‹ Eugène DelacroixChapitre 27 sur 85 · avril · texte numérisé non relu

avril

n'est donné qu'aux favoris de la nature de cueillir, et, rien qu'en écrivant ces lignes, je me trouve si véritablement ridicule , qu'il me prend envie de les brûler, de les oublier et d'oublier de même les endroits de ta lettre qui réveillent ces idées dans mon esprit ! »

Et plus loin :

« Le bonheur de celui qui sent la nature c'est de la rendre ; heureux celui qui la réfléchit comme un miroir, qui fait la chose pour amour de la chose et non pas avec la prétention de la faire mieux qu'un autre. C'est ce noble abandon qu'on trouve dans tous les vrais grands hommes. Je me figure le grand Poussin dans sa retraite, faisant ses délices de l'étude du cœur humain, au milieu des chefsd'œuvre des anciens et bien peu soucieux des académies ou de Richelieu. Je me figure Raphaël passant des bras de la Fornarina à sainte Cécile, faisant des tableaux et des compositions sublimes, comme les autres respirent et parlent; tout cela avec une inspiration douce et sans recherche. Ah ! mon cher ami, apprends-moi à étouffer ces élans ambitieux ^ »

Cependant il allait dans le monde, et lui-même raconte ainsi l'emploi de son temps :

(( Tout cela n'empêchait pas ma vie mondaine, et je trouvais le moyen de travailler toute la journée énormément, et, le soir, je mettais des bas de soie et je restais jusqu'à deux ou trois heures dans les salons, ou occupé de distractions que vous pouvez vous figurer. Je me demande encore comment j'ai pu, avec une organisation assez frêle, suffire à tout ce mouvement. Il faut, en pareil cas, attribuer beaucoup aux ressources de la jeunesse qui permet

l. Lettre à P...

l'excès, parce qu'elle tend sans cesse à réparer, et je suis resté jeune longtemps. Ce n'est guère que vers quarantecinq ans qu'un petit avertissement de la nature m'a donné à entendre que je n'étais pas éternel, et qu'il fallait opter entre la voie large et très-courte, et une carrière un peu plus sobre, un peu plus resserrée, mais qui pût promettre quelque durée. Tue très-grande affection au larynx, qui dura plusieurs années , me força à plus de modération . Depuis ce temps, je donne beaucoup au travail et presque rien au reste, et je prie le ciel qu'il me maintienne dans cette sage direction... »

(c Le salon de Gérard était une des choses les plus curieuses de ce temps. L'homme lui-même était un type rare. On arrivait chez lui à l'italienne, c'est-à-dire à minuit, et souvent le maître de la maison s'animait et était charmant par ses souvenirs. J'ai entendu dire tant de sottises sur les hommes connus, que je me défie beaucoup des réputations que l'on fait aux gens. Gérard passait pour courtisan : on en faisait une espèce de diplomate extrêmement raffiné. Il faut dire que toutes les fois que je lui ai demandé quelque petit service, je l'ai trouvé très-entortillé dans ses réponses. Voici cependant une anecdote qui le peint dans une de ces explosions de caractère qui se manifestent quelquefois chez les hommes les plus circonspects. Jacquemont m'a conté qu'allant un jour le voir, on lui dit que Gérard était à Saint-Cloud , où il faisait un portrait de Charles X. Après quelques instants, Gérard rentre, passe devant lui sans le voir, entre dans la cuisine, qui était sous la porte cochère, et s'assoit avec une fureur concentrée à la table de la cuisine, où se trouvaient, je crois, ses domestiques. Il dit alors d'une voix de tonnerre : Qu'on me donne du pain et du fromage , et

c'ui diable le reste! Il avait essuyé ce jour-là quelqu'une de ces insolences dont les princes ne sont pas avares, et que les Bourbons de la restauration, en particulier, se permettaient souvent vis-à-vis des hommes de la révolution , ou attachés antérieurement à l'Empire... »

u Un des hommes charmants de ce salon et de ce temps- là est le pauvre Beyle (Stendhal), qui est mort subitement en 1842, quand il était encore dans la force (lu talent. Je le regarde comme l'écrivain qui a peut-être le plus de cachet avec le meilleur français qu'il soit possible de parler ; j'entends parmi les modernes. Personne lie sait raconter comme lui. Il était très-amusant dans un salon, et avait des saillies très-originales. Mérimée l'a connu plus que moi, et vous donnerait sur lui des détails piquants. Nous faisions souvent, de 1825 à 1830, de petits dîners, en famille et avec cjuelques autres originaux. Koreft' était de ces hommes- là. Il venait aussi chez Gérard. Il était très-amusant : son accent étranger, et une espèce de lenteur à s'exprimer, qui en était la suite, donnaient plus de piquant à ce qu'il disait. Ce sang-froid démontait souvent et éteignait la pétulance de Beyle

Un des plus grands charmes de ces réunions

tenait à ce que nous nous rencontrions presque tous les jou]-s de la semaine dans les maisons où nous allions, et qui avaient un jour fixe. C'était chez Gérard, chez M""' Ancelot, autre ornement du salon de Gérard, chez Cuvier, au Jardin des Plantes, etc. '. •

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