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On s'arracha le journal. On se précipita de tous côtés aux nouvelles. Poe s'était amusé à mystifier ses compatriotes avec son conte, Canard au. Ballon.
Jusque vers le milieu de 1837, P^^ présida aux destinées du Messager littéraire du Sud et, grâce à lui, la revue devint une des plus estimées parmi les publications similaires des Etats-Unis.
D^ Bà^àf À. r'û*.
Une page de manuscrit d'Edgar Poe.
82 PORTRAITS d'hIER
Entre temps, Poe s'était marié, le i6 mai 1836. On se souvient qu'après une violente discussion avec M. Allan survenue à la suite des dettes qu'il avait contractées à l'Université, il avait quitté sa famille adoptive, et qu'il avait reçu l'hospitalité de sa tante, Mme Clemm. Auprès de celle-ci vivait sa jeune fille, presque une enfant à l'époque (elle avait alors 1 1 ans, et son cousin 22).
(( Le beau jeune homme » devait faire impression sur la fillette et, lorsque son cousin, alors à la tête du Messager littéraire de Richmond, la demanda en mariage, elle donna immédiatement son assentiment.
Virginia venait d'atteindre sa quatorzième année; c'était une jeune fille aimable et douce, d'une beauté et d'un charme incomparables, mais aussi peu faite qu'Edgar pour braver l'adversité.
Elle était presque toujours alitée, car elle se mourait lentement de consomption. Poe avait pour elle les soins les plus attentifs et les plus dévoués. (( Je n'oublierai jamais, dit son ami Willis, sa sollicitude au sujet de sa femme; toute son ambition semblait tendre au confort et au bien-être de son intérieur. Excepté pour son bonheur, je ne l'ai jamais entendu se plaindre de sa mauvaise fortune. Son amour pour sa femme était une espèce de culte extatique pour l'esprit et la beauté qu'il voyait dépérir d'heure en heure sous ses yeux. Je l'ai vu s'empresser autour d'elle, pendant sa maladie, avec toute la tendresse et la sollicitude d'une mère pour son premier né. Le plus faible accès de toux lui causait un frisson et un glacement de cœur qui se reflétait sur son visage. C'était la perpétuelle préoccupation du dénouement inévitable qui faisait de lui un homme triste et soucieux et prêtait une sinistre mélodie à ses chants impérissables. »
Le plus grand plaisir de son mari était d'écouter Virginia chanter en s'accompagnant de la harpe et du piano, lorsqu'un soir de printemps de 1842, la mélodie s'éteignit pour toujours.
Poe écrit dans une lettre de janvier 1848 à un de ses amis : « ... Il y a six ans, ma femme que j'aimais comme nul n'a jamais aimé, se rompit un vaisseau en chantant. On désespérait de sa vie. Je lui dis adieu pour toujours et souffris toutes les agonies de la mort. Elle se rétablit imparfaitement et de nouveau j'eus espoir. Au bout d'une année, le vaisseau se brisa de nouveau. Puis de nouveau encore, à divers intervalles. A chaque fois, je ressentis les agonies de la mort et, à chaque rechute, je l'aimais plus désespérément et me cramponnais à sa vie avec une plus désespérante opiniâtreté. »
Les lettres qu'il adressait à sa femme, lorsqu'il était obligé de la quitter pour se rendre à New- York ou à Philadelphie « caser de la copie » débordent de tendresse affectueuse et passionnée. Il l'appelle
toujours « mon cher cœur » ou « ma chère petite femme ». Il lui dit: « V^ous êtes mon plus grand, mon seul stimulant aujourd'hui dans ma bataille avec cette incompatible, insupportable et ingrate vie. »
Après avoir habité à Philadelphie un tout petit appartement dans une pauvre maison, puis à New-York, dans Amity Street, Poe put louer, en l'été de 1846, un petit cottage à Fordham. « Le cottage était très pauvre, dit Mary (une des premières amies de l'écrivain) ; on n'aurait pas cru que des personnes convenables pussent y vivre ; et pourtant, il y avait je ne sais quel air de recherche raffinée dans les moindres choses. »
Malgré l'admirable dévouement de sa tante, la bonne Mme Clemm, qui, pour assurer la vie du petit ménage, ramassait les manuscrits que Poe jetait au panier et allait les vendre à son insu; malgré les efforts désespérés de l'écrivain pour faire accepter quelques-uns de ses contes ou de ses articles de critique, les pauvres gens manquaient souvent des choses les plus indispensables à l'existence.
La chambre de la malheureuse Virginia était une petite pièce dont le plafond était si bas, au-dessus de son lit étroit, que sa tête y touchait presque. « Elle n'en était pas moins, dit un témoin oculaire, une image délicieuse de grâce patiente, ayant toujours sur ses traits le sourire de la résignation et cet air affectueux, enjoué même, qui souhaite aux amis la bienvenue. »
Poe et les siens n'étaient cependant pas abandonnés de tous : deux femmes de talent témoignèrent au ménage la plus affectueuse sollicitude.
Mme Francès Osgood, qui avait été profondément impressionnée par la lecture du Corbeau, s'était fait présenter l'auteur:
« Il parut, dit-elle (i). avec sa belle et orgueilleuse tête, ses yeux sombres qui dardaient une lumière d'élection, une lumière de sentiment et de pensée, avec ses manières qui étaient un mélange intraduisible de hauteur et de suavité... A partir de ce moment et jusqu'à sa mort nous fiâmes amis...
« C'était surtout dans son intérieur, à la fois simple et poétique, que le caractère d'Edgar Poe apparaissait dans sa plus belle lumière. Folâtre, affectueux, spirituel, tantôt docile et tantôt méchant comme un enfant gâté, il avait toujours pour sa jeune, douce et adorée femme, et pour tous ceux qui venaient, même au milieu de ses plus fatigantes besognes littéraires, un mot aimable, un sourire bienveillant, des attentions gracieuses et courtoises. »
Une autre femme, Mme Shew, devait apporter au ménage misérable le meilleur d'elle-même: elle contribua, par ses ressources, à
(i) Traduction Baudelaire, Préface des Histoires Extraordinaires.
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améliorer l'existence des trois personnes, et elle adoucit par son amitié incessante les derniers moments de Virginia. Poe lui écrivait le 29 janvier 1847:
« Chère, très chère amie. — Ma pauvre Virginia vit encore, mais elle décline rapidement et ses souffrances sont terribles. Son cœur est plein à déborder, comme le mien, d'une infinie, inexprimable gratitude pour vous. De crainte de ne jamais plus vous voir, elle me supplie de vous dire qu'elle vous adresse ses plus doux baisers d'amitié et qu'elle mourra en vous bénissant. Mais venez, oh ! venez demain ! Oui, je veux être calme! — et tel que vous désirez si dignement me voir. Ma mère vous envoie aussi ses amitiés et ses remerciements les plus chaleureux. Le ciel vous bénisse. Adieu. »
Plusieurs de ses poèmes sont adressés à Mme Shew; l'un d'eux se termine par cette phra-'îe : « Oh ! rappelle-toi le plus fidèle, le plus fervent, le plus dévoué et songe que ces faibles vers sont écrits par lui, par lui qui, en les rythmant, tressaille à la seule pensée que son âme est en communion avec celle d'un ange. »
Le 30 janvier 1847, Virginia Clemm mourut de consomption. Elle avait alors vingt-cinq ans. L'affection passionnée que lui portait Poe se manifesta par une crise d'extrême désespoir. Il écrivit à un de ses amis :
« Quant à la terrible agonie sous le coup de laquelle je suis encore — une agonie connue seulement de mon Dieu et de moi, — elle semble avoir passé mon âme par le feu et l'avoir purifiée de toutes ses faiblesses. Maintenant, je suis fort: — ceux qui m'aiment s'en apercevront, — aussi bien que ceux qui se sont impitoyablement acharnés à ma perte. Je n'avais besoin que d'une épreuve comme celle-ci, pour devenir ce que j'étais né pour être et pour recouvrer la conscience de ma pauvre force. »
Il composa, en mémoire de la seule femime qu'il ait vraiment aimé avec « sa Lénore » et « son Annie » une de ses plus admirables ballades, Annabal Lee.
Avant de retrouver Poe et de le suivre au milieu des embarras e* des difficultés de la vie, il convient auparavant de nous arrêter un instant. On ne peut écrire une vie du grand écrivain sans parler de Mme Clemm.
Mme Maria Clemm, c'est la mère de Virginia et la sœur du père de Poe, c'est celle qui recueillit l'enfant deux fois orphelin, lorsqu'il eut quitté la maison de M. Allan, c'est celle qui, après lui avoir donne comme femme sa fille unique, fut la providence de la maison en se
procurant, au prix de mille peines, les ressources qui manquaient si souvent et que son cher Eddy était la plupart du temps incapable de trouver par lui-même.
Poe n'eut jamais de meilleur ami, de plus dévoué serviteur, de plus digne gardien de sa mémoire que cette femme au grand cœur.
Pour elle, pour celle qu'il appelait affectueusement « sa chère Muddy », il a composé ces vers que Baudelaire a inscrits si judicieusement en tête de la traduction de ses œuvres :
Parce que je sens que, là-haut dans les Cieux,
Les Anges, quand ils se parlent doucement à l'oreille, Ne trouvent pas, parmi leurs termes brillants d'amour,
D'expressions plus ferventes que celle de mère, Je vous ai dès longtemps justement appelée de ce grand nom,
Vous qui êtes plus qu'une mère pour moi Et remplissez le sanctuaire de mon cœur 011 la Mort vous a installé
En affranchissant l'âme de ma Virginia.
Ma mère, ma propre mère, qui mourut de bonne heure.
N'était que ma mère, à moi ; mais vous. Vous êtes la mère de celle que j'aimais si tendrement.
Et ainsi vous m'êtes plus chère que la mère que j'ai connue De tout un infini, — juste comme ma femme Etait plus chère à mon âme que celle-ci à sa propre essence.
-Lorsque Poe eut quitté le Messager littéraire de Richmond en 1837, il chercha aussitôt à collaborer d'une façon régulière à des revues ou à devenir directeur d'un autre magazine, mais la maladie de sa femme et les difficultés qu'il rencontra pour faire accepter ses articles, ne lui permirent pas de mettre à exécution ce projet. Il réussit cependant à faire paraître une nouvelle, Ligéia, dans V American Muséum, et fit éditer, en 1838, à New-York, Les Aventures d'ArtJinr Gordon Pym.
Au printemps de 1839, il entra en relations avec M. Burton, éditeur d'un très important périodique: Le Gentleman's Magasine, de Philadelphie. Il devait y donner un article chaque mois et recevoir pour cette collaboration une somme de dix dollars par semaine. En juillet de la même année, il devint co-directeur du journal, aux appointements de cinquante dollars par mois, et fut chargé « de la correction (i) des épreuves, de la surveillance générale de l'imprimerie, de la lecture, de la mise au point et de la toilette des articles et. en outre, de la compilation d'articles variés sur la cuisine, la chasse, etc.. »
Ci) Lettre de Poe à Burton (i""" juin 1840).
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C'est durant ce temps que paraissent dans le Gentleman' s Magazine: La Chute de la Maison Usher, La Conversation d'Eiros et de Charmion, L'Homme des Foules; et, en volumes : Le Premier Livre de Conchylogie et Les Contes du Grotesque et de l' Arabesque.
M. Burton ayant mis son magazine en vente, Poe dut bientôt cesser sa collaboration.
On le retrouve, en février 1841, directeur d'une autre publication, le Graham's Magasine. Les Meurtres de la rue Morgue, Une Descente dans le Maelstrom, Le Système du Docteur Goudron et du Professeur Plume et de nombreux contes et articles paraissent dans ce journal, sous sa signature, de mai 1841 à novembre 1845 ; mais il avait quitté, dès le mois d'avril 1842, ses fonctions de directeur du Grahani.
Le Mirror de New- York, dans son numéro du 30 juillet 1842, annonçait qu'Edgar Poe allait fonder un magazine, Le Penn.
Depuis longtemps, Poe avait le désir de posséder à lui un journal. Les discussions qui avaient terminé ses relations avec tous les éditeurs des périodiques qu'il avait juqu'à ce jour dirigés, le décidèrent à tenter de lancer lui aussi un magazine.
Déjà, en juin 1841, il avait cru le moment favorable et avait pris soin de réunir un certain nombre d'écrivains célèbres qui devaient collaborer régulièrement avec lui. Il écrivait à cette époque au grand poète Longfellow :
« Je n'ai pas besoin d'appeler votre attention sur les signes des temps concernant la littérature de magazine. Vous admettrez que la tendance actuelle est dans cette direction, du moins en ce qui concerne les lettres légères. Le bref, l'élégant, le condensé et le portatif prendront la place du diffus, du lourd et de l'inaccessible.
« ... Des sommes très importantes seront engagées dans l'entreprise... Dès la couverture et d'un bout à l'autre, on s'efforcera systématiquement de maintenir tout dans le goût le plus pur.
(( ... Il serait désirable que vous consentissiez à livrer chaque mois de la copie, prose ou vers... Quant aux conditions financières, nous vous laissons le soin de les fixer... »
Le projet n'ayant point abouti à cette époque, il reprend ses démarches l'année suivante. Dans une lettre de septembre 1842 au poète, le docteur Thomas Holley Chivers, Poe annonce à ce dernier qu'il va obtenir un emploi à la mairie de Philadelphie, et qu'ayant ainsi sa vie matérielle assurée, il pourra s'occuper plus facilement de réaliser la création du Penn Magazine. Mais les efforts de Poe pour trouver un commanditaire demeurèrent vains.
Quelques articles de lui, dans les années 1843 et 1844, paraissent dans différentes revues : au « Lady's^ Companion » de Snowden, Le Domaine d'Arnheim et Le Mystère de Marie Roget; au « Dollar
New Paper », Le Scarabée d'Or; au « Xew-York Sun », Le Canard au Ballon.
Mais il n'a point abandonné son idée de journal et n'espérant plus trouver d'associés, il décide de se procurer par lui-même la somme nécessaire pour créer le Penn.
Dans cette intention, il prend la résolution de donner des conférences dans les grandes villes des Etats-Unis et, le 25 novembre 1843. il fait une lecture à Philadelphie sur la poésie et les poètes en Amérique. La conférence eut du succès, mais rapporta peu d'argent.
Aussi Poe sollicite, en juin 1844, une personne qui, au début de sa vie littéraire, lui avait porté intérêt. La lettre, dans laquelle il explique minutieusement le plan d'un magazine, tel qu'il le comprend, est intéressante à citer :
<' ... Avant de quitter le Messager (i), je vis, ou m'imaginai voir. par une longue et obscure échappée de vue, quel brillant champ d'ambition serait un magazine de programme hardi et noble pour celui qui l'établirait avec succès en Amérique. Je perçus que ce pays, de par sa constitution même, ne manquerait pas de fournir, en peu d'année-. une plus grande proportion de lecteurs qu'aucun pays du monde. Je perçus que l'esprit si actif et affairé du siècle tendait au magazine de littérature — au court, à l'élégant, à l'actuel, au rapidement distribué. de préférence aux vieilles formules du verbeux et lourd et de l'inaccessible.
« ... Bref, je ne voyais pas du tout pourquoi un magazine digne de ce nom n'aurait pas circulé parmi 20.000 souscripteurs, comprenant ce qu'il y avait de mieux dans le pays comme intelligence et éducation. Cette pensée-là stimulait mon imagination et mon ambition. L'influence d'un tel journal serait vaste, certes, et je rêvais de consacrer franchement cette influence à la cause sacrée de la beauté, de la justice et de la vérité.
« ... Mais pour ne pas me fier trop aveuglément à des raisonnements a priori, et, en même temps, pour bien me rendre maître de tous les détails qui pourraient m'échapper concernant les simples affaires de publication, je fis quelques pas dans le champ de l'expérience. J'entrai. comme vous savez, au Messager qui, alors dans la seconde année, possédait 700 souscripteurs, et nul magazine n'ayant jamais réussi au sud du Potomac, l'opinion générale était qu'aucun magazine n'y réussirait jamais. Pourtant, en dépit de cela, et en dépit du mauvais goût de son propriétaire qui m'entravait et régentait sur tous les points, j'élevai, en quinze mois, le nombre des souscripteurs à 5.500 et le bénéfice annuel était de 10.000 dollars, quand je me retirai. Ce nombre ne fut
(i) Traduction Félix Fénéon.
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jamais dépassé par le journal, qui rapidement baissa et qui peut maintenant être considéré -comme disparu. Du Graham's Magazine, vous avez sans doute entendu parler. Il existait depuis huit ans sous le nom de The Casket, quand j'en devins le directeur et avait 5.000 abonnés. Quelque dix-huit mois après, son tirage n'était pas inférieur à 50.000, ce qui peut paraitre assez étonnant. A ce moment, je le quittai et les souscripteurs ne sont maintenant plus que 25.000 et peut-être sont-ils beaucoup moins.
« ... Ne perdant pas de vue mon projet primitif — fonder un magazine à moi ou dans lequel au moins j'aie un droit de propriété — cela a été mon constant effort en même temps, non tant d'acquérir une réputation grande en elle-même que d'en acquérir une de ce caractère particulier qui pût le mieux favoriser mes projets spéciaux et attirer l'attention sur mes aptitudes comme directeur de magazine. Aussi je n'ai écrit nuls livres et j'ai été essentiellement un magaziniste, supportant, non seulement de bon gré, mais encore joyeusement la triste pauvreté avec ses mille humiliations, et les autres inconvénients de la condition d'un simple magaziniste en Amérique, où, plus qu'en aucune région qui soit sur la face du globe, être pauvre, c'est être méprisé... »
Nous ne savons quelle réponse fut faite à Poe. Il est à présumer qu'elle dut être négative, puisque jamais Le Penn Magazine ne vit le jour.
A défaut d'un journal à lui, il accepta une association qui- aboutit à la création d'un périodique hebdomadaire le Broadzvay Journal; de co-directeur avec un tiers des profits pour salaire, il devint seul directeur, en mars 1845 î niais les inévitables discussions avec son associé amenèrent bientôt son départ du Broadway.
Son poème Le Corbeau avait paru le 29 janvier 1845 dans VEvening Mirror de New- York et avait obtenu un très vif succès auprès des critiques et du public littéraire. Aussi Poe fit-il éditer successivement à New- York et à Londres un volume de poésies : Le Corbeau et autres Poèmes.
Jusqu'à la mort de sa femme, qui devait survenir au commencement de 1847, Poe va habiter avec sa famille le cottage de Fordham. C'est une des périodes les plus misérables de sa vie; en décembre 1846, le journal L'Express fait un appel à l'humanité des admirateurs de l'écrivain pour qu'on lui vienne en aide. Lui-même écrivait, à ce mo~ ment, au docteur Chivers :
« ... Voici plus de cinq mois que je n'ai pu écrire une seule ligne pour les revues; vous pouvez juger par là de la terrible extrémité à laquelle j'ai été réduit. »
Edgar Poe, à l'âge de jy ans.
Le 3 février 1847, Poe conférencie à la Society Library de New- York. Il avait pris pour sujet : La Cosmogonie de l'Univers. C'était un aperçu du système développé dans son poème en prose Eurêka. Il parla devant un auditoire d'à peine soixante personnes. Son discours fut une improvisation aussi brillante que profonde.
Au commencement de 1848, il fait une lecture publique à Lowel, dans le Massassuchets, sur les femmes poètes de l'Amérique. Dans l'analyse des mérites spéciaux de chacune d'elles, il accorda à M"^ Osgood (son amie) la palme de la facilité, de l'ingénuité et de la grâce; et à M™^ Whitman, la prééminence pour le raffinement artistique, l'imagination et le génie poétique.
Poe fut présenté à cette dernière. Son âme passionnée s'enflamma aussitôt pour elle et il lui adressa, sans le signer, un de ses poèmes les plus exquis. Ce poème, sous le titre A Hélène (prénom de Mme Whitman) fut composé, à la suite d'une visite que fit l'écrivain, par une nuit de juillet, à la maison de Mme Whitman. Celle-ci fut aperçue par lui, sans qu'elle connût sa présence, alors qu'elle se promenait dans son jardin.
«... Vêtue tout en blanc, sur un tertre de violettes, je te vis à demi-couchée, tandis que la lune tombait sur les visages levés des roses, et sur le tien, hélas ! levé aussi dans la tristesse.
« ... Mai? voici qu'à la fin la chère Diane s'évanouit hors de la vue, vers l'ouest, dans une couche de nuages orageux, et toi, fantôme, à travers les arbres pareils aux tombes, tu glissas. — Seuls, tes yeux restèrent; ils ne voulurent pas s'en aller: jamais, depuis, ils ne s'en sont allés. Eclairant mon chemin solitaire vers ma demeure, cette nuit-là, ils ne m'ont pas quitté depuis, comme ont fait mes espérances ; — ils me suivent, ils me conduisent à travers les années, ils sont mes ministres et je suis leur esclave. Leur devoir est d'illuminer et d'enflammer, mon devoir est d'être sauvé par leur brillante lumière, purifié par leur électrique flamme, sanctifié dans leur rayonnement Elyséen. Ils inondent mon âme de Beauté — la Beauté c'est l'Espoir — et ils sont très loin, au fond des Cieux, étoiles devant lesquelles je m'agenouille, dans les lugubres, les silencieuses veilles de ma nuit. Même à la clarté méridienne du jour, je les vois encore, pareils à deux suaves, scintillantes Vénus, que n'éteindra jamais la lumière même du Soleil. »
Un échange de correspondances et de poèmes a lieu entre les deux amis, et un projet de mariage est discuté.
Dans ses lettres toujours passionnées, Poe l'appelle « Mon Hélène de mille rêves ». Aux objections que Mme Whitman lui oppose touchant son âge, il répond : « Ne sentez-vous pas dans l'intime cœur de votre cœur que 1' « amour des âmes » dont le monde parle si volontiers et
si vainement est, en notre cas du moins, la plus grande, la plus absolue des réalités? Ne comprenez-vous pas, je le demande à votre raison, non moins qu'à votre cœur, que c'est ma nature divine, mon être spirituel qui briile de s'unir au vôtre? L'âme a-t-elle un âge, Hélène? L'Immortalité peut-elle faire attention au Temps? Ce qui ne commença jamais et jamais ne finira a-t-il à se soucier des quelques pauvres années de sa vie incarnée ? »
Comme Hélène lui avait exprimé son appréhension qu'il ne retombât une fois marié, dans ses anciens excès, il lui écrivit le i8 octobre 1848 :
« Par le Dieu qui règne dans les cieux, je vous jure que jnon âme est incapable de déshonneur, et qu'à l'exception de quelques folies et de quelques excès que je déplore amèrement, mais auxquels j'ai été entraîné par d'intolérables chagrins, et qui sont journellement commipar d'autres sans attirer la moindre attention, je ne puis me rappeler aucun passage de' ma vie qui puisse faire rougir mes joues ou les vôtres. Si j'ai erré sur ce point, ça été par excès de c€ que le monde appelle le Don-Ouichotisme de l'honneur et de l'esprit chevaleresque. Mes excès dans ce sens ont été la seule volupté vraie de ma vie. C'est pour elle qu'aux premières années de ma jetmesse, j'ai sacrifié une grande fortune à la crainte de supporter un léger passe-droit. Depuis trois ans je vis seul, malade, pauvre, isolé du monde... «
Mais au mois de décembre, le mariage fut définitivement rompu. La réelle cause de la rupture n'a jamais transpiré. Le vindicatif Griswold a bien affirmé que la veille au soir du jour où le mariage devait avoir lieu, Poe commit un tel outrage d'ivrogne à la porte de sa fiancée que la police dut interv^enir, et que naturellement Mme Whitraan ne consentit jamais à le recevoir; mais cette diabolique invention fut réfutée par tous ceux qui connaissaient l'écrivain. Au reste, la preuve la plus convaincante que cette histoire invraisemblable est mensongère, c'est que Mme Whitman fit paraître, au lendemain de la mort de son fiancé, un petit livre d'admiration enthousiaste pour le génie et le caractère de Poe : Edgar Poe et ses détracteurs.
L^ne autre femme, dont nous ne connaissons que le prénom f( Annie )\. semble avoir troublé le cœur de l'écrivain autant que sa Lénore et que sa chère A^irginia. Annie, malheureusement, était mariée; san? s'arrêter à cette considération, Poe lui écrivait des lettre? de la passion la plus véhémente.
Comme im jour, il lui avait fait promettre de venir l'assister à son lit de mort, il résolut de s'empoisonner. Il avala la moitié d'un flacon de laudanum, puis courut à la poste, avant de boire le reste, pour faire
prévenir Annie qu'il allait mourir, mais le laudanum fit son effet, Poe tomba dans la rue, et la lettre ne fut point expédiée. Soigné par un ami dévoué, l'étrange amant se rétablit bientôt. Il écrivait à Annie le i6 novembre 1848 :
(( ... Ce n'est pas beaucoup que je demande, douce chère Annie, ma mère et moi voudrions prendre un petit cottage, oh ! si petit, si vraiment humble, je serais loin du tumulte du monde, loin de l'ambition que j'abhorre, je travaillerais jour et nuit et, avec industrie, je pourrais accomplir tant de choses. Annie ! ce serait un paradis, par delà mes plus sauvages espoirs. Je pourrais voir quelque personne de votre bienaimée famille chaque jour, et vous souvent. Ces peintures n'énieuventelles pas le plus secret de votre cœur?... Je suis à la maison maintenant avec ma chère mère, qui s'efforce de me réconforter, mais les seuls mots qui me charment sont ceux par lesquels elle me parle d'Annie. Elle me dit qu'elle vous a écrit pour vous prier de venir à Fordham. Ah! Annie, n'est-ce pas possible? Je suis si malade, si terriblement, désespérément malade de corps et d'esprit, que je sens que je ne peux pas vivre... Ne vous est-il pas possible de venir, fiit-ce pour une courte semaine? Que je mate cette redoutable agitation, qui, si elle persiste, détruira ma vie ou me rendra inévitablement fou.
Adieu — ici ou ailleurs — pour toujours votre Eddie. »
Un mois avant sa mort (septembre 1849), i^ écrivait à M™^ Clemm : « Il faut que je sois quelque part où je puisse voir Annie... J'ai besoin de vivre auprès d'elle... Dans votre réponse, ne me dites rien d'elle ; je ne pourrais supporter d'en entendre parler en ce moment, sauf si vous aviez à m'apprendre que son mari est mort. »
Dans un de ses poèmes les plus harmonieux, il a écrit : « Mais mon âme est plus brillante que les innombrables étoiles du ciel, car elle rayonne par Annie; elle est embrasée par la lumière de l'amour de mon Annie, par le souvenir des beaux yeux lumineux de mon Annie. »
Après la mort de Poe, Annie continua à entretenir des relations avec M"'® Clemm, et se montra pour elle, en plusieurs circonstances, une amie dévouée et secourable.
On se souvient que Poe, alors qu'il habitait chez son père adoptif, en 1825, fit connaissance d'une toute jeune fille, Elmira Royster, avec laquelle il se fiança. Elmira, à l'âge de dix-sept ans, épousa M. Shelton. Lorsque Edgar revint à Richmond, en 1849, i^ apprit que M™^ Shelton était devenue veuve. Il lui fit visite et bientôt ils décidèrent de se marier.
Au mois de septembre 1849, 'a cérémonie semblait proche, car, écrivant à sa tante, il lui proposait, aussitôt le mariage conclu, d'abandonner Fordham pour revenir habiter à Richemond, et il terminait
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sa lettre ainsi : « J'ai pu acheter l'anneau du mariage et n'aurai pas de difficulté, je pense, à me procurer un habit. »
Un mois après survenait la mort de Poe.
Le II octobre (Poe était mort le 7) Elmira Shelton écrivait a M™^ Clemm :
« Certes, c'était pour moi l'être le plus cher qui fût sur la terre et je suis bien sûre qu'il était l'orgueil de votre cœur... Oh! mon bien cher ami ! Je ne puis vous dire quel fut mon désespoir lorsque cette horrible vérité vint me frapper! Ce fut le plus grand chagrin que j'aie jamais éprouvé, et Dieu seul sait comment j'ai pu le supporter! Mon cœur est blessé et prêt à se rompre ! Et comment, puis-je, chère Muddy, parler de consolation à votre cœur qui saigne?... Oh! mon cher Edgar, ne verrai-je donc plus votre cher visage et n'entendrai-je plus votre douce voix disant: « Très chère !Muddy » et « très chère Elmira » ?... Adieu, ma triste amie ! et puisse le Dieu de toute Sagesse et de toute Pitié nous soutenir dans cette affliction qui brise nos cœurs ; c'est la prière fervente et de chaque instant de votre amie affligée et communiante en sa mémoire. »
La mort de Poe (7 octobre 1849) ^ été racontée de diverses manières : on sait seulement, de source certaine, qu'appelé à New- York, à l'occasion d'une nouvelle édition de ses contes, il quitta, malade, Richmond, et fut contraint de s'arrêter à Baltimore. Là, il dut boire, soit avec d'anciens camarades de West-Point, soit même avec des étrangers. Le lendemain, on le ramassa dans la rue, sans connaissance, et comme il n'avait aucun papier sur lui, il fut conduit à l'hôpital Washington, où il mourut le dimanche 7 octobre 1849, à cinq heures du matin, dans une crise de delirium tremens.
Le jour suivant, cinq personnes seulement, y compris le pasteur, suivirent son corps. Il fut enterré dans le cimetière de l'église de Westminster, auprès de la tombe de son grand-père, le général David Poe. Ce n'est qu'en 1875 que ses admirateurs lui firent élever un monument dans lequel ses restes furent déposés.