses; Eve accroupie ; Toilette de Vénus; J^a Confidence ; Une Flore; Vénus captivant l'amour; Jeune mère ; Pendentif ; bustes de iV/""^ Lefèvre, née Soubise ; M'"" Turner ; M'"" de Margay ; M"^^ Pelouse ; M™^ M élan Gérault ; médaillons de M. Reynal ; M. Levy ; M , Jacomotti ; M. l'abbé Lux. A signaler en outre une cinquantaine au moins d'esquisses, de projets, de médaillons, un certain nombre de portraits à l'huile de Carpeaux par lui-même parmi une centaine de peintures, une multitude de dessins, indépendamment des 107 carnets de croquis (1846-1875) qui sont au Musée de Valenciennes; enfin, une quinzaine d'eaux-fortes.
Le plus grand nombre des œuvres qui viennent d'être énumérées figurent en original ou en moulage au Musée Carpeaux, à Valenciennes.
(i) Façade sud.
(2) 13 aoiit 1866.
(3) Carpeaux donna des leçons de sculpture au jeune prince impérial, âgé alors de 10 ans, et pour ce, eut la jouissance d'un atelier dans l'Orangerie des Tuileries. Très curieuses sont les esquisses faites par le petit Napoléon sous la direction du grand sculpteur. — Notons ici que Carpeaux, demeuré une nature fruste, ne se gênait pas pour garder dans les solennités mondaines l'attitude de l'artiste qui prend du champ pour considérer une statue. Mais il n'en était pas moins toujours d'une extrême politesse et le laisser-aller, la tenue relâchée qu'on lui a souvent prêtée n'est que de la pure légende.
La Daiisc
(Façade de TOpéra.)
^8 PORTRAITS d'hier
L'impératrice, que, plusieurs années avant, à Compiègne, l'artiste avait excédée de ses exclamations et poursuivie partout afin de prendre des ,Qi:oquis d'elle dans le fond de son chapeau, lui accorda enfin quelques séances de pose. Trois ans après, le sculpteur sollicitait le titre de baron. « Ah ! ça, non, par exemple ! riposta l'Empereur. Et pourquoi diable voulez- vous être baron ? » Carpeaux avoua son penchant pour une dame noble qu'il souhaitait épouser. Et le 28 avril 1869, grâce à l'intervention impériale, son mariage avait lieu avec M"® Amélie- Clotilde de Montfort, fille du général vicomte de Montfort, gouverneur du Palais du Luxembourg.
La même année, Carpeaux achevait la Dame (i). Des jalousies, une pruderie intéressée et les passions politiques se liguèrent contre ce chef-d'œuvre, si bien que, malgré la résistance héroïque de l'auteur, son enlèvement de la façade, de l'Opéra avait été décidé, lorsque l'invasion étrangère vint couper court à la cabale. De rage, les adversaires de Carpeaux lancèrent, la nuit, une bouteille d'encre sur le groupe et affirmèrent, en s'en glorifiant, que cette tache, longtemps ineffaçable, avait vengé la morale publique !
La Fontaine de l'Observatoire fut la dernière grande œuvre du sculpteur (2). En mars 1873, Carpeaux eut la vessie déchirée dans une opération. Ce fut, dès lors, un supplice de tous les instants. D'intolérables souffrances, aggravées par son état nerveux, firent de lui une lamentable épave, ballottée sur un terrible océan d'amertumes, réelles ou imaginaires. Le malheureux se croit persécuté (3). Aussi veut-il fuir en Russie ; mais, terrassé par le mal dès son arrivée, à Bruxelles, il revient en France, fait un séjour à la ]\Iaison Dubois, demeure quelque temps chez Alexandre Dumas fils, projette de revoir l'Italie, est obligé de retourner à la Maison Dubois, se réfugie chez son ami le peintre Bruno Chérier, suit le Prince Stirbey, d'abord à Nice, puis à Courbevoie, où il meurt.
Le pauvre Carpeaux se croyait poursuivi par des hommes hostiles ;
(1) La Danse n'inspirait pas M. Guillaume à qui elle avait été attribuée. Carpeaux, qui avait reçu la commande de la Musique, consentit volontiers l'échange, bien qu'il eût déjà fait son esquisse.
1(2) Achevée à Paris en 1872, à la suite d'un séjour à Londres durant la Commune.
(3) Je devrais dire plus persécuté, car, persécuté, il le fut pour ainsi dire toute la vie, et c'est avec raison que l'année de sa mort, en 1875, il écrivait à son ami le peintre Chérier, qui, ayant fait de lui un portrait, se l'était vu refuser au Salon : « Je pleure à la lecture de ta lettre. Refusé! Est-ce croyable,, est-ce possible? Jamais je n'ai vu injustice semblable ! Une pensée me traverse l'esprit : non, ce n'est pas ton œuvre qui est refusée, c'est moi, moi que l'on rejette de parti-pris. J'ai dérangé l'enseig'nement consacré. On ne veut pas voir ce révolutionnaire. Crois-moi, cher ami, c'est pour moi que tu es frappé. Aussi, pourquoi vas-tu t'aviser de faire le portrait d'un renégat et de le montrer à l'Institut ? »
c'était, hélas ! l'implacable faucheuse qui le poursuivait... Et il n'avait que quarante-sept ans (i) !
Jusqu'à sa mort, cet homme d'une activité si passionnée ne cessa de travailler. Quand la maladie l'immobilisa complètement, il donna ses indications à un élève qu'il faisait modeler sous ses yeux. Mais '1 s'exaspérait, non satisfait du résultat. Peu avant la fin, alors qu'on le promenait dans une petite voiture où, déjà, il avait l'aspect d'un cadavre, il affirmait encore son amour de la vie, en suivant longuement du regard les souples évolutions d'une anguille dans un bocal placé près de lui. On rapporte même que, dans son agonie, on l'entendit crier en se débattant convulsivement: « Ah ! la vie ! la vie !... »
Il eut enfin un peu d'apaisement à l'heure suprême, put attirer sa vieille mère contre son cœur, et expira en lui disant : « Je t'aime tant,' petite mère, je t'aime tant ! »
Parlant de sa méthode de travail durant son séjour à Rome, Carpeaux disait un jour dans une de ses lettres : « Je parcourais les rues de la ville étemelle, le crayon à la main, interprétant des scènes variées sous les yeux de mes amis, qui ne comprenaient pas comment je pouvais voir dans la nature des sujets si élevés, si tendres, si caractéristiques. Je leur montrais tous les jours l'art de voir et bien peu pouvaient me suivre. Pourquoi ? C'est qu'ils n'avaient eu souci que de l'étude plastique de la nature ; ils avaient négligé l'enthousiasme, qui électrise l'artiste et lui fait trouver des accents sublimes, pour s'élever au dessus du niveau de la vie ordinaire. C'est ce que j'appelle la seconde vue. »
L'explication du génie de Carpeaux se trouve entière dans ce passage de sa correspondance, et il reste après cela fort peu de chose à dire sur le caractère de son œuvre.
<( L'art de voir », et de voir avec « enthousiasme », ce fut là tout le secret de l'artiste. IMais combien féconds ont été ces dons si simples. — ces dons magiques!...
Depuis le prodigieux effort de Puget pour lui communiquer le frisson sacré, la statuaire, un instant ramenée par Houdon à plus de vérité, était vite retombée en une désespérante léthargie. Emprisonnée dans des limites conventionnelles, entravée par des règles illogiques, alourdie par des symboles puérils, affadie par des mièvreries, elle ne produisait guère que des moulages d'après l'antique, aussi froids
(i) Mort le II octobre 1875.
6o PORTRAITS d'hier
que les sépulcres dont ils étaient sortis. Vint Rude, qui, la secouant de sa torpeur, lui prêta des gestes expressifs. Puis Barye la pourvut de muscles, et dirigea son regard vers la nature. Mais à Carpeaux il était réservé de lui rendre complètement la vie, une vie réelle, une vie multiple et mouvementée.
Toutefois, si le grand sculpteur obtint ce résultat par l'observation directe, il est à noter que toujours son réalisme (i) demeura noble. Son art n'est pas une traduction littérale, mais une harmonieuse transposition. C'est en quoi son génie se différencie par exemple de celui d'un Constantin Meunier, qui parvint à faire accepter par les uns et aimer jusqu'au fanatisme par les autres une certaine sorte de laideur, ou de celui d'un Rodin dont l'extraordinaire vigueur s'est désormais accentuée jusqu'au difforme.
Carpeaux, lui, possède une fraîcheur, une exquisité de vision surprenante. Il a un œil qui photographie ; mais, quand on considère l'épreuve obtenue on s'aperçoit que le sujet a traversé un objectif miraculeux, qui lui laissa sa vérité splendide en le dépouillant de ses inopportunes apparences. C'est dans ce sens qu'il convient d'interpréter le mot d'Edmond de Concourt, affirmant que « pour Carpeaux, comme pour tous les gens de talent et d'avenir de ce temps-ci, il n'y a pas d'idéalisation du beau, il n'y a que sa rencontre et sa perception ». Evidemment, le beau ne s'idéalise pas ; il lui suffit d'être le Beau. Encore faut-il pourtant savoir le discerner, et ne point prendre le gravier auquel se mêlent les précieuses paillettes d'or pour ces paillettes d'or elles-mêmes.
On a parlé de diversité, de variété infinie, en commentant l'œuvre de Carpeaux. Il faut s'entendre. Certes, aucune production artistique n'est plus luxuriante, si je puis dire, et aucune ne se renouvelle davantage. Jamais on n'y aperçoit rien cependant de disparate, rien qui puisse donner la sensation d'une discordance. L'ensemble apparaît d'une parfaite unité, dès qu'on se rend compte qu'en chacune des œuvres de l'artiste se vérifie cette loi constante : la grâce en communion avec l'ivresse de la vie, avec le frémissement de la chair, avec la joie du mouvement.
Quand, cherchant à analyser l'impulsion à laquelle il obéissait dans la poursuite de VUgolin, Carpeaux déclara qu' « exprimer les passions les plus violentes et y attacher la tendresse la plus délicate par la science de la forme » était un jeu de contrastes qui le passionnait fort, il formula sans s'en douter la règle de toute sa carrière artistique.
(i) Il faut entendre ce mot, ici, dans le sens d'amour de la réalité, de la vie, et aussi dans celui d'une complète libération de toute fausse pruderie, de tout préjugé étroit. Carpeaux traduisit le nu sans provocation comme sans timidité, franchement, librement, dans sa splendide vérité, dans son naturel épanouissement.
JEAX-BAPTISTE CARPEAUX 6l
Dans le Jeimc Pixlicnr napolitain, dans le Trio)nphe de Flore, le Prince Impérial, le Wattcau (i), les bustes féminins et toutes celles de ses œuvres où il mit des enfants, c'est la délicatesse, c'est le charme qui prédomine ; dans Ugolin, dans la France Impériale, la Danse, les Quatre parties du monde, Valenciennes défendant ses murs (2), c'est la passion, c'est le mouvement, ou la vigueur. Mais, toujours, les deux effets se cherchent, et s'enlacent. Toujours, l'expression mâle et nerveuse s'allie au tempérament féminin.
Dans tout cela, assurément rien de préconçu. Carpeaux n'avait d'autre souci que d'exprimer avec fidélité ce qui l'avait ému. Du reste, tout avait le don, autour de lui, de l'émouvoir, parce qu'il prêtait son âme — son âme d'enfant — à tout ce qu'il voyait. C'est ainsi qu'il immensifia plusieurs fois, qu'il universalisa à son insu la vie quotidienne et les types éphémères de son temps. Je n'irai pas, comme on l'a fait à propos de ses bustes, jusqu'à parler ici de psychologie. Xous venons de le voir, l'artiste déclarait lui-même obtenir ses effets « par la science de la forme » ; et ses femmes (3) plus spirituelles que sentimentales, plus gracieuses que profondes (4), s'apparenteraient assez volontiers aux malicieuses figures d'un Quentin Latour (5), si plusieurs d'entre les plus beaux portraits féminins de Carpeaux n'avaient, tout de même, plus de rayonnement. Quant aux bustes d'hommes, ils sont, pour la plupart, surprenants d'intensité de vie, et je crois pouvoir les dire égaux aux plus grands chefs-d'œuvre du genre, dans tous les temps (6). Là encore, toutefois, il faudrait peut-être moins parler de psychologie que de caractère. Ce caractère, traduit d'une main si siire, et la tendance de l'artiste à le rechercher surtout dans la séduc-
(i) C'est à Valenciennes, dans un jardin coquet, qu'on peut admirer le monument Watteau dont la fontaine et les attributs (n'oublions pas que Carpeaux commença par suivre les cours d'architecture) avaient été seulement dessinés et esquissés par le grand sculpteur. C'est Ernest Hiolle, un autre statuaire valenciennois, qui, d'après les croquis du Maître, sculpta les personnages de fêtes galantes et accessoires. Tout le sentiment exquis du xviii'' siècle se trouve synthétisé dans l'élégante et délicate silhouette du IVatteau.
(2) Fronton de l'Hôtel de Ville de Valenciennes.
(3) Bustes, puis Eve, Vénus, Flore, Chloé. les bacchantes de la Danse, Colombiue du Monument Watteau, les Rieuses, etc.
(4) Ce que les types féminins de Carpeaux ont parfois d'un peu superficiel tient précisément à leur contemporanéité. L'artiste s'inspira de l'atïéterie et de la langueur des femmes de son temps, particulièrement de la coquetterie des dames de la cour, qu'il fut appelé à fréquenter. 11 est de stricte justice de reconnaître qu'il tira de ses modèles le meilleur parti. La parenté qu'on peut constater, d'autre part, entre plusieurs figures de femmes vient de ce que Carpeaux fut longtemps impressionné par une aventure sentimentale et longtemps tenté de reproduire les traits qui l'avaient charmé.
(5) On pourrait aussi, ne pas faire de transposition, pour ne pas sortir de la sculpture, les rapprocher des bustes de Houdon.
(6) Les bustes du notaire Beauvois, de Garnier, de Gérôme, d'Alexandre Dumas fils, ne sont assurément pas inférieurs à ceux de Caracalla et de Néron.
tion délicate s'avèrent aussi dans la curiosité de Carpeaux à l'égard des attitudes instinctives de l'enfance et de sa jolie grâce potelée. Il y a, dans les enfants de la Flore particulièrement, un très remarquable sentiment de l'innocence charmante et futée, de la joie remuante et naïve des tout petits.
D'ailleurs, les vingt mille dessins et croquis griffonnés par Carpeaux soit sur des feuilles volantes, soit sur ces fameux carnets qu'il emportait partout avec lui, prouvent assez qu'auctm spectacle ne le laissa indifférent. Les mille aspects de la campagne romaine, les mondanités de Compiègne et des Tuileries, la coquetterie des féminités languides, les tristesses et les horreurs du siège de Paris, les attitudes de ses jeunes fils, les papillonnements des danseuses de l'Opéra, les gestes des passants, tous les événements de son époque, tels que l'enterrement de Victor Noir, l'attentat de Bérézowski, la mort de l'Empereur, tous les détails, même les plus coutumiers, de la vie le sollicitèrent, le fascinèrent, l'enthousiasmèrent. Et toutes ces images du monde, si diverses, si variées, il les considérait en artiste génial, avec ce qu'il appelle « la seconde vue », et comme à la clarté féerique d'un flambeau intérieur.
C'est pour cela que son œuvre revêt un si haut caractère. Intensément personnel (i), Carpeaux n'a pas véritablement subi d'influence. Tout au plus Michel-Ange, Rubens et Rude l'ont aidé à reconnaître sa voie — d'ailleurs tracée d'avance dans les destins éternels. Le grand artiste s'est senti toujours suffisamment fort de sa seule force. C'est ce qui lui donna la hardiesse, l'énergie, la confiance qui furent siennes. C'est ce qui lui a permis d'accomplir le prodige d'allier aux ressources d'une inspiration élevée les richesses insoupçonnées de la nature.
Carpeaux n'est pas seulement spirituel et gracieux comme son compatriote Watteau; il n'est pas seulement robuste et fougueux comme Rude, son premier maître ; il n'a pas seulement, comme Bar}'e, une connaissance approfondie de l'anatomie; il a et il est tout cela à la fois. C'est un artiste complet. La gloire de Carpeaux sera d'avoir opéré une grande révolution dans l'art sculptural de son temps, en le libérant définitivement de ses entraves. Ce sera d'avoir insufflé à la pierre une vie trépidante, de lui avoir à jamais imprimé son propre élan, de lui avoir donné le branle, de l'avoir mise en marche — mieux, de lui avoir donné des ailes. Sous son ciseau, en effet, le marbre est devenu comme aérien. Que dis-je ? Il est une vraie flamme dansante dont on
(iVll est à remarquer que Carpeaux n'a pu être suivi. La sculpture d'aujourd'hui, les Salons en témoignent, est plutôt marquée soit par un retour à la sculpture calme, soit par l'imitation de l'art d'un Constantin Meunier et de celui d'un Rodin, l'un et l'autre pourtant redevables à Carpeaux. nous l'avons vu, d'une partie de leur personnalité.
sent la brûlure (i) ! Si l'on considère avec recueillement le groupe de la Danse, contre la façade de l'Opéra, ou les quatre figures de la fontaine de l'Observatoire, il semble bien qu'on voie les seins palpiter et qu'on entende les cœurs sauter, bondir, battre la charge dans les poitrines. Et l'on est soudain plus profondément impressionné encore. Car voici ces guirlandes féminines se détacher peu à peu du sol, mener d'abord la ronde avec des mouvements imperceptibles qui sont comme des frissons de leur chair, avec des gestes harmonieux et légers qui, insensiblement, les font flotter dans une atmosphère de rêve, où bientôt on les sent tourner, tourner, au point d'en avoir soi-même le vertige.
Cette impression-là, aucun autre sculpteur, à mon avis, ne la donne. Et j'imagine qu'à cause d'elle l'Avenir mettra Carpeaux à un plus haut rang encore que celui, déjà si haut, que lui assigne notre Présent (2).
Florian-Parmentier.
(i) L'ardeur, la volupté de vivre est extraordinaire^ chez Carpeaux. Les épidermes vibrent, et, pour ainsi dire étincellent. II faut avoir vu, chez feue M""^ Carpeaux, à l'atelier d'Auteuil, la terre cuite, si amoureusement travaillée, du groupe de la Danse, pour savoir quelle magie peut exercer l'art sculptural quand il est poussé à ce point de perfection. Il est à noter que cette sensation est presque purement phj^sique. Carpeaux est un païen ; il sublimise la chair ; dès qu'il veut faire de l'art religieux comme dans son Christ et sa Mater Dolorosa^ il est beaucoup moins impressionnant, il devient « éloquent », déclamatoire; il n'est plus chez lui.
(2) Il est question d'ériger au Carrousel, à Paris, un buste de Carpeaux par Léon Fagel, de Valenciennes ; et un monument à la gloire du fameux sculpteur, dû au ciseau de Félix Desruelles, autre artiste valenciennois sera prochainement inauguré dans sa ville natale.
Q»P!WTrvEc^i!^^ri^^oov!îtËRE -^^ Gérant: Ernest Retnaud.
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troisième série :
Pierre Dupont, par G. Clouzet. — Pelloutier, par Victor Dave. — A. de Vigny, par Han Ryner. — Michelet, par Elie Faure. — Verlaine, par A. Waseige. — Léon Cladel, par G. Normandy.
quatrième série :
Edouard Manet, par Camille de Sainte-Croix, — Constantin Meunier, par M.-C. Poinsot. — Eugène Delacroix, par Maurice Robin. — Clovis Hugues, par Gustave Kahn. — Alfred de Musset, par Paul Peltier. — Richard Wagner, par G. Prod'homme.
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o Adresser tout ce c|ui coneerne " Portraits d'Hier " o à H. FAfiRE, 20, J^ue du Iiouvre, et 131, I^ue Saint^ïlotioré — PAf^IS (1*')
Portraits d*hier
N° 27. — IS Avril 1910
Edgar-AUan Poe
« J'ai eu l'audace de rester pauvre pour pouvoir conserver mon indépendance ; après quelques succès dans les lettres, j'ai écrit des critiques inflexibles dans leur honnêteté, et, sans doute, dans plus d'un cas, amères ; j'ai indifféremment attaqué, quand j'ai cru devoir le faire, mes supérieurs en pouvoir et en influence; soit en écrit, soit en conversation, je me suis rarement privé d'exprimer directement, ou en allusions, mon mépris pur et simple pour les prétentions de l'ignorance, de l'arrogance et de l'imbécillité... et voilà pourquoi j'ai des ennemis ! »
Edgar Poe.
Il n"est pas de meilleure préface à une étude sur la vie d'Edgar Poe que ces quelques lignes. Elles expliquent à merveille le côté tragique de son existence : sa pauvreté constante. C'est cette misère matérielle, à laquelle il s'efforça toujours d'échapper, mais avec l'inébranlable volonté de conserver son indépendance morale, qui fut la cause unique de sa faiblesse à se défendre contre cet ennemi terrible : l'alcool.
Poe eut le sort réservé à tous les artistes indépendants pendant leur vie, aussi bien en Amérique qu'ici même; aussi bien à l'époque où il vécut que dans notre siècle.
On ne trouvera pas ici, dans cette étude, des appréciations et des critiques personnelles sur l'œuvre du grand écrivain. On s'est tracé un autre but. Il nous a paru qu'une biographie de Poe un peu complète aurait son utilité en France. Il est nécessaire de détruire certaines impressions défavorables qui semblent planer encore sur sa mémoire. Lorsque Baudelaire entreprit de révéler le génie de Poe, les renseignements sur la vie de ce dernier étaient extrêmement rares. Baudelaire, en dépit de toutes ses recherches, ne put connaître que l'étude, en certaines parties fasifiée et toujours calomnieuse, du doc-
68 PORTRAITS d'hier
teiir Griswold et sans doute aussi quelques articles, écrits à la mort de Poe, et dispersés dans des magazines de langue anglaise.
Aujourd'hui, nous sommes mieux documentés, aussi avons-nouii tenté, en utilisant les renseignements biographiques et bibliographiques des grands éditeurs anglais et américains, de donner, en ces quelques pages, un aperçu de la vie agitée et de l'activité littéraire d'Edgar Poe
Edgar- Allan Poe naquit à Boston le 19 janvier 1809, d'une mère comédienne, d'origine anglaise, Elisabeth Arnold, et d'un père, petit gentilhomme, David Poe. Ses parents faisaient partie d'un troupe théâtrale qui donnait des représentations dans les grandes villes des Etats-Unis, mais le succès de ces tournées dut être très incertain, car, malgré la grande beauté et le talent d'artiste d'Elisabeth, le ménage vécut fort péniblement.
Lors d'un séjour à Richmond, dans l'Etat de Virginie, les deux époux moururent à quelques jours de distance, laissant orphelins trois enfants dans le plus complet dénijment. L'aîné, William, fut recueilli par le père de David, le général Poe, qui avait servi sous La Fayette ; la fillette, Rosalie, fut adoptée par des étrangers, et Edgar, à peine âgé de trois ans, partagea le sort de cette dernière.
C'est un riche négociant de Richmond, un Ecossais, sans enfants, M. Allan, qui se chargea d'élever et de faire instruire le jeune garçon. Edgar fut alors considéré comme le véritable fils du ménage Allan. On lui donna des maîtres auxquels il fit honneur, car, à l'âge de six ans, il savait déjà lire, dessiner, danser et avait une aptitude toute particulière pour la déclamation. On se plaisait dans les salons que fréquentait sa famille à lui faire réciter des fables et des vers. Il était, rapporte un témoin oculaire, charmant de figure et d'une intelligence si précoce qu'on le regardait presque comme un enfant prodige.
Edgar prit part à un voyage que firent ses parents en Angleterre vers la fin de 181 5, et, comme ceux-ci devaient résider quelques années dans le pays, on le confia au Docteur Brandsby, qui tenait une maison d'éducation à Stoke Newington, aux environs de Londres.
Il y passa cinq ans, en qualité d'interne, mais aux vacances, il retrouvait M. et M™^ Allan qui habitaient dans les environs. Dans un de ses contes, WiUiaui Wilson, Poe nous a laissé un long récit de son séjour chez le docteur Brandsby :
« ... Enfermé (i) dans les murs massifs de cette vénérable académie, je passai, sans trop d'ennui et de dégoût, les années du troisième lustre de ma vie. Le cerveau fécond de l'enfance n'exige pas d'incidents du
(i) Traduction Baudelaire, Œuvres Posthumes.
monde extérieur pour s'occuper ou s'amuser, et la monotonie sinistre en apparence de l'école était remplie d'excitations plus intenses que ma jeunesse hâtive n'en tira jamais de la luxure, ou que celles que ma pleine maturité a demandées au crime. Encore faut-il croire que mon premier développement mental eut quelque chose de peu commun, et même quelque chose de tout à fait extra-commun. En généfal, les événements de la première existence laissent rarement sur l'humanité arrivée à l'âge miir une impression bien définie. Tout est ombre grise, tremblotant et irrégulier souvenir, fouillis confus de plaisirs e: de peines fantasmagoriques. Chez moi il n'en fut point ainsi. Il faut que j'aie senti' dans mon enfance avec l'énergie d'un homme ce que je trouve maintenant estampillé sur ma mémoire en lignes aussi vivantes, aussi profondes et aussi durables que les exergues des médailles carthaginoises. »
Poe quitte le collège de Stoke-Newington, revient à Richmond, et son père le fait entrer à l'Académie Classique de cette ville. Se^ condisciples, dont plusieurs restèrent ses amis, rapportent ciu'Edgar avait un goût particulier pour les exercices athlétiques, mais qu'il ne négligeait point pour cela les études plus sérieuses, car en latin, en français et en mathématiques, il était de première force. Déjà, il versifiait et ses poésies, qu'il devait réunir quelques années plus tard en volume, lui attiraient les éloges de ses camarades.
C'est à cette époque que se place la légende de Lénore : Poe n'avait pas encore atteint sa quinzième année, lorsqu'un de ses amis de l'Académie l'invite à venir le voir chez lui. Il le présenta à sa mère. Celleci, Mme Jane Stith Stanard, complimenta le jeune Edgar sur les succès qu'il avait remportés à l'Université; elle sut trouver, pour le féliciter, des mots si affectueux que Poe, interdit et ému jusqu'au fond de l'âme, fut incapable de prononcer une parole. M™^ Stanard revit souvent le jeune homme et elle devint la confidente de tous ses chagrins, de ses peines les plus intimes, de ses espoirs et de ses tristesses ; elle fut un guide presque maternel dans les premières années de sa jeunesse turbulente. Leurs relations ne devaient durer que peu de temps : jy/fme Stanard mourut, à l'âge de 31 ans. Le désespoir de Poe fut extrême. Il n'avait pas seulement pour elle des sentiments d'affection, mais il professait aussi à son égard l'admiration la plus passionnée. Pendant plusieurs mois, il passa les nuits sur le tombeau de la jeune femme et, étendu tout de son long sur la terre qui recouvrait son corps, s'abandonnait à sa douleur.
Il ne devait jamais oublier celle qui la première se pencha sur son âme, et, lorsqu'il composa le plus beau de ses poèmes, Le Corbeau, le nom de Lénore, en souvenir d'elle, revient plusieurs fois sous sa plume :
« Par les cieux sur nous épars — et le Dieu que nous adorons tous
ks deux — dis à cette âme de chagrin chargée, si dans le distant Edeii, elle doit étreindre une jeune fille sanctifiée que les anges nomment Lénore, étreindre une rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment Lénore. » Le corbeau dit : « Jamais plus ».
Dans un autre de ses poèmes, Lénore, il célèbre la jeune morte :
<( La douce Lénore s'en est allée avec l'Espoir qui voltige à se; côtés, et, te voilà seul, maintenant, frappé de folie par la mort de la chère enfant qui devait être ton épouse, — si belle, si bonne, et qui dort d'un si lourd sommeil. Ses blonds cheveux vivent toujours, mais ses yeux se sont éteints; oui, la vie palpite encore dans ses cheveux, mais la Mort a clos ses paupières. »
Il est fort singulier que Poe, qui fut parfois si insouciant et si déréglé dans sa conduite, et aussi si indifférent des convenances extérieures, ait su s'attirer l'affection et l'admiration d'un grand nombre de jeunes filles et de femmes mariées. Il émanait du grand écrivain une merveilleuse puissance de séduction. Mais — et il convient de noter le fait chez un poète, — il n'a que rarement exalté dans son œuvre les femmes qu'il a connues et aimées. Au reste, l'émotion dans se? contes et ses poèmes n'est presque jamais produite par le "sentiment de l'amour et de la volupté. Les personnages sont presque toujours des hommes. Si l'on excepte quelques rares poèmes adressés à ses amies, ses contes, Ligeia, Eleonora, ses poèmes, Le Corbeau, Ulalume ne montrent qu'une sorte d'amour mystique ou morbide.
La discrétion parfaite qu'apportait Poe dans toutes ses relations intimes nous a laissé longtemps dans l'ignorance des admirations qu'il sut provoquer auprès de quelques femmes ; ce n'est, le plus souvent, que par le témoignage même de celles-ci que nous avons pu connaître quelques-unes de ses amitiés féminines.
Nous sommes en 1825. Poe a seize ans. Il fait la connaissance d'une jeune fille d'un an moins âgée que lui, Elmira Royster. Elmira est tout de suite captivée par « le beau jeune homme w, ainsi qu'elle l'appelle. Elle prône « son cœur chaleureux, toujours prêt à se dévouer pour les belles causes désintéressées ». Aussi des vœux étemels sont-ils échangés, mais M. Allan éloigne son fils et l'envoie poursuivre ses études à la nouvelle Université de Virginie.
Poe continue les relations avec Elmira par correspondance, mais ses lettres lui sont renvoyées par les parents de la jeune fille, et. moins de deux ans après, Elmira Royster devient Mme Shelton. Il ne devait revoir celle qui fut son premier amour de jeunesse qu'en 1848, im an avant sa mort.
A l'Université de Virginie, dont il suivait les cours depuis 1826, il est considéré comme un travailleur intelligent, mais ses amis lui reprochent d'être souvent silencieux et mélancolique. Il a pour compagnons d'études des jeunes gens turbulents et riches, et bientôt, à leur
EDGAR-ALLAX POE 7I
exemple, il contracte des dettes importantes. N'est-il pas lui-même un fils de famille? Aussi, lorsqu'à la fin de l'année universitaire, le 15 décembre 1826, Edgar retourne chez son père, il se voit accueilli assez froidement. Froissé par les reproches que lui adresse M. Allan sur son existence un peu mouvementée à l'Université, il quitte le domicile de ses parents d'adoption.
Après être resté quelques jours seulement dans une maison de commerce, il décide, sur le conseil d'un de ses amis, de partir pour la Grèce, en guerre avec la Turquie, mais, la paix étant survenue, il abandonne son projet. Il s'engage alors, paraît-il, comme simple soldat, sous le nom d'A. Perry. Il n'avait que dix-huit ans, aussi se vieillit-il de quatre ans. Deux ans après, il était sergent-major et, le 15 avril 1829, il quittait le régiment, ayant obtenu un certificat de bonne conduite, sur lequel son colonel mentionne qu'il a des habitudes d'intempérance.
Poe avait fait paraître à Boston, en 1827. une petite plaquette de vers, d'une quarantaine de pages, sous le titre : TamerJan et autres Poèmes (Tanierlone and other Poenis). Dans la première de ses productions, il imaginait le héros tartare, Tamerlan, confessant à un moine la tyrannie de son orgueil surhumain et les passions de son coeur désespéré ; les autres poésies étaient de petites pièces d'un rythme harmonieux qui exprimaient surtout la tristesse de son âme. Poe avait à peine dix-huit ans, à l'apparition de ce livre ; il n'avait osé le signer et l'avait donné comme l'œuvre d'un habitant de Boston.
La même année, à Londres, il paraît, cette fois avec son nom, un fac-simile de l'édition première, précédé d'une préface d'un critique anglais, Richard Herne Shepherd.
Deux ans après, il édita à Baltimore les mêmes poésies, augmentées d'un long poème, sous le titre: Al Aaraaf, Tamerlan et petits Poèmes (AI Aaraaf, Tamerlane, and minor Poems), et qu'il signa de son nom. Le titre du poème nouveau. Al Aaraaf, était justifié par cette phrase : « Puisse mon âme désespérément lassée parvenir un jour à cette région sublime et y graviter entre deux éternités, celle du Ciel... et celle plus lointaine encore, de l'Enfer ! « D'après le Coran, El Aaraaf ou Elaraf est le séjour des âmes qui se trouve placé entre le paradis et l'enfer.
Enfin, en 183 1. paraissait, à New- York, une seconde édition de ses poèmes. La plaquette de 1827, de quarante pages, était devenue un petit volume de cent-vingt-quatre pages.
La mort de la mère adoptive* de Poe, au commencement de 1829, fut l'occasion d'un rapprochement avec M. Allan. et celui-ci, touché
de la profonrle douleur exprimée par son fils pour celle qui fut toujours si afifectueuse pour lui, lui fait obtenir un brevet de cadet à l'Académie militaire de West-Point.
Poe entra à l'école le i*"^ juillet 1830; il ne devait pas y rester un an, car, ayant appris que M. AUan venait de se remarier et qu'ainsi il n'avait sans doute plus à se considérer comme son héritier, il estima que le métier militaire ne convenait guère à un jeune homme sans fortune. Il quitta West-Point le 7 mars 183 1. Le général, directeur de l'Ecole, rapporte que le cadet Poe était un écolier accompli, connaissant le français à fond, grand dévoreur de livres, mais qu'il aimait un peu trop le brandy, ce qui lui faisait souvent négliger ses devoirs militaires et lui attirait des punitions.
Après un nouveau projet d'ofifrir ses services, non plus aux Grecs, mais aux Polonais soulevés à ce moment contre leurs oppresseurs russes, — mais Varsovie capitulant, il doit renoncer à ses aspiration.-: guerrières, — Edgar Poe décide de se consacrer à la littérature.
Son volume de poésies lui avait valu d'élogieuses critiques, maile profit fut incertain, et Poe se trouva bientôt dans le plus complet dénûment. Il savait qu'il n'avait plus rien à espérer de M. Allan, car celui-ci, remarié avec une jeune femme de trente ans, venait d'avoir un enfant. Il se vit obligé de demander l'hospitalité à sa tante, Mme Clemm. Mme Clemm, la sœur de son père, était une pauvre femme, vivant péniblement de travaux de couture. Elle avait avec elle sa fille unique, Virginia, âgée alors de onze ans, et que Poe, quelques années plus tard, devait épouser.
En face de la maison de Mme Clemm habitait une jeune fille, dont nous savons seulement qu'elle appartenait à une honorable famille de Baltimore et qu'elle se prénommait Mary. C'est probablement vers 1832 que les deux jeunes gens firent connaissance.
Mary a laissé de ses relations avec l'écrivain un récit très circonstancié et qui présente un grand intérêt pour les biographes de Poe (i).
On se contenta d'abord de se faire des signes avec le mouchoir et de s'envoyer des baisers d'une maison à l'autre ; puis, il y eut échange de boucles de cheveux. C'était la petite Virginia qui servait d'intermédiaire entre les deux amoureux. « Il était beau, rapporte Mary, mais d'une beauté intellectuelle. Il avait le don d'exercer sur tout le monde une. sorte de fascination et toutes les jeunes filles devenaient amoureuses de lui. » Il arriva un moment où les deux jeunes gens se trouvèrent face à face et, comme Mary, intimidée, se hâtait de se détourner et allait rentrer chez elle, Poe sauta par-dessus une balustrade qui les séparait et la retenant par la main, il s'assit auprès
(i) Ce récit a paru dans le « Harper's New Monthly Magazine » en mars lî
Virginia Clemm, femme d'Edgar Poe. morte ii 5,- a
d'elle. « Il me dit que j'avais la plus belle chevelure qu'il eut jamais vue, de ces cheveux dont les poètes sont fous. »
Désormais, presque tous les jours, pendant un an, ils devaient se revoir. Ils aimaient à se promener le soir autour de la ville et à s'asseoir sur les collines environnantes. Edgar parlait de poésies, mais jamais de ses vers, à lui. « Il aurait trouvé cela vaniteux et fat. »
Mary a tracé de Poe un portrait pittoresque (il avait alors vingttrois ans) :
« M. Poe avait environ cinq pieds huit pouces. Sa chevelure était presque noire mais aussi fine que de la soie ; il portait les cheveux longs et rejetés derrière les oreilles, comme les étudiants. Ses yeux étaient gris et perçants. Il était complètement rasé. Il avait le nez long et droit et les traits d'un dessin très fin. Sa bouche avait une expression particulière de beauté. Il avait la peau d'une pâleur mate et d'un ton clair d'olive. Son air était sombre et mélancolique. Il était très mince quand je le connus, il avait une belle taille, l'allure militaire et le pas vif. Mais c'était surtout ses manières qui charmaient; elles étaient pleines d'élégance, et lorsque son regard s'arrêtait sur vous, il semblait qu'il pouvait lire vos pensées les plus intimes. Sa voix, peu profonde, était musicale et agréable à entendre.
« Il aimait avec une sorte de passion, et bien qu'il eût le caractère emporté, il était tendre et très affectueux. Il n'avait pas de force pour dominer ses sentiments. Il se croyait né pour souflfrir et cette idée empoisonnait son existence.
« Son vêtement consistait, la plupart du temps, en une longue redingote noire, boutonnée jusqu'en haut, d'une coupe militaire; il nouait une cravate noire autour de son col de chemise bas et rabattu. Il avait horreur de suivre la mode des autres ; il en avait une à lui. C'était une sorte de manière négligée, comme s'il ne s'inquiétait pas de ses vêtements. »
Mary cite encore deux anecdotes qui montrent à quel degré Poe était un être impulsif :
Un jour que les rues de Baltimore avaient été rendues presque impraticables par suite d'une pluie d'orage, Poe se trouva derrière ime jeune fille fort embarrassée pour traverser la rue. Il n'eut pas une seconde d'hésitation : sans même lui adresser la parole, il la souleva dans ses bras et la porta de l'autre côté non sans se mouiller les pied?. La demoiselle, qui appartenait à une riche famille de la ville, ayant su que ce service lui avait été rendu par Poe, tomba amoureuse de lui.
Une autre fois, alors que Mary et Edgar revenaient de leur promennde habituelle du soir et qu'ils passaient près de la maison d'un ministre, le jeune homme, d'un air exalté, tira par le bras Mary, en lui disant: a Venez, Mary, allons nous faire marier; autant nous
EDGAR-ALLAX POE 75
marier maintenant que plus tard », mais la jeune fille, effrayée, se dégagea et s'enfuit chez elle.
La rupture survint bientôt. Mary raconte ainsi la scène :
« Un soir, je l'attendais à la porte de la maison ; il tardait à venir et ma mère me pressait d'aller me coucher. Je pleurais, la tête appuyée sur mes bras. Enfin Eddie parut. Il avait bu, c'était la seule fois pendant toute l'année que je m'aperçus qu'il avait pris quelque chose. II s'excusa de m'avoir fait attendre, en m'expliquant qu'il avait rencontré quelques cadets de West-Point et qu'ils avaient soupe au Champagne. Un verre le grisait et il avait bu plus d'un verre ce soir-là. Quant à être un ivrogne, il ne le fut jamais, aussi longtemps que je le connus. »
Mais une violente discussion ne tarda pas à naître, et la jeune fille, brusquement, rentra chez elle et se réfugia dans sa chambre. Poe entra dans la maison et, comme la mère de Mary survenait, en lui disant qu'il ferait mieux de rentrer chez lui et qu'il n'avait aucun droit pour pénétrer dans la chambre de sa fîlle, il répondit, furieux : « J'en ai le droit. Elle est ma femme aux yeux du ciel, maintenant. »
Après cette scène, toutes relations furent rompues, et les lettres que Poe adressa à Mary lui furent renvoyées sans avoir été ouvertes. -Le jeune homme ne se tint pas pour battu: il fit paraître dans un journal de Baltimore une pièce de vers adressée à Mary, avec l'initiale du nom de famille de la jeune fille, où il parlait fort cruellement de légèreté et d'inconstance. L'oncle de Mary, indigné, écrivit à Poe qu'il eut à cesser de s'occuper de sa nièce. A la réception de cette lettre un peu vive, il entra dans une telle colère que, s'étant armé d'une lanière, il alla trouver l'oncle, un homme de cinquante ans, et l'en frappa. Les fils de ce dernier étant survenus, il y eut lutte et Poe se retira avec sa redingote déchirée depuis la jupe jusqu'au collet. Sans se préoccuper de l'état de son vêtement, il sortit dans la rue avec la lanière sous le bras et arriva à la maison de Mary. Celle-ci s'y trouvait, il jeta la lanière à ses pieds 'et s'écria: « Tenez, je vous fais cadeau de cela. »
Ce ne fut qu'après son mariage avec A'irginia qu'il revit Mary, alors mariée.
Avant d'aborder la période active de Poe, il est impossible de passer sous silence ce fait, dont ses ennemis ont si bien tiré parti, que le chagrin et les embarras pécuniaires presque quotidiens l'amenèrent à chercher dans les excitants le seul remède qui fut à sa portée.
Lui-même, dans un de ses contes, Le Chat Noir, a écrit : «■ Mon mal m'envahissait de plus en plus — car quel mal est comparable à l'alcool !» X
^6 PORTRAITS d'hier
Aussi longtemps que les documents sur Poe ont fait défaut et que ceux qui s'intéressaient à ce qu'avait été son existence durent avou" recours à la seule étude qui existait alors sur sa vie, celle du calomniateur Griswold, il fut admis que l'écrivain avait été un détraqué et un alcoolique. Or, sans vouloir affirmer que Poe fut toujours d'une tempérance parfaite, il convient néanmoins de détruire cette légende.
On a dit que le père de Poe était un alcoolique. Ce que nous savons seulement, c'est que la toute première enfance d'Edgar fut extrêmement misérable. Jusqu'au jour de son adoption par M. Allan, c'està-dire tant que ses parents vécurent, il dut manquer bien souvent des soins indispensables. Pendant la période où, fils adoptif d'un riche bourgeois, il put se considérer à juste titre comme destiné à une grande fortune, il vécut de la vie turbulente et sans doute dissipée qui était celle de ses camarades, aussi bien à l'Université qu'à West- Point.
Lorsqu'il n'eut plus à compter sur l'appui et les subsides de M. Allan et qu'il se trouva brusquement aux prises avec les difficultés de l'existence, il n'y a pas trop lieu de s'étonner si parfois il tenta d'oublier, dans le vin ou l'alcool, ses chagrins intimes et les embarras sans cesse renaissants de sa pitoyable vie.
Il avoue lui-même qu'il ne trouve aucun plaisir dans les excitants auxquels il s'adonne parfois. « Ce n'est pas à la recherche du plaisir, écrivait-il quelques jours avant sa mort, que j'ai sacrifié ma vie, ma réputation et ma raison, c'est à des efforts désespérés pour échapper à des souvenirs torturants, souvenirs d'injures, d'injustices et d'imputations déshonorantes ; à un sentiment insupportable d'isolement et à la crainte de quelque étrange malheur incessamment suspe^idu sur ma tête. »
A un de ses amis, il disait: « A aucun moment de ma vie, je n'ai été ce qu'on appelle un ivrogne. Je n'ai jamais eu l'habitude de m'enivrer. »
L'éditeur d'une des revues (Graham's Magazine) dont il fut quelque temps le directeur. M, Graham, dans la longue notice qu'il a consacrée à Poe, écrit : « N'ayant de position fixe dans aucune publication périodique, il souffrit toutes les horreurs d'une misère en perspective jointe à l'impossibilité de pourvoir aux plus urgentes nécessités du moment. C'est alors que le désespoir arrivait, et qu'un verre de vin le rendait fou. Que le moraliste, les pieds sur « son tapis touffu » et savourant de l'œil le menu copieux, fruit de ses intrigues et de ses aventures mercantiles, qui fume sur sa table, s'arrête avant de jeter à un homme comme Poe l'anathème qui tremble sur ses lèvres ; — à un homme qui, courant d'éditeur à éditeur avec son manuscrit soigneusement roulé et copié de sa magistrale écriture, ne trouve aucun marché pour son cerveau ; — qui, le désespoir dans le
EDGAR-ALLAX POE
cœur, la misère en face de lui, pour lui et pour ceux qu'il aime, et le spectre de la famine à ses talons, tombe épuisé sur la route devant le démon qui le guette et lui chuchote dans l'oreille le mot : Oubli !... »
Les témoignages de ses amis concordent tous : ce n'est qu'à des intervalles éloignés et surtout à la fin de sa vie, que Poe eut recours à l'alcool pour oublier. Il a écrit dans ses Marginalia : « On ne va nullement trop loin quand on affirme que le mouvement de ]a tempérance est le plus important du monde. La tempérance augmente, en effet, dans l'homme, la capacité des jouissances saines. L'homme tempérant porte en lui, en toute circonstance, la vraie, la seule condition du bonheur. »
Il devait lutter toute sa vie contre cette tentation irrésistible. A so.t ami le docteur Chivers, il écrivait : « La bande des petits oiseaux de proie qui espère toujours la maladie d'un oiseau de plus large envergure pour l'attaquer s'est ruée sur moi, s'acharnant à ma ruine; et ma complète pauvreté leur a donné tous les avantages. En fait, j'en suis arrivé aux portes mêmes de la mort et à un désespoir pire que la mort. \^oici plus de cinq mois que je n'ai pu écrire une ligne dans les revues; vous pouvez juger par là de la terrible extrémité à laquelle j'ai été réduit... \o\.\s apprendrez avec plaisir ceci : voici bien longtemps qu'aucun stimulant n'a mouillé mes lèvres... »
((. !Mais il est un fait prodigieux, dit Baudelaire, et qui est attesté par toutes les personnes qui l'ont connu, c'est que ni la pureté, le fini de son style, ni la netteté de sa pensée, ni son ardeur au travail et à des recherches difficiles ne furent altérés par sa terrible habitude. »
De mars 183 1, date de sa sortie de l'Académie militaire de West- Point à l'automne de 1833, les détails manquent presque absolument touchant l'existence de Poe. Il est plausible de supposer qu'il dut chercher à assurer son existence en écrivant des articles dans les revues. Cependant ses biographies ne font aucune mention, pendant cette période de plus de deux années, d'œuvres de lui. Ce que nous savons, c'est qu'il logeait alors chez sa tante, Mme Clemm et que, comme nous l'avons dit, c'est durant ce temps qu'il connut ^Iar}^ Cependant, une phrase du récit de cette dernière permet de penser que les affaires du jeune homme étaient plutôt mauvaises, a Xous n'avions pas d'engagement formel, écrivait-elle, mais c'était entendu entre nous. Il n'était pas en position de se marier. Quand mon père s'aperçut qu'il venait si souvent chez nous, il me dit : a Yons n'irez pas épouser cet homme. Mary? J'aimerais mieux vous voir morte que sa femme. II n"a pas de quoi vivre tout seul, à plus forte raison avec vous. » Aussi romanesque qu'Eddie, je répliquai: « J'aimerais mieux une croûte de pain avec lui qu'un palais avec un autre. »
78 PORTRAITS d'hier
Nous retrouvons les traces de Poe à la tin de 1833. Il vient d'être le lauréat d'un concours de contes et de poèmes organisé par un journal de Baltimore, Le Visiteur du Dimanche (Saturday Visiter). A ce concours, il avait envoyé sous des pseudonymes différents, une nouvelle et un poème. Les deux premières places lui furent accordées, mais quand le directeur du magazine apprit que c'était la même personne qui devait bénéficier de la valeur des deux prix, il estima qu'il était plus convenable qu'une seule récompense lui fiit remise, et Poe toucha ainsi une somme de cent dollars pour son conte, un des meilleurs de son œuvre. Manuscrit trouvé dans un bouteille. Le poème Le Colysée ne reçut pas de récompense.
Un des juges du concours se trouvait être un romancier de talent, riche et populaire. John P. Kennedy, auteur de Horse Shoe Rohinson. Il demanda à voir le jeune écrivain, fut ému de l'extrême détresse dans laquelle celui-ci se trouvait, et profondément touché et intéressé par le récit sincère que lui fit Poe et de sa vie passée et de ses légitimes ambitions.
Aussi Kennedy s'employa-t-il d'abord à lui remonter le moral et à lui donner de l'espoir pour l'avenir, puis à lui trouver une situation conforme à ses goûts, en même temps que susceptible de lui assurer une existence convenable.
Le cuistre Griswold, au sujet de ce concours, avait allégué mensongèrement que, si Poe avait été primé, c'était uniquement parce que son conte et ses vers étaient des modèles de calligraphie ; il ajouta aussi que lorsqu'il se présenta, sur sa demande, devant M. Kennedy, il était en guenilles, sans linge, ni chaussettes, et que Kennedy, avant même de s'entretenir avec lui, lui acheta un costume décent et l'envoya prendre un bain.
Aveuglé par sa haine pour Poe, Griswold avait interprété à sa façon une aventure tout à l'honneur du jeune écrivain. Kennedy, désireux de voir l'auteur du conte et du poème qu'il avait estimé, tout le premier, être l'œuvre d'un artiste de grand talent, l'avait invité à dîner. Celui-ci lui écrivit alors pour s'excuser. « Votre aimable invitation à dîner m'a blessé fortement. Je ne puis l'accepter pour des raisons par-dessus toutes humiliantes: l'aspect de ma personne. Vous devez penser combien profondément je suis honteux de vous faire cet aveu, mais c'était nécessaire... «
Dès lors, Kennedy le reçut souvent à sa table, lui permit même de se servir d'un de ses chevaux de selle et, plus d'une fois, dans des moments de gêne, il lui vint en aide.
Deux ans se passent ainsi ; il est probable que Poe dut continuer à collaborer au Visiteur du Dimanche, ainsi qu'à quelques autres périodiques de Baltimore.
EDGAR-ALLAX POE 79
Nous savons, par une lettre qu'il écrivait, en novembre 1834, à Kennedy, qu'il cherchait à faire éditer un volume de contes :
« J'ai ime faveur à solliciter de vous dont je crains de vous entretenir de vive voix. Depuis que je vous connais, ma situation matérielle a entièrement changé. La mort de mon protecteur, ^I. Allan, en me privant de la pension annuelle que je recevais de lui, m'a réduit à la misère. Cet homme excellent m'avait adopté depuis l'âge de deux ans (mes parents n'existant plus) et me traitait affectueusement comme un père. Mais un second mariage qu'il a fait dans les derniers temps et aussi, il me faut l'avouer, toutes sortes de folies que j'ai faites, ont fini par nous désunir. Et voici que maintenant je suis seul, sans amis, sans position pour assurer ma vie. Peut-être, grâce à votre intermédiaire, la maison Carey et Lea se décidera-t-elle* à publier mon volume et à m'avancer tme petite somme pour acompte ? .»
Malgré tout le zèle de Kennedy, aucun éditeur ne voulut du volume de contes de Poe : « Non pas, disaient ces derniers, parce que ces contes étaient sans valeur, mais uniquement parce qu'il n'y avait pas suffisamment d'amateurs de nouvelles pour couvrir même les frai? de l'édition. »
De guerre lasse, car depuis la fin de 1833 jusqu'à ce jour (mars 1835), ^^ collaboration de Poe à quelques revues locales avait été d'un médiocre rapport, celui-ci ayant appris, par une annonce de journal, qu'une place de professeur était vacante dans une école publique, la sollicite immédiatement. Il se recommande de nouveau à Kennedy: « Un emploi de ce genre, Ivii écrit-il le 17 mars 1835, me serait infiniment précieux dans ma situation présente. Ai-je quelque chance de l'obtenir? »
La place ne lui fut point donnée, mais les démarches que n'avait cessé de faire son protecteur en sa faveur aboutirent enfin. Il le recommanda à un de ses amis, M. White, qui venait de fonder à Richmond un magazine, Le Messager littéraire du Sud {Southern litterary Messenger), et Poe entra au journal, aux appointements de 2.500 francs par an, chargé de la rubrique des comptes rendus de livres nouveaux.
Il se tire à merveille de cet emploi, car, quelque mois après son entrée au Messager, White lui confia entièrement la rédaction de sa revue. Malheureusement, comme le lui reprochait son directeur, Poe se laissa de nouveau aller à son penchant maudit et, le 29 septembre, White lui écrivait :
« Mon cîier Edgar, je crois que vous êtes sincère dans vos promesses, mais je crains que vous trouvant de nouveau dans la rue, ^ous ne vous laissiez entraîner encore. Combien je regirette de
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de devoir me séparer de vous ; il n'y a personne sur la terre qui pourrait le comprendre. Je vous aimais, je vous aime encore et je vous rappellerais volontiers si je ne craignais que l'heure de la séparation n'arrive bientôt. Vous avez d'excellentes qualités, Edgar, aussi devriez-vous les respecter et vous respecter vous-même. Séparez-vous pour toujours de la bouteille! Si vous désirez revenir à Richmond et continuer à travailler avec moi, qu'il soit bien entendu que tous nos engagements seront rompus dès la première fois que vous vous enivrerez. Boire avant le repas est tout à fait désastreux; celui qui agit ainsi est incapable de fournir du bon travail dans la journée. Votre ami fidèle. »
Poe, très marri, promit de ne plus boire, et il resta en fonctions. . Au reste, le magazine, grâce à son intelligente direction et à son active collaboration, prospérait. M. Kennedy ne lui ménageait pas les conseils, comme en témoigne cette lettre de Poe à son protecteur, en date du 2.2 janvier 1836: « Cher monsieur, je ne vous ai pas accusé réception de votre dernière lettre, mais elle n'a pas été sans influence sur moi. Toujours, depuis, j'ai lutté avec courage contre l'ennemi, je suis maintenant complètement tranquille et satisfait. Je n'oublierai jamais à qui je dois ma guérison. M. White est très généreux; tous ici m'accueillent à bras ouverts, les éditeurs m'envoient tous le? livres qui paraissent. Quelle différence avec la condition d'entier désespoir où vous m'avez trouvé et dont vous m'avez tiré! >)
C'est dans cette revue qu'il inséra, en août 1835, ^""i ^^^ ^^s meilleurs contes, Haiis Pfaal. La nouvelle eut un très vif succès de curiosité, mais, avant qu'elle n'eût paru entièrement, le Sun de New- York ]/ublia un récit qui eut un tel retentissement qu'on oublia tout à fait Hans Pfaal. C'était l'histoire de la lune et de ses habitants, d'un certain Richard Alton Locke, descendant du fameux philosophe. Poe se vengea, dix ans plus tard, d'une manière fort spirituelle, en écrivant dans le même Sun un article qui était annoncé ainsi sur la manchette du journal, en caractères énormes :