Lettre à S..., du fi février
EUGÈNE DELACROIX. (i9
tares, et d'ailleurs il n'était pas paresseux; s'il ne terminait pas davantage, c'est qu'il ne croyait pas, dans son opinion, devoir le faire. Cependant il prévoyait en même temps, mieux que personne, les critiques dont il allait être l'objet, et nous avons trouvé dans ses papiers écrits de sa main cette phrase à l'adresse de ses critiques, placée depuis par lui dans un article sur Rubens :
« Quand vos yeux s'arrêtent sur ces magiques tableaux où le génie d'un Paibens fait circuler la vie, restez -vous froids, fermez -vous votre âme au besoin d'admirer, parce que ces carnations éblouissantes manquent, dans leurs contours, d'un peu de correction et de noblesse? Savoir aimer le beau dans les œuvres des hommes, c'est savoir accepter d'inévitables imperfections. Chez les coloristes surtout, les qualités ne s'achètent que par des défauts nécessaires. Pour rendre un effet lumineux, il faut qu'au besoin, ils sachent tout sacrifier; et plus grand est leur talent, plus ils se sentent le droit de faire bon marché des convenances du sujet et des exigences du dessin... Messieurs, ne l'oublions pas, les qualités saisissantes et exclusives sont, dans le domaine des arts, le plus sûr préservatif contre la médiocrité, et quelles que soient les imperfections qu'elles engendrent, les artistes qui les possèdent n'en demeurent pas moins des artistes puissants. »
Le Sardanapale est, je crois, le tableau principal de Delacroix au point de vue de la couleur , comme le Massacre de Scio l'avait été au point de vue de la pensée.
Je ne puis résister au désir de placer ici une anecdote très -bien racontée, que j'ai prise dans un article sur Delacroix qui n'a pas été publiée
l. Par M. le baron Rivet, qui le destinait à la Bévue des Deux Mondes.
« En lisant le drame assez peu lisible de lord Byron, il avait été frappé du côté pittoresque du dénoûment. Un despote farouche et blasé qui s'ensevelit sous les débris de son palais, sacrifiant avec insouciance à son orgueil les objets de son affection, les instruments de ses plaisirs et les trésors de son luxe oriental : c'était une scène qui s'était d'abord présentée à son imagination, empreinte de deuil et d'horreur. Il avait pris la palette sous cette impression; en quelques heures, une esquisse d'un caractère énergique et sombre avait apparu sous son pinceau.
« Quand il en vint à l'exécution, et que, sur la toile, la plus grande qu'il eût abordée, il entreprit de peindre, d'après le modèle, cette esclave à moitié nue qui se jette sur le lit de son maître , implorant la pitié et demandant grâce pour sa jeunesse et sa beauté, il se laissa entraîner par les séductions de l'imitation. Il fît palpiter l'opale et l'or sur ce torse aux reflets éclatants, sur ces épaules, sur ces bras d'une couleur dont les aspects chatoyants l'enivrèrent d'enthousiasme. Il fit alors une des plus ravissantes études qui aient charmé les yeux; mais il perdit le ton général du tableau, pour conserver ce qu'il avait fait avec tant de verve et de bonheur. Il modifia donc peu à peu tous les accessoires, et la scène entière prit un effet tout différent de celui qu'elle devait d'abord exprimer.
« Quelques années après, quand il revit l'esquisse et que je lui rappelai les émotions dont il avait subi l'influence :
(( — Savez-vous ce que cela prouve? me dit-il. C'est que je n'étais qu'un écolier; la couleur, c'est la phrase, c'est le style. On n'est un écrivain que lorsque l'on en est maître, et qu'on la fait obéir à sa pensée.
(( Aujourd'hui, ajouta-t-il, ma palette n'est plus ce qu'elle était. Elle est moins brillante peut-être, mais elle ne s'égare plus. C'est un instrument qui ne joue que ce que je veux lui faire jouer.
« Au surplus, ce fut sa dernière faiblesse paternelle. On a pu remarquer depuis, en rapprochant des œuvres qu'elles ont préparées , les nombreuses esquisses qui ont été mises en vente, combien la pensée qui les a conçues a été scrupuleusement obéie dans l'exécution. »
Le Sardanapale parut en 1827; l'exposition avait duré six mois environ. Delacroix avait envoyé plusieurs tableaux d'abord, et celui-ci arriva le dernier, et vers la fin de l'exposition.
11 y eut, à cette occasion, explosion d'admiration de la part de quelques-uns, et, il faut le dire, d'étonnement et de réprobation de la part du plus grand nombre. Parmi ceux-ci se trouvaient les hommes de l'Institut et ceux qui distribuaient les faveurs du gouvernement. M. Sosthènes de La Rochefoucauld, surintendant des beaux -arts, fit venir Delacroix et le pria de changer de manière. Delacroix se retira, mal édifié , et dit , au retour, à ses amis que , depuis ce moment, son Sardanapale était grand à ses yeux, et lui semblait être une œuvre capitale.
Il raconte ainsi que nous allons le voir cette entrevue au ministère.
(c Les salons de peinture n'étaient pas annuels comme à présent. Pour un homme militant et ardent comme je l'étais, c'était un grand malheur. Dans l'âge de la sève et de l'audace, il m'aurait fallu quelque ministre aussi hardi que moi, pour prendre mon parti, c'est-à-dire pour me faire faire de grands ouvrages et me donner les occasions de les montrer souvent. C'est le contraire qui arriva. A la
fin d'un de ces salons, en 1827, car on renouvelait les tableaux à mesure que l'exposition se prolongeait, j'exposai un tableau de Sardanapale qui fut comme ma retraite de Moscou, si l'on peut comparer les petites choses aux grandes. J'avais eu quelques succès à ce salon, qui avait duré, je crois, six mois. Cette pièce, qui arrivait la dernière, et qui parut excentrique, souleva l'indignation feinte ou réelle de mes amis et de mes ennemis. Je devins l'abomination de la peinture. Il fallait me refuser l'eau et le sel. M. Sosthènes de La Rochefoucauld, qui était alors chargé des beaux-arts, me fit venir un beau jour; et moi qui me figurais, sur cette invitation, qu'il allait me donner quelque bonne nouvelle et me commander au moins un tableau ! J'entre : en homme aimable , car il faut lui rendre cette justice, il s'y prit avec douceur et comme il put, car il n'avait pas de facilité, pour me faire entendre que je ne pouvais décidément avoir raison contre tout le monde, et que, si je voulais avoir part aux faveurs du gouvernement, il fallait enfin changer de manière. A ce dénoûment, je l'arrête court en lui disant que je ne pouvais m'empêcher d'être de mon opinion, quand la terre et les étoiles seraient de l'autre côté; et comme il s'apprêtait à m'attaquer par le raisonnement, je lui fis un grand salut et sortis de Son cabinet, le laissant plus interdit que moi. J'étais, au contraire, enchanté de moi-même, et mon Sai^danapale me parut, à partir de ce moment, trèssupérieur à ce que j'avais cru.
« La suite de cette action fut déplorable : plus de tableaux achetés, plus de commandes pendant plus dé cinq ans. Il fallut une révolution comme celle de 1830 pour donner cours à d'autres idées. Vous jugerez ce que fat pour moi, sans parler de la question d'argent, un
pareil chômage, dans un moment où je me sentais capable de couvrir de peintures une ville entière. Non pas que cela ait refroidi mon ardeur ; mais il y eut beaucoup de temps perdu en petites choses, et c'était le temps le plus précieux ^ »
Au moment de l'exposition du Sardanapale et du Marino Faliero, il écrivait ^ : « Je suis ennuyé de tout ce Salon. 11 finirait par me persuader que j'ai fait un véritable fiasco; cependant je n'en suis pas encore tout à fait convaincu. Les uns disent que c'est une chute complète que la mort de Sardanapale, et celle des romantiques, puisque romantiques il y a; les autres que je me suis ingammto, mais qu'ils aimeraient mieux se tromper ainsi que d'avoir raison comme mille autres qui ont raison si l'on veut, et qui sont damnables au nom de l'âme et de l'imagination... Moi je dis que ce sont tous des imbéciles, que ce tableau a des qualités et des défauts, et que, s'il y a des choses que je désirerais être mieux, il y en a d'autres que je m'estime heureux d'avoir faites, et que je leur souhaite. Le Globe, c'est-à-dire M. Yitet, dit que quand un soldat imprudent tire sur ses amis comme sur ses ennemis, il faut le mettre hors des rangs. Il engage ce qu'il a appelé la jeune école à renoncer à toute alliance avec un perfide indépendant. Tant il y a que ceux qui me volent et usent de ma substance crieraient haro plus fort que les autres. Tout cela fait pitié et ne mérite pas qu'on s'y arrête un moment, si ce n'était que cela va droit à compromettre des intérêts tout matériels. »
L'idée d'un voyage en Angleterre , qu'il accomplit en 1825 , paraît avoir pris naissance au commencement de la