‹ Eugène DelacroixChapitre 20 sur 85 · Extrait du cahier manuscrit · texte numérisé non relu

Extrait du cahier manuscrit

ment les esprits. Dès le mois de janvier 1821, il écrivait à M. S...:

« Je me propose de faire, pour le Salon prochain, un tableau dont je prendrai le sujet dans les guerres récentes des Turcs et des Grecs. Je crois que dans les circonstances présentes, s'il y a, d'ailleurs, quelque mérite dans l'exécution , ce sera un moyen de le faire distinguer. Je voudrais donc que tu m'adressasses quelques sites de ton pays de Naples, quelques esquisses pochées de siies marins ou de montagnes bien pittoresques, je ne doute pas que cela m'inspire pour le lieu de ma scène. »

L'impression que produisit le Massacre de Scio fut très-grande : son apparition remua vivement les esprits. La couleur, la composition, le mouvement des figures, tout était fait pour émouvoir le spectateur, tout s'annonçait comme un spécimen de grande originalité ; peut-être aurait- on pu trouver là comme une manière d'imitation de Gros et de Géricault, mais la pensée et l'exécution étaient bien à Delacroix, son indépendance était entière.

Car, il faut bien le constater, Delacroix était essentiellement indépendant. Dans les élans d'inspiration dont il était possédé , il apportait un soin particulier à se préserver de toute imitation.

(( Il y a des organisations, dit M. Rivet, qui ne sont pas insensibles au beau, mais à qui le beau n'inspire qu'une idée, celle d'un larcin. Chez les esprits éclairés, l'admiration n'est qu'un hommage, et le plagiat excitait chez Delacroix un invincible dégoût. A ses yeux, la première condition du talent, et sa dignité obligée, était de ne pas vivre de la pensée, de la substance d'autrui. Dès les premiers pas qu'il fit, il voulut marcher seul. La preuve en est dans le refus qu'il fit à Gros, quand celui-ci voulut

rattirer dans son atelier; il résista, u J'avais dès lors, dit-il, trouvé ma route d'un autre côté, et je déclinai cette protection. »

Au moment de l'exposition du tableau, M. Thiers disait encore de Delacroix :

(( Son talent est ardent et audacieux. Il est dans ce premier état de sensibilité où l'on touche le terrible, et dans cette première irritation où la haine du calcul fait manquer à la raison; il n'est pas mûr encore, mais son avenir est immense. »

C'est de ce tableau que M. Ernest Ghesneau a dit, beaucoup plus tard : « La fièvre de la main a rendu fidèlement la fièvre de la pensée, qui agitait tous les esprits en 182Zi, au seul nom de la Grèce ; la peste , la corruption , la mort physique et la mort du cœur se partagent l'attention troublée par cette horrible scène de destruction, où la vieillesse hébétée de folie, où l'enfance affamée s'attache aux seins taris d'un cadavre, où la mâle vigueur s'écroule en flots de sang par de béantes blessures, où la beauté virginale est livrée, dans sa pure nudité, aux meurtrissures d'un cheval furieux. »

(c On raconte ^ que, la veille de l'exposition du Massacre de Scio, Girodet, qui avait fait partie du jury, rencontra Delacroix et lui adressa des félicitations, en y mêlant quelques sévérités; c'était son droit de juge d'abord, et de grand maître ensuite.

« 11 avait remarqué la douleur poignante de la jeune mère, renversée, moribonde, dont les mains défaillantes ne pouvaient plus retenir son enfant. Cela est touchant et bien senti, lui dit-il, mais quand je m'approche, je ne

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