‹ Eugène DelacroixChapitre 83 sur 85 · A M'"^ LA DUCHESSE C. DE C · texte numérisé non relu

A M'"^ LA DUCHESSE C. DE C

Ce 18 avril 18...

Madame la Duchesse,

Voudrez-vous bien excuser ]a liberté que j'ose prendre de vous écrire ; c'est que je me reproche l'étourderie qui m'a empêché, le jour où j'eus l'honneur de me rencontrer avec vous, de vous donner le renseignement que vous paraissiez désirer. Je me flatte effectivement de connaître l'artiste qui me semble devoir plus qu'un autre répondre à l'objet qu'on se propose : c'est M. Riésener, dont vous connaissez sans doute quelques ouvrages, et dont les portraits ont beaucoup de charme, mais qui excelie surtout dans ceux qui demandent cette sorte d'instinct ou de divination que nécessitent ceux qu'il faut exécuter sans avoir l'original sous les yeux, et seulement à l'aide de croquis et de renseignements quelquefois très-incomplets. Il en a fait plusieurs de ce genre, à ma connaissance, qui ont beaucoup plu aux personnes qui l'en avaient chargé.

Dans le peu d'instants qu'il m'a été donné de vous entendre vous exprimer sur les arts, que vous appréciez et que vous pratiquez même avec succès, j'ai pensé que je ne devais vous adresser qu'à un artiste dont vous seriez plus que tout autre capable de juger le mérite.

Veuillez, Madame la Duchesse, excuser l'excès de mon importunité et recevoir en même temps l'hommage de mon profond respect.

E. Delacroix.

A LA MEME

Champrosay, ce 13 juin 18G'2.

Madame la Duchesse,

Comment vous remercier d'une lettre aussi aimable et de ces éloges que votre gracieuse partialité à mon égard vous a inspirés ? Je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis flatté et honoré de tenir ce rang dans la considération d'une personne qui possède , indépendamment de beaucoup d'autres mérites, la première et la plus rare des qualités, celle qui distinguait autrefois notre nation et que personne, non pei'sonne, ne possède aujourd'hui ni en France, ni à plus forte raison ailleurs, le goût. 11 y a des gens qui ont de l'esprit, de la grâce, d'autres ont même du talent; mais personne n'a de goût: c'est dire, à mon avis, qu'ils n'ont pas de talent : sans goût il ne peut y en avoir.

Vous entendez bien. Madame la Duchesse, que, quand je fais l'éloge de votre goût, je n'entends point le voir chez vous dans votre bonté à admirer mes rapsodies, mais dans la pieuse horreur que vous ressentez pour tout ce qui est horrible. Hélas! l'horrible est partout : il est dans le fade comme dans l'énergie exagérée. Pouvez-vous rien comprendre à la littérature d'aujourd'hui, à ces nouvelles qui ont toujours l'air d'être la même; dans toute cette peinture qui n'offre que de la prétention impuissante et la répétition des mêmes pastiches ?

J'avais vu. Madame la Duchesse, ce fameux tableau,

mais il ne m'a nullement sm'pris, j'entends par le genre de mauvais qui s'y trouve, et qui ne diffère pas beaucoup du mauvais que l'auteur affectionnait autrefois. Il est fâcheux qu'on l'ait entraîné à montrer ce triste résultat à un âge où il n'y a guère d'espoir de prendre une revanche.

Je ne vais pas jouir longtemps de ce calme philosophique de la campagne. Je pars pour quelques excursions qui me reposeront un peu de mon travail et qui varieront au moins cet ennui qui nous trouve à la campagne comme ailleurs. Vous ne devez pas le connaître, Madame la Duchesse, avec votre incroyable activité et avec ce beau penchant qui vous- porte aux belles choses de la vie. Cela ne me suffit pas tout à fait : mais je vis de résignation.

Voulez-vous être assez bonne pour présenter à madame la comtesse d'Affrey l'hommage de mes plus respectueux sentiments, et croire en particulier à tout mon respect et à toute mon admiration.

E. Delacroix.

A LA MEME

Autes (Marne), ce 23 septembre I8G2.

Madame la Duchesse,

C'est le plus coupable des hommes qui ose vous écrire pour vous remercier si tardivement d'un cadeau

inestimable. Je l'avais à peine reçu de madame B , que

je me trouvais éloigné de mes habitudes de solitaire par toutes sortes de pérégrinations qui ne sont pas encore ter-

minées. Je ne vous ai pas écrit, voilà l'impardonnable négligence : mais j'ai beaucoup regardé la charmante photographie dont la réussite me paraît complète, sauf peutêtre qu'on ne voit pas assez les traits de la figure un peu perdus dans l'ombre et à cause du profil. Je n'avais pas besoin, au reste, d'un si aimable souvenir pour me rappeler la soirée que j'ai été assez heureux pour passer près de

vous chez madame B : nous en avons parlé depuis plus

d'une fois. Vous avez en elle une personne qui vous admire presque autant que moi, et qui ne tarit pas sur les charmes de votre personne et de votre esprit : vous la distinguez sans doute parmi toutes celles qui sont également frappées de tant d'avantages ; elle y joint, j'en suis sûr, un attachement sincère.

Les distractions que je prends font de moi un autre homme : je ne pense guère à la peinture. En revanche, je jouis beaucoup de tout ce que je vois; je suis ici dans une vraie campagne : Champrosay est un village d'opéracomique ; on n'y voit que des élégants ou des paysans qui ont l'air d'avoir fait leur toilette dans la coulisse ; la nature elle-même m'y semble fardée: je suis offusqué de tous ces jardinets et de ces petites maisons arrangées par des parvenus. Aussi, quand je m'y trouve, je me sens plus attiré par mon atelier que par les distractions du lieu. Ici, en pleine Champagne, je vois des hommes, des femmes, des vaches: tout cela m'émeut doucement et me donne des sensations inconnues aux petits bourgeois et aux artistes des villes.

Je serai encore quelque temps éloigné, probablement jusqu'au 20 ou 25 octobre. Si, par une bonté dont je ne me reconnais guère digne, vous daigniez me dire que vous me pardonnez, vous seriez assez bonne pour m' écrire chez M. Berryer, à Augervilley par Malesherbes [Loiret). J'y

serai vers le 7 ou le 8 octobre ; jusque-là, je serai encore allant et venant.

Et la peinture, l'oubliez-vous comme moi? Gardez-lui, Madame la Duchesse, cet amour qui, je vous l'assure, est bien placé, et qui ne donne ni troubles ni regrets.

Serez-vous assez bonne pour me rappeler au souvenir de madame la comtesse d'Affrey, en la priant de vouloir bien agréer mes respectueux hommages? Veuillez en particulier recevoir l'expression des mêmes sentiments et de mon admiration de vos perfections.

E. Delacroix.

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