‹ Eugène DelacroixChapitre 73 sur 85 · LETTRE A F. GUILLEMARDET · texte numérisé non relu

LETTRE A F. GUILLEMARDET

De la Maison des gardes, 23 septembre 1813.

Je ne sais s'il aura reçu ma dépêche assez tôt

pour te parler de notre fâcheux voyage, dans lequel plusieurs accidents fort désagréables nous ont retardés et ennuyés. Un coffre de devant, dont les vis et les écrous furent brisés , s'ouvrit de manière à laisser échapper tout son contenu. Il se composait de toute notre provision de souliers et de plusieurs choses intéressantes. Après avoir attendu sur le grand chemin, par une pluie fine et pénétrante et le vent le plus incommode, le retour d'un postillon que nous avions fait à l'instant monter à cheval pour retourner d'où nous venions afin de s'informer de ce que nous avions perdu , nous fûmes obligés de continuer notre route avec les souliers que nous avions aux pieds, sans qu'il fût possible de ravoir autre chose qu'un vieux livre en loques et couvert de boue, sur lequel avait passé la

roue d'un roulier, et que le postillon nous apporta en triomphe sur le pommeau de sa selle. A quelque distance de là, nous nous aperçûmes qu'un malheureux pot de thon mariné, que nous n'avions emporté que par pitié, avait payé notre attention en se cassant dans le tambour : ce qui couvrit d'huile nombre de choses, entre autres un Horace que j'emportais ainsi qu'un petit dictionnaire italien auquel je tenais beaucoup. Il faut ajouter à tout cela le désespoir de Minette en se voyant balancée et agitée dans une voiture et qui, sans s'inquiéter de courir la poste , ne cessait d'appeler de ses cris ses chers escaliers, sa chère cave et son cher grenier, retraite de son cher matou. A Montbazon , avant Poitiers, elle parvint à tromper notre vigilance. Elle s'enfuit pendant qu'on changeait de chevaux, et nous voilà dans les rues, à une heure du matin, à appeler Minette sous toutes les portes cochères. Comme nous allions remonter en voiture, un postillon crut l'avoir aperçue dans la cour d'une maison par les fentes de la porte. Alors je me colle les yeux à ces fentes et je vois en effet quelque chose de noir qui se promenait tranquillement dans l'ombre. Alors je sonne à cette porte, tout doucement d'abord, de peur de réveiller quelqu'un. Enfin parut un homme en chemise et en queue, qui se mit à poursuivre conjointement avec nous la fugitive qui sautait tranquillement du poulailler au toit des cochons, se léchait très-tranquillement en attendant le succès de nos efforts. Tu jugeras de ce qu'ils devaient avoir de désagréable dans une maison dont les recoins, à nous inconnus, nous jetaient à tout instant dans quelque méprise. Enfin, Minette fut saisie par l'homme à la chemise, monté sur une échelle, que nous comblâmes de remerciements. Après Poitiers, un des ressorts se brisa, et nous jeta de nouveau dans des

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embarras et des retards sans nombre. Nous voici cependant rendus et depuis longtemps, ce qui fait ma honte quand je pense que depuis tout ce laps je ne t'ai point encore demandé de tes nouvelles.

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