A M™* DE F
Champrosay, 4 septembre.
Chère amie, depuis que je vous ai écrit, j'ai eu beaucoup de chagrin, et j'ai assisté à des scènes fort tristes. M. Wilson depuis très-longtemps désirait que j'allasse le voir à la campagne. Il m'a écrit il y a cinq ou six jours pour m'y engager de nouveau. Il avait réuni pour ce moment toutes sortes de personnes qu'il affectionnait particulièrement, et dont beaucoup comme moi n'avaient jamais vu sa belle propriété. Quoique un peu souffrant, je lui écrivis aussitôt que je m'y rendrais avec plaisir. J'étais convaincu que je lui eusse fait une véritable peine en le refusant. Samedi, l'"'", je me suis acheminé pour aller chez lui à travers toutes sortes de difficultés que je vous raconterai en détail ; et après un voyage des plus pénibles en affreuse voiture des environs de Paris, par la poussière
LETTRES A DIVIÎRS. 523
et l'orage, j'arrive à sept heures du soir dans la maison du pauvre homme : il venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie qui ne lui a plus laissé recouvrer la connaissance, et il est mort au bout de seize ou dix -huit heures .
Conçoit-on une catastrophe comme celle-là? Et tout se réunissait encore pour la rendre plus douloureuse : le digne homme ayant réuni tous ses amis, comme jamais il ne l'avait fait ; toutes sortes de préparatifs et de soins pour faire de cette réunion une véritable fête.
Je suis revenu hier lundi, bien fatigué et bien triste. J'ai trouvé ici de mauvaises nouvelles de ma commande de Saint-Sulpice que je vous conterai. Enfin toutes les contrariétés imaginables. Demain mercredi, j'irai à Paris pour enterrer le digne M. Wilson. Ce sera une scène fort déchirante: les témoignages de dévouement et de vénération de tout ce qui l'approchait, amis, serviteurs, paysans, ont été sous mes yeux au delà de ce qu'on peut s'imaginer, et, dans cette dernière scène de séparation, je m'attends à bien des tristesses.
La cruelle mort sépare bien brusquement les gens qui s'aiment, et elle ne s'inquiète guère du degré de tendresse qui les rapproche. Vous avez vu que cette pauvre Mirbel a payé sa dette bien brusquement et à un âge où elle pouvait se promettre encore de bons jours. Sa mort m'a beaucoup affligé, non que je lui portasse une grande affection, mais c'était une bonne personne qui n'avait jamais été que prévenante pour moi, et qui était de mon temps; c'est tout dire.
E. Delacroix.
A LA MEME
Ghamprosay, vendredi, août 1848.
Bonjour, bonne amie; me voilà ici depuis quelques jours, essayant de me remettre à quelque chose. Il y a si longtemps que je n'ai touché à ma pauvre peinture que je ne sais par quel bout la prendre. Je me figure aisément d'après cela que messieurs les communistes trouvent le travail fastidieux après avoir été à se promener aux frais de l'État pendant six mois. Je ne suis pas non plus trèsbien portant; les matinées surtout je suis d'une lourdeur et d'une maussaderie extrêmes, et la vie n'en passe pas moins! Voilà ce qui me désespère. Si la vie ne se consumait qu'à s'amuser, on aurait moins de regret à vieillir; mais qu'on emploie le temps comme on veut, il faut toujours en venir là. Il a fait aussi jusqu'ici assez de mauvais temps. Depuis hier seulement le temps a l'air de se remettre et la pluie s'est apaisée; mais toutes ces ondées et ces vents furieux ont rafraîchi beaucoup le temps. Les matins et les soirs sont très-frais, et on est facilement surpris si on ne se couvre pas bien.
Donnez-moi de vos nouvelles. On ne parle pas de nouvelles agitations, quoiqu'on les ait craintes depuis quelques jours. Ce procès va peut-être renouveler quelques grabuges. Arriverons-nous à un peu de calme? Si au moins on pouvait aller dans un lieu quelconque pour n'entendre parler ni de Proudhon, ni de Cabet, ni même de la gloire delà France! Que je voudrais être Autrichien, mais Autrichien de l'ancien régime, alors qu'il était défendu, sous les
peines les plus sévères, de s'occuper de politique ; de même qu'eu Italie, il y a six mois, on ne s'occupait que de se divertir et de faire l'amour ! Les imbéciles! et à quoi prétendent-ils mieux employer leur temps?
A LA MEME
Champrosay, mardi 4 octobre 1848.
Chère amie, que vous est-il arrivé? je n'ai point de nouvelles de vous depuis bien longtemps et je ne puis en deviner la cause. J'ignore ce qui se passe à Paris, ne recherchant pas, évitant même de le savoir. L'entreprise que j'ai en train est si lourde, vu la rapidité de la saison, que je ne veux pas être troublé par l'idée du désordre public ; en outre, j'ai des modèles qui se fanent du jour au lendemain et qui ne me laissent pas respirer. Il a fallu pourtant que je prisse le temps d'être malade; mais c'est une chose à laquelle je suis habitué. Écrivez-moi donc quelques mots pour me dire qu'il ne vous est rien arrivé qui ait pu vous empêcher de me donner de vos chères nouvelles.
J'ai appris, malgré mon ignorance de toutes choses, que le prince Napoléon avait été installé à la Chambre, et que sa présence n'avait été l'occasion d'aucun désordre. J'en ai été très-content, surtout pour l'intérêt que vous lui portez; je pense que sa présence à Paris vous aura donné quelques distractions ; quant à lui, il ne trouve pas Paris dans un état à faire envie d'y demeurer, et il y arrive juste au plus mauvais moment.
Le peu de distractions que je pourrais avoir ici dans la
maison V*** est tout à fait supprimé par l'aggravation de la maladie de la mère de M. V***. Il vient très-souvent ici pour la voir, et, à mon avis, il n'y est pas encore assez, à cause du peu de temps qu'il aura sans doute à posséder sa pauvre mère dans ce triste monde. Ce sera encore une vieille amie de ma famille de moins, qui me parlait souvent de mes parents, etc., etc.
A LA. MEME
Jeudi, 8 heures du matin, 1849.
Chère amie, j'ai reçu hier votre bonne lettre et je réponds aussitôt que possible. Je suis revenu lundi comme je me l'étais proposé ; j'ai dîné avec M. P***, qui m'a donné de fort bonnes idées sur nos projets. C'est un homme de bon conseil; il me dit que toute place honorable qu'il me serait possible d'avoir, il faut la prendre. Il sait que j'aurais aux Gobelins moins d'affaires avec les personnes et par conséquent plus d'indépendance. Je crois qu'il est lié jusqu'à un certain point avec M. Lanjuinais. C'est ce que je saurai à mon retour. Tout ce que vous me dites là-dessus me confirme dans l'idée de laisser là le Musée, au moins pour le moment, et de jeter ce que nous aurons d'influence de l'autre côté. J'ignore entièrement ce qu'est ce M. Badin et son importance. Les Cave m'en instruiront sans doute. Pour M. Chabrié, je crois qu'il ne serait pas mauvais de lui dire notre changement de projets; il peut être de bon conseil.
Je serai à Paris lundi sans faute. Je serais venu peutêtre plus tôt, mais j'ai voulu un peu me reposer. Ces deux jours de course à Paris m'avaient beaucoup fatigué.
LETTRKS A DIVERS. 5i>7
A LA MEJIL.
Cliamprosay, lundi, 1840,
Chère amie, je m'empresse de vous écrire pour vous prier de demander à Vieillard qu'il suspende les démarches qu'il serait disposé à faire. Je me suis tâté et retâté, et ne trouve pas en moi définitivement l'étofte d'un directeur. Je ne dors pas depuis que cette sotte idée m'était venue, et quand je vous en ai parlé l'autre soir, je l'avais presque abandonnée. J'en suis donc revenu à mes premiers sentiments ; je vous prie de laisser tomber cela dans l'eau tout à fait.
Je suis horriblement enrhumé. Les marguerites passent, et j'enrage de voir la rapidité de l'existence de toutes ces humbles fleurs si charmantes.
Votre Gros-Jean comme devant.
E. Delacroix.
A LA MEME
Strasbourg , 3 août.
Je vous remercie bien, chère amie, de votre aimable lettre. Je me proposais bien de vous écrire pour vous faire part de mes projets. Ils sont conformes à ce que je vous ai dit. Dans quelques jours je partirai pour Plombières. On dit que c'est un véritable trou; mais, comme vous dites fort bien, c'est la campagne, au demeurant. Je ne crois pas beaucoup à l'efficacité des eaux, mais beaucoup au séjour
o2.S LE T TU ES A DlYEHS.
prolongé dans un lieu tranquille, loin de toute affaire et menant une vie réglée. J'en éprouve déjcà les eflets depuis le peu de jours que je suis ici. Je suis près d'un bon vieillard qui aime la tranquillité autant que moi. Je ne fais absolument rien : je déjeune, je dîne ; quelques promenades vers la fin de la journée, quand le soleil se calme un peu. Je suis du reste assassiné par cette chaleur; mais à cela près, je me porte bien mieux déjà que je n'eusse espéré. A Paris, il y a toujours quelque affaire qui vous tourmente; ici, je ne connais personne, et je ne parle presque pas. Il y a à Strasbourg, c'est-à-dire hors des murs, des promenades charmantes telles que je n'en ai vu nulle part. J'aime beaucoup aussi cette nature allemande : hommes et choses^ tout respire la tranquillité. L'air débraillé et insolent des Parisiens forme un parfait contraste avec tout ce qu'on voit ici.
Je pense que je serai à Plombières la semaine prochaine. Il faut pour cela que je rétrograde jusqu'à Nancy pour reprendre un autra chemin de fer et enfin une traite en diligence. Par le temps qu'il fait, cela est un peu effrayant.
E. Delacroix.
Chez M. Aug. Lamey, rue des Balayeurs, 50, à Strasbourg.
A LA xMEME.
Plombières, 28 août.
Chère amie.
Je reçois votre seconde et aimable lettre avec un peu de confusion, puisque je vous devais une réponse; moins on
est chargé d'affaires, moins on veut faire ; ma paresse est extrême ici, et le plaisir d'y céder est pour beaucoup dans le bon effet que je ressens de mon séjour. En sera~t-il de même à Paris, même en suivant le même régime, je parle du manger, du dormir et aussi de l'exercice que l'on peut y prendre si on le veut bien? Je suis résolu, autant qu'on peut être résolu, à tenter de mener une vie fainéante autant que possible, jusqu'à ce que j'aie vu se rétablir chez moi une espèce de santé ; mais les affaires, les amis même le permettront-ils? J'en ai évité ici un bon nombre. Pour vous, vous en faites autant pour ainsi dire que j'en perds; je souhaite que vous vous en trouviez bien. Si vous aviez le larynx ou peut-être l'esprit fantasques comme j'ai le malheur de les avoir, vous ne rechercheriez pas plus que moi les gens aimables ou non. On m'a beaucoup sollicité ici pour me mêler à àes ])diYties chat^mantes; c'étaient des ânes chargés de mangeaille pour aller dîner sous la fouillée en société d'hommes et de femmes également charmants; en un mot, se laisser vivre n'est pas la devise des gens de Paris qui viennent ici soigner leur santé. Ils dansent le soir jusqu'à minuit en grandes toilettes de bal, après avoir couru toute la journée pour éviter l'ennui. Moi je n'ai pas ouvert un livre ni un journal, et je ne m'ennuie pas. Il est vrai que j'ai voulu mettre mes yeux au régime comme le reste; j'en ai abusé depuis six ou huit mois que je suis malade et que j'ai lu beaucoup trop. Cette circonstance vous expliquera pourquoi je n'ai pas su la nomination de M. Laity ; c'est vous qui me l'avez apprise et je vous remercie bien de l'avoir complimenté, comme je n'aurais pas manqué de le faire si je l'eusse apprise par les journaux. Je regrette bien de ne pouvoir aller à la campagne en revenant à Paris; mais il faut^^absolument en finir avec
cette maison du faubourg Saint-Germain. Son plus grand tort pour moi, malgré ce que vous m'en dites, est de m' éloigner de vous; car j'y trouve de grands avantages de toute espèce. Quand elle sera décrassée, ce sera une habitation comme une autre ; personne ne me verra dans mon jardin, attendu qu'il est plein d'allées couvertes qui en font le tour; je suis à deux pas de toutes les promenades et
dans une bonne exposition
Adieu, etc. E. Delacroix.
A LA MEME
Dieppe, 2 septembre 1854.
Chère amie, je vous remercie beaucoup de m'avoir répondu aussi exactement : je ne méritais pas cette attention ; mais j'étais en l'air pour ainsi dire et dans la situation d'esprit où je me trouve presque toujours quand j'arrive dans un endroit : c'est ordinairement le moment où je m'ennuie le plus, et cet ennui me prend tellement à la gorge qu'il me rend incapable de dessiner, d'écrire et presque de remuer : je voudrais pour ainsi dire rester couché toute la journée. Je m'ennuie horriblement de ne rien faire, et cependant je ne peux rien faire pour sortir de cette torpeur. Le roman de Dumas que j'ai loué m'a distrait d'abord, et ensuite les parties insupportables qu'il mêle aux endroits amusants m'ont fait chérir les distractions que je pouvais trouver tout seul, et à présent je suis intéressé quand je travaille, et je ne m'ennuie pas quand je ne fais rien. Les journées se trouvent remplies doucement, et le matin je recommence avec un nouveau plaisir. Je me lève de très-bonne heure, preuve que je ne trouve
pas le temps long et que je ne suis pas embarrassé de ma jom*née. J'ai trouvé par hasard une ressource précieuse, pour certains moments, dans la rencontre que j'ai faite sur la plage de mon camarade Chenavard, le peintre. G'esL un homme de beaucoup d'esprit et qui a une vraie conversation. Nous n'abusons pas l'un de l'autre, et cela renouvelle les sensations. Cet endroit offre toutes sortes de ressources ; comme cette ville est grande comme la main, vous êtes tout de suite dans la campagne et il y a des environs charmants : je ne parle pas de la mer et du mouvement des navires, qui est la grande affaire. En outre, on trouve tout ce qu'on veut comme dans une grande ville, et vous voyez qu'on peut aussi se tenir à l'écart et ne pas se laisser dévorer par les inutiles ; point d'affaires pour couronner le tout, point de visites à rendre, point d'obligation d'aucune espèce. Voilà, pour quelque temps au moins, une bonne manière de passer ses instants pour un homme qui veut se reposer sans s'ennuyer.
Je calcule toujours que je reviendrai vers le 20, etc.
E. Delacroix.
Toujours quai Duquesne, n" 6.
A LA MEME
Dieppe, ce 26 juillet.
Chère amie, on me renvoie ici votre bonne et aimable lettre que vous m'aviez adressée à Champrosay : j'y ai renvoyé tout mon monde, et moi je suis venu philosophiquement ici : c'est d'ici que je comptais vous demander de vos nouvelles. Depuis près d'une semaine que j'y suis, je n'ai eu que mauvais temps, rhume et par-dessus tout l'ennui
le plus pommé ; je voulais rester quinze jours, mais je n'en aurai pas le courage et je pense que je retournerai à Charaprosay clore ma petite vacance. En somme pourtant je me porte mieux. Il faut secouer la liole et changer d'ennui, comme nous disons, mais avec mouvement : cela profite plus à la santé physique que de changer de plaisirs à Paris, s'il y en a. J'en ai trouvé un bien grand près de vous à Sémiramis, et vous vous imaginez sans peine mon regret d'avoir été forcé, par peur, de me sauver. Depuis j'ai été furieusement acclimaté ici avec les courants d'air, si bien qu'après avoir passé tout mon temps à me moucher depuis que j'y suis, et par une pluie continuelle, je pense à m'en aller maintenant que le soleil se montre. Mais la difficulté de remplir mes journées me chassera : on ne peut pas toujours être sur la jetée ; ensuite la nourriture des auberges est affreuse : vous comprenez qu'elles n'ont en garde de ne pas imiter la méthode des grands seigneurs qui vous donnent des dîners splendides avec des rogatons réchauffés dans de l'eau chaude, et qu'on vous sert par derrière sans que vous sachiez ce qu'on vous veut donner. J'ai hâte de retrouver mon rôti, mon potage et mon vin de Bordeaux.
Je ne vous verrai donc pas à mon retour, car je passerai d'un chemin de fer dans l'autre, et, quand je retournerai à Paris, vous serez probablement en Auvergne. Voulez-vous bien présenter mes respects à M'""* de G..., si toutefois elle se souvient de moi.
Quant à vous, chère amie, à qui je me repens encore d'avoir faussé compagnie l'autre soir, je ne puis trop vous féliciter de votre voyage : vous dites que vous quittez votre indépendance de Paris ; mais je commence à avoir assez de la mienne : vous vous rappelez que le bon Bercagny disait
qu'on était bien heureux d'être mené, et je crois que s'il le disait en plaisantant, il avait raison sans le savoir.
E. Delacroix.
A LA MEME
Champrosay, 25 octobre.
Je viens d'arriver ici, chère amie, de chez Berryer, chez qui j'ai passé une douzaine de jours ; je n'ai eu votre lettre qu'en arrivant et je vous remercie bien de votre bon souvenir. J'ai été très-ballotté depuis que je ne vous ai vue, et tout le commencement du mois, je l'ai passé en Champagne, dans le pays de mes pères, chez le cousin Delacroix que vous vous rappelez sans doute et qui m'a plus d'une fois parlé de vous. 11 y a fort longtemps que je désirais faire ce petit voyage. Je croyais qu'il n'y avait plus que deux Delacroix, c'est-à-dire lui et moi : j'ai acquis l'assurance que le nom n'était pas encore en danger de périr, quoique nous n'ayons d'enfants ni l'un ni l'autre : tout le monde, dans le pays originaire de mon père, est mon cousin ; au reste je me suis su bon gré d'avoir fait cette excursion et probablement j'y retournerai, d'autant plus que le pays se trouve sur le chemin de Strasbourg, où j'ai d'autres affections.
En revenant de mon voyage, je n'ai passé que deux jours à Paris; c'est dans cet intervalle que j'ai pu assister à l'enterrement de ce pauvre Chasseriau dont la mort avait bien droit de surprendre tout le monde : j'aurais bien changé avec lui pour le lot d'existence probable assigné à chacun de nous.
Chez Berryer, où j'étais attendu plus tôt encore, même
bonne réception et esprit excellent ; peu de monde, mais belles promenades et tous les agréments d'une habitation comme celle-là. Me voici maintenant ici pour quelques jours seulement; je suis rappelé à Paris pour toutes sortes d'affaires, et je serai bien heureux de vous voir ainsi que votre nouvelle installation. Je suis moi-même à moitié installé, il faut que je prenne tout à fait racine.
Adieu, chère amie, je vous renouvelle mes remercîments de votre bonne lettre et j'aspire au moment d'aller moi-même vous raconter tous les détails de mes aventures.
Tout à vous bien sincèrement. E. Delacroix.
A LA MEME
Cliamprosay, ce 14 août.
Chère amie, je ne reçois votre lettre qu'à présent; on me l'a apportée de Paris, d'où, bêtement, on ne me l'avait pas envoyée. J'y vois avec plaisir que vous aurez là quelques moments doux et agréables, sans ces petits regrets dont vous parlez et qui ont bien leur importance. J'en suis réduit pour ma part à ne plus être trop difficile en fait de plaisirs : celui de me bien porter me paraîtrait le plus précieux de tous, bien que dépourvu de ces délicieux avantages que donnent la santé et la jeunesse réunies. Je ne suis ni bien ni mal; je ne travaille pas, espérant me remettre tout à fait par ce moyen. Je suis ici depuis une huitaine de jours, je n'ai pu supporter plus longtemps le séjour de Dieppe par le mauvais temps ; ici, au moins, je fais du feu tous les jours, et, quand je ne peux mettre le nez dehors, je me console avec vos revues, qui sont trèsprécieuses pour moi.
J'ai été conduit il y a deux jours chez M. Darblay, mon voisin à Gorbeil ; j'ai vu là la campagne la plus jolie que je connaisse, un beau luxe, des serres, des eaux, etc. En vérité, la campagne devient chez nous plus encore que ce qu'elle est en Angleterre, la résidence à laquelle on sacrifie tout. Je ne doute pas qu'avant peu de temps, et grâce à la facilité des chemins de fer, toute personne qui se respecte n'aura à Paris qu'un pied-à-terre, et un palais à la campagne ; on ne pourra obtenir la considération à moins. Pour moi, je ne brille pas par le luxe, mais je commence à avoir ici le confortable nécessaire ; dans tous les cas, j'y suis bien mieux et surtout plus gaîment que dans ma caserne de Paris.
Aurai-je au moins cet hiver la chance de ne pas vivre enfermé et de vous voir quelquefois ? C'est en partie dans ce dessein que je cherche à faire une petite provision de santé. E. Delacroix.
A LA MEME
Augerville, ce 27 octobre 1854.
Chère amie, je suis ici depuis lundi, et voici le premier jour où le temps semble s'adoucir et nous donner un peu de soleil. J'avais reçu avant de quitter Champrosay la lettre que vous m'avez écrite au retour de votre petit voyage, et je vous en fais ici mon compliment. Vous n'abusez pas comme moi de la locomotion, c'est bien le moins que vous ayez quelque agrément de vos excursions. Pour moi, j'aurai fait un véritable abus de la campagne, et cependant je ne suis pas encore tout à fait de retour ; je compte rester ici quelques jours encore et je retournerai à Champrosay,
qui est sur mon chemin, pour donner quelques touches à mes tableaux et les emballer, ce qui me mènera probablement jusqu'au 10 ou 12 novembre, époque à laquelle il faut absolument que je sois à Paris.
La réunion toujours agréable qu'on trouve ici n'est pourtant pas aussi nombreuse que la dernière fois que j'y suis venu. M. Batta, qui en était un des ornements, et la princesse nous manquent : cela nous sèvre d'excellente musique. Batta était ici quand je suis arrivé, mais il a été obligé de partir soudain. Quant à la princesse, qui était en Autriche et devait se trouver ici pour cette époque, elle a été retenue par des maladies et des morts dans sa famille. M. Berryer est pour moi une compensation à tout cela, par son surcroît d'amabilité. Dans ces soirées qui étaient occupées par la musique, qu'il aime beaucoup, nous étions comme lui concentrés dans ce délassement unique ; maintenant que nous en sommes privés, il est intarissable en souvenirs précieux racontés de la manière la plus piquante, et je crois que je gagne au change. Si le temps se remettait au beau, je n'aurais rien à souhaiter que de mener longtemps cette vie ; mais il faut de la raison. Il attend encore du monde, mais il est probable qu'il l'aura quand je serai déjà parti. E. Delacroix.
Répondez-moi un peu : chez M. Berryer, château d'Augerville, par Malesherbes (Loiret).
A LA MEME
Ce 3 mars.
Chère amie, J'ai eu bien du regret hier en rentrant de ma promenade d'avoir manqué votre visite. Je vous aurais remerciée
LETTRES A DIVE US. ■.■yM
avec bien du plaisir de vos belles tulipes, qui sont ma Heur de prédilection. C'était ma seconde sortie. Elles m'ont réussi toutes deux admirablement ; la douceur du temps m'a permis hier de rester assis pendant trois quarts d'heure dans le jardin du Luxembourg. Rien n'était plus champêtre ; j'étais entouré de charmants enfants (vous savez combien je les aime! ^) et de leurs bonnes ingénues, me lançant des balles dans les jambes et faisant un grand vacarme de leurs cris innocents. J'étais là avec tous les éclopés du quartier qui se traînent au soleil ainsi que moi pour se remettre de leurs maux. Plaisanterie à part, c'est un fort bon régime, et je ne m'abstiendrai de sortir que si le temps est trop rigoureux.
E. Delacroix.
A LA ML. ME
Ce samedi.
Chère amie, vous êtes bien bonne ; mon rhume se calme et puis il revient. Je suis sorti hier soir pour aller à deux pas de chez moi, et cela ne m'a pas réussi; je ne pense donc pas encore à m' envoler. La goutte, rhumatismes, etc. me font de petites visites. Avouez que j'ai bien fait de m' accoutumer à mon chez-moi. La société des autres m'amuse, mais elle me fatigue toujours, j'entends dans la situation où je suis. Je travaille un peu, je lis un peu. J'ai dû renoncer à aller dans quelques endroits où il était peutêtre nécessaire que j'allasse ; mais un des bonheurs que la Providence a bien voulu m' accorder, c'est que dans une