‹ Eugène DelacroixChapitre 3 sur 85 · M. Vitet · texte numérisé non relu

M. Vitet

D'EUGÈNE DELACROIX. H'i

vraiment classique, son sentiment de l'ordre et sa conduite rangée, pesez le tout, et expliquez. Il était poëte, disons-nous, mais point du tout romantique dans le sens réel du mot. On le voyait essentiellement raisonnable et simple dans ses pensées comme dans ses discours ; cependant jamais banal , et très-peu paradoxal.

Il est certain que Delacroix n'a jamais tenté de se livrer à ces imitations stériles qui se proposent de faire au spectateur une illusion qu'il faudrait blâmer, s'il était possible de l'obtenir. Il cherchait par l'effort de son imagination à pénétrer dans le vrai et dans le beau des choses.

Peut-être avons-nous souvent regretté d'abord que ses contours ne fussent pas plus correctement arrêtés, ensuite nous nous sommes faits à cela. Et quand je vois une esquisse d'un de ses tableaux , par exemple la Pieta^ la Désolation de Bahylone, ou tout autre de ces charmants tableaux composés pour les frises du salon de la Paix, à la Chambre des députés, je me prends à désirer que ces ébauches ne soient jamais plus terminées. Pourquoi ? C'est que, dans ces formes peu arrêtées, un grand sentiment se fait sentir, qu'en les voyant l'imagination se monte à l'aise, et qu'on ne peut se défendre d'être ému, de souffrir, de penser, d'admirer.

Delacroix a considérablement dessiné d'après nature, et il dessinait très-correctement. Mais il peignait de mémoire. Alors il sacrifiait à l'élégance, à la poésie, à l'arabesque, pour ainsi dire, de la Hgne; et il était entraîné, en l'absence du modèle, à contourner les formes extérieures selon le caprice de son imagination.

Tout cela sera longuement traité par lui-même tout à l'heure.

Ajoutons encore que, comme peintre de flem^s, Delacroix avait un talent réel et presque inconnu. Sa principale production en ce genre sont quatre grands tableaux de fleurs et de fruits, qu'il aimait beaucoup, dont il n'a jamais voulu se défaire, et qui n'ont été vendus qu'à sa mort.

On peut donc dire que Delacroix a traité toute espèce de sujet : l'histoire, le paysage, les costumes, les fleurs, les marines et les animaux. Il insistait sur cette nécessité, pour un peintre, d'être à peu près universel.

« Toute production d'un homme qui n'est pas abondant, disait-il, porte nécessairement un cachet de fatigue. On ne fait école qu'en ofli'ant pour modèles de grands et de nombreux ouvrages. Le maître qui ne peut montrer qu'un développement incomplet de sa manière n'exerce qu'une influence incomplète. »

Au milieu de tous ses travaux, nous aurons à dire combien de temps il est resté aux prises avec la dure nécessité, et au prix de quel labeur et de quelle persévérance il est arrivé, après trente-cinq années de travail, à se procurer une existence tout au plus raisonnable ; et cependant il était naturellement généreux, et grand même dans certaines circonstances. Ses tableaux se vendaient mal, et son amour-propre souffrait de cela tout autant que sa bourse; cependant il ne se séparait pas de ceux qu'il préférait. Nous l'avons vu conserver une certaine aquarelle de fleurs dans sa chambre pendant longues années, et refuser de la vendre pour l'emporter avec lui à Champrozet ; plus tard , il a prescrit par son testament que cette aquarelle fût vendue aux enchères, comme s'il avait voulu savoir si l'opinion publique partagerait son goût et prendrait son œuvre en tendresse. Avec les marchands de

tableaux, qui connaissaient son faible, il avait la main large, et avec les particuliers sa délicatesse était grande.

Un jour, un tableau de lui était vendu par l'entremise d'un de ses amis. L'acquéreur, amateur très -distingué, était connu à Paris pour être en disposition comme en possibilité de payer largement. L'amateur remit 10,000 fr. Delacroix en renvoya immédiatement 2,000, disant que c'était à 8,000 fr. seulement qu'il avait chargé son ami de fixer la valeur de son tableau. Nous avons de lui plusieurs traits semblables.

Il donnait volontiers ses ouvrages pour rien à ses amis. Je connais très-particulièrement un de ceux-ci avec lequel il est resté quelque temps en froid, parce que celui-ci prétendait devoir payer le travail de son ami, et soutenait que le peintre ne devait pas plus gratifier l'un de son travail, que l'autre ne devait lui donner ses appointements ou le produit de ses journées. Mais Delacroix n'a pas voulu se rendre, et le tableau a dii être conservé gratuitement.

M'"" Sand, qui l'a bien connu, écrivait sur son compte :

(c Je n'ai rien à vous apprendre sur la constante noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses opinions. Je ne vous apprendrai pas non plus que son esprit est aussi brillant que sa couleur, et aussi franc que sa verve. Pourtant cette aimable causerie et cet enjouement, qui sont souvent dus à l'obligeance du cœur dans l'intimité, cachent un fond de mélancolie philosophique, inévitable résultat de l'ardeur du génie aux prises avec la netteté du jugement... Vous tirerez de là, en y réfléchissant, des conséquences justes sur le désaccord que certains enthousiastes désappointés ont pu remarquer avec surprise entre le Delacroix qui crée et celui qui raconte, entre le fougueux coloriste et le critique délicat, entre

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l'admirateur de Rubens et l'adorateur de Raphaël. Plus puissant et plus heureux que ceux qui rabaissent une de ces gloires pour déifier l'autre, Delacroix jouit également des diverses faces du beau par les côtés multiples de son intelligence.

«... Ce qui, en Delacroix, appartient à l'appréciation publique pour le profit que portent les nobles exemples, c'est l'intégrité de sa conduite ; c'est le peu d'argent qu'il a voulu gagner, la vie modeste et longtemps gênée qu'il a acceptée plutôt que de faire aux goûts et aux idées du siècle (qui sont bien souvent celles des gens en place) la moindre concession à ses principes d'art; c'est la persévérance héroïque avec laquelle, souffrant, malingre, brisé en apparence, il a poursuivi sa carrière, riant des sots dédains, ne rendant jamais le mal pour le mal, malgré les formes charmantes d'esprit et de savoir-vivre qui l'eussent rendu redoutable dans ces luttes sourdes et terribles de l'amour-propre ; se respectant lui-même dans les moindres choses, ne boudant jamais le public, exposant chaque année au milieu d'un feu croisé d'invectives qui eût étourdi ou écœuré tout autre ; ne se reposant jamais; sacrifiant ses plaisirs les plus purs, car il aime et comprend admirablement les autres arts, à la loi impérieuse d'un travail longtemps infructueux pour son bienêtre et son succès : vivant, en un mot, au jour le jour, sans envier le faste ridicule dont s'entourent les artistes parvenus, lui dont la délicatesse d'organes et de goûts se fût si bien accommodée pourtant d'un peu de luxe et de repos ! Je puis dire qu'aucune individualité d'artiste ne m'a été plus sympathique et, si je puis parler ainsi, plus intelligible dans son expansion vivifiante. En musique et en poésie comme en peinture, Delacroix est égal h lui-

même, et tout ce qu'il dit, quand il se livre, est charmant ou magnifique, sans qu'il s'en aperçoive*. »

On a reproché à Delacroix d'affecter dans sa forme cette réserve et cette satisfaction souriante de l'homme politique et de l'homme du monde, lui si hardi, si franc, si violent dans son œuvre. On a dit que, lui, qui avait tant souffert d'injustes défaites, n'aimait pas trop le parti des faibles et des vaincus, qu'enfin un peu de cant anglais gâtait ce noble caractère.

Sa tournure élégante et un peu recherchée pouvait, en effet , donner lieu à une supposition de cette nature. Mais quand on considère l'ensemble de sa conduite, qu'on a connu ses relations et qu'on consulte sa correspondance avec ses amis , on trouve partout" une âme ardente et un cœur fidèle et dévoué. Il était homme du monde, et il aimait les gens bien élevés; cependant, avec tous , il était bienveillant et serviable , peut-être aussi , il est vrai, en y joignant les précautions inhérentes à son caractère.

Car il y a des amis de deux sortes : ceux qui se mettent volontiers et facilement en campagnp , qui sont solliciteurs de race et d'instinct , qui demandent pour demander ; et ceux pour lesquels , au contraire , solliciter est un sacrifice énorme. Delacroix était de ces derniers; les uns et les autres ne peuvent être jugés de même ; ceux-ci, en faisant un peu, ont beaucoup plus de mérite que ceux-là en se remuant beaucoup; lui, était sincèrement obligeant et serviable , c'était le résultat de sa bonne nature et de son désir d'être aimé.

Ce désir, il le poussait très-loin. On pourrait dire que

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