A M. LE CURE DE VILL ENE U VE-LE S-B G U L O I S
(lIA i:TE-GAr.ONNE).
Champrosay ( Seine-et-Oise), ce 7 mai 1850.
Monsieur le Curé,
Je suis bien confus d'avoir été si longtemps sans vous répondre : le principal motif a été que j'espérais à chaque instant pouvoir vous annoncer une nouvelle qui; j'espérais, vous serait agréable, savoir la possibilité d'employer votre neveu, mon clerc, à des travaux dont on m'avait fait la promesse. Je pense qu'il a dû déjà vous donner avis et de la commande définitive que j'ai obtenue et de l'assurance que je me suis plu à lui donner que je le ferais travailler avec moi. Outre l'avantage qu'il y pourra trouver, vous verrez avec plaisir que c'est en même temps une garantie de ses progrès, car ce que j'ai à faire est un ouvrage trèsdifficile et que je n'eusse pas confié à un homme inexpérimenté. Je me suis assuré de nouveau de tout ce qu'il a acquis depuis quelque temps en examinant au Louvre les copies dont il était chargé. Je me plais à croire qu'elles rempliront complètement leur objet, car il est difficile de copier avec plus d'exactitude et en même temps avec plus
d'agrément. Il y avait dans le tableau de Rubens une difficulté de plus : la toile de la copie était d'une dimension beaucoup plus considérable que celle de l'original : il fallait donc beaucoup de goût pour conserver tout l'esprit du maître dans une reproduction de ce genre. J'ai appris qu'il était inquiet sur le succès de l'ouvrage qu'il a entrepris : je serais fort étonné qu'à l'inspection de son œuvre, tout connaisseur en peinture ne fût pas de mon avis ; je me flatte donc qu'il sera apprécié comme il le mérite.
Permettez-moi, Monsieur le Curé, de vous renouveler en même temps mes compliments sur son bon naturel; c'est un jeune homme digne de toute votre estime et de toute votre affection.
Agréez aussi les assurances de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur le Curé, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
E. Delacroix.
AU MEME
Ce 17 octobre 1851.
Monsieur le Curé,
Vous aurez, j'espère, la bonté de m'excuser si je n'ai pas répondu plus tôt à la lettre que vous aviez bien voulu m' adresser, à cause de la presse où je me suis trouvé depuis deux mois pour l'achèvement du grand tableau auquel je travaillais depuis le commencement de l'année. J'avais à vous remercier des démarches que vous aviez eu l'obligeance de faire relativement aux peintures à faire dans l'é-
glise de Bagnères : votre neveu, qui va vous joindre, en causera avec vous. Si la chose est faisable, je désirerais qu'il fût possible d'exécuter les tableaux à Paris, quitte à les retoucher ensuite pour les approprier à la place, votre neveu vous parlera de nos travaux, et c'est à moi de vous exprimer la satisfaction que j'ai eue de la manière dont il m'a aidé dans cette longue entreprise. Son zèle et sa prévenance ont été au delà de ce que je prévoyais, quoique je l'eusse, je crois, assez bien jugé d'avance ; et quanta ses progrès, je crois qu'ils seront encore très-remarquables si nous recommençons encore un autre travail , ce qui sera sans doute prochain.
J'ai aussi à vous remercier, Monsieur le Curé, des offres obligeantes que vous m'avez faites de passer quelques moments près de vous. Ce serait, vous n'en doutez pas, avec le plus grand plaisir, si mes travaux m'en laissaient le temps : l'éloignement où vous êtes de Paris ajoute encore à cette difficulté. Cependant je ne désespère pas quelque jour de trouver l'occasion devons exprimer de vive voix mes remercîments et le cas que je fais de votre neveu. Je le regarde maintenant comme très-capable, et il prend de plus en plus l'habitude des grands travaux en peinture, qui sont sans comparaison les plus difficiles. Je désirerais bien qu'il pût trouver une occasion de montrer ce qu'il peut faire dans un ouvrage important.
Je vous renouvelle. Monsieur le Curé, l'expression de mes sentiments de considération et de respect.
E. Delacroix.