Gros et ses Ouvraçjes, par J. -B. Delestre
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que l'attestation de son maître et celle de Régnault, alors célèbre, et dont l’école balançait celle de David, pour lui faire accorder comme une faveur l’autorisation de sortir de France, afin de perfectionner son talent par la vue des chefs-d’œuvre italiens.
Nous ne suivrons pas Gros au milieu de tous les obstacles que lui suscitèrent, dans l’accomplissement de son désir, et le mauvais vouloir des autorités à la frontière , et la difficulté de se procurer des ressources pour son voyage. 11 part enfin , et nous le trouvons bientôt à Gênes, à Florence, puis encore à Gènes, tirant parti de son talent et de sa facilité à faire la ressemblance. Ses portraits lui donnent à la fois des ressources et des amis. L’influence de ces derniers lui ouvre les galeries. Il parle avec ravissement dans ses lettres des chefs-d’œuvre qu’il a sous les yeux : le Saint Sebastien de Puget, les portraits de Van Dyck le remplissent d’une admiration qu’il ne peut contenir devant le célèbre Saint Ignace de Rubens ; c’est cette magnifique composition dans laquelle on voit le saint entouré de ses moines, élevant les mains pour guérir des démoniaques que l'on vient d’amener devant lui. Il ne tarit pas sur cette œuvre admirable, cette œuvre sublimissime, dit-il, qui avait sa visite tous les jours.
Gros avait quitté la France au commencement de 1793. Ce n’est qu’à la fin de 1796, et à la suite des victoires de l’armée d’Italie, qu’il rencontre à Gênes Mme Bonaparte, dont la protection devait avoir une influence si heureuse sur son avenir. La gloire de Bonaparte remplissait l’Italie, et Gros brûlait du désir de le voir et de faire son portrait. Un instinct secret l’avertissait qu'il allait se trouver en présence de son héros. Présenté à l’aimable femme du général, emmené par elle à Milan, il est à peine arrivé,
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qu’il se voit chargé d’exécuter l’esquisse dans laquelle il représentait Bonaparte portant le drapeau tricolore et traversant le pont d’Arcole à la tête des grenadiers. On suit avec intérêt dans ses lettres le ravissement qu’il éprouve à sortir enfin des travaux peu attrayants dans lesquels il ensevelissait son activité. Il exprime avec feu ses espérances pour l’avenir; il entrevoit la gloire et un légitime emploi de ses talents. 11 est saisi en même temps de l’inquiétude de ne pas réussir dans ce premier et si important essai. Bonaparte n’avait que bien peu de moments à donner au jeune artiste, et l’ennui de poser les abrégeait encore. Ce fut donc en quelque sorte à la volée qu’il put le saisir. Nous avons entendu raconter à un témoin oculaire, alors aide de camp du général en chef, que, pour arrêter quelques instants cet insaisissable modèle, Mme Bonaparte le prenait sur ses genoux et l’offrait ainsi à l'ardente attention du peintre. Ce portrait existe et tout le monde le connaît; il est la vivante image de l’héroïsme. La peinture est tout animée des sentiments dont le peintre était plein en présence de l’homme étonnant dont les premiers pas venaient d’ébranler le monde1.
Gros avait plu à Bonaparte, qui avait démêlé dans cette nature élevée autre chose qu’un artiste vulgaire qu’on paye quand il s’est acquitté de sa besogne et qu’on ne revoit plus. Il avait fait de Gros en quelque sorte un commensal, et le voyait avec plaisir dans son intimité. 11 voulut l’attacher au quartier général au moyen de fonctions nominatives qui lui donnassent une position et un droit aux égards que les militaires ne sont disposés à accorder
1. Le célèbre Loughi, Milanais, fut chargé de la gravure de ce portrait. Bonaparte, qui avait fait exécuter la planche à ses frais, en fit cadeau au jeune peintre. La reproduction est digne en tout du tableau.
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qu’à ceux qui portent l’uniforme, surtout en campagne, et dans un moment où la victoire et l'exemple du chef avaient fait de chaque soldat un héros. Gros fut nommé inspecteur aux revues, et put suivre l'armée en cette qualité. Il fut investi peu de temps après de fonctions plus appropriées encore à sa qualité d’artiste. On le nomma membre de la commission chargée de la recherche et du choix des objets d'art que la victoire avait mis en nos mains, et que les traités concédaient à la République. En se voyant adjoint à des hommes tels que Monge, Berthollet, etc., pour lesquels le général en chef professait une haute estime, et dont le nom était déjà illustre, Gros recevait la plus haute preuve de faveur. Sa modestie fut alarmée et le fit hésiter quelques instants à accepter la mission dont on le chargeait. 11 exprimait sa reconnaissance à ses illustres hôtes, ainsi que le regret de n’avoir rien fait encore pour mériter cette distinction. « Vous avez les titres nécessaires, lui dit Bonaparte, puisque vous avez du talent. »
Ces nouvelles fonctions étaient aussi honorables que délicates. Gros ayant été chargé d’examiner les galeries et les églises de la ville de Pérouse, ornées des plus belles peintures du célèbre Pérugin , la municipalité de la ville et les habitants, au désespoir de se voir dépouillés des ouvrages qui honoraient leur cité, lui offrirent en secret une somme très-considérable, s’il consentait à leur laisser les précieux tableaux. Gros s’offensa à juste titre de cette proposition; mais il ajouta qu’il n’entendait choisir que deux ou trois tableaux au plus pour en orner le musée de Paris. Ce trait, s’il eût été connu de Bonaparte, eût sans doute augmenté son estime pour le jeune artiste. Les employés de l’année n’avaient pas tous, à beaucoup près,
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montré la même probité dans leurs fonctions, et des exactions scandaleuses dans différents services avaient plus d’une fois excité la colère du général en chef et provoqué ses justes sévérités.
Bientôt les fonctions de Gros l’appellent à Rome, et il se trouve en face de ces chefs-d’œuvre immortels, source du grand et du beau dans l’art moderne, où vont tour à tour se retremper les écoles vieillies et tombées dans le faux goût. En présence des ouvrages de Michel-Ange et de Raphaël, il sentit en lui comme un écho de toute cette grandeur; mais rien de cette force secrète ne s’était trahi au dehors et n’avait attiré sur lui les regards de ses contemporains. Parvenu à l’âge où la plupart de ces grands hommes avaient marqué dans leur siècle la place que la postérité leur conserve avec respect, il était seul dans le secret de son génie ; tout son talent s’était dépensé en chétifs ouvrages et avait servi à peine à le faire vivre. Dans l'impossibilité matérielle où il se trouvait de se livrer à des travaux sérieux et suivis, le choc magique qui avait électrisé son âme ne servit qu’à augmenter sa mélancolie naturelle et sa pente à un fâcheux découragement. Jusqu’à l’époque où son magnifique talent éclata au grand jour, semblable à un fruit mûri longuement qui perce tout à coup son enveloppe, Gros, relevé de l’abattement par des circonstances fortuites et rejeté ensuite dans l’abandon de lui-même par l’insipidité des travaux auxquels il se voyait condamné , passa de longues années dans ces épreuves, fécondes peut-être après tout, car cette contrainte qui avait pesé sur sa jeunesse augmenta son ardeur sitôt que son talent eut le champ libre, et le lit arriver du premier pas à la célébrité.
Nous ne sommes pas encore parvenu à cette période
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brillante de sa carrière, moment unique dans la vie de l’artiste, celui où l’admiration s’élève autour de lui, où l’envie sommeille encore. Gros revient de Rome à Milan. Tombé du faîte de son enthousiasme, il se retrouve occupé de ses fonctions ou adonné de nouveau à l’exécution de ses petits portraits. Les amateurs conservent avec estime plusieurs des miniatures à l’huile qu'il exécuta dans ce temps; elles ont toute la largeur de la grande peinture, et présentent en même temps des détails d’une grande délicatesse.
La commission des objets d’art avait achevé son œuvre, et Gros était resté dans l'armée avec son titre d’inspecteur aux revues. Il était dans la même situation où l’avait laissé Bonaparte, mais la fortune de son protecteur avait été plus vite que la sienne. Parfois Gros sortait de son apathie au bruit des victoires du conquérant de l'Égypte. Il voyait dans son imagination d'autres cieux, d'autres champs de bataille; il pensait à ces Mameluks, à ces chevaux arabes, à toute cette splendeur de l’Orient. Il se sentait appelé par toutes ces merveilles. « Si Bonaparte, disait- il, était parti de Milan! Si j’avais pu le suivre! Qui me tirera de mes petites figures, de mes petits uniformes? Tout cela m’ennuie et m’endort et endort mon talent. » Il se plaint en même temps de la solitude de son âme. Il voudrait vivre près de sa mère. « Si ma mère était près de moi, écrit-il, elle réglerait mon existence , ce que je suis incapable de faire moi-même. Oui, je le sens au fond de mon cœur, mon malheur est d’être seul. »
Régler ton existence, pauvre artiste! Oui, sans doute, c’est le secret inconnu des hommes dominés par l'imagination ; sortir de l’abattement, écarter les vaines terreurs, sourire à ce que la vie offre de calme, de doux, surmonter
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sans faiblesse les épreuves cruelles, cette force, qui se rencontre quelquefois dans des natures simples, est rarement le partage des artistes, des poètes, de ces hommes chez qui une étrange mobilité d’impression est à la fois la source du talent et celle des plus cruels déplaisirs. 11 semble que cette profonde tristesse qui saisit l’âme de Gros à plusieurs époques de sa vie s’y montre à ces époques différentes comme ce spectre fatal qui apparaît deux fois au dernier des Brutus. 11 semble que de sombres idées soient venues de temps à autre le solliciter à l’affreuse catastrophe qui devait trancher du même coup tant d’agitations et une vie si glorieuse.
L’Italie échappait à nos armes en l’absence de Bonaparte. Gros, toujours attaché à l’armée faute de pouvoir rentrer en France, et surtout à cause de l’impossibilité où il s’y fût trouvé de développer son talent, Gros se trouve de nouveau dans Gênes, mais retenu par le siège terrible que Masséna se vit forcé d’y soutenir presque au moment où la victoire de Marengo allait de nouveau nous rendre l'Italie. Les spectacles les plus affligeants de la misère, les plus dures extrémités, environnent le pauvre artiste, victime lui-même de ces souffrances au point que sa constitution en fut altérée. Quand il put profiter de la capitulation, qui lui permettait, ainsi qu’à ses compagnons de douleur, de s’embarquer pour la France, il était réduit à un état incroyable de marasme et d’abattement. Transporté à Antibes, il débarque à demi mort, et de là se fait conduire à Marseille. Le hasard voulut qu’il y rencontrât un ami dont les soins le rendirent peu à peu à la vie et à la santé. II obtient enfin, par l’entremise de Berthier, qui l’aimait beaucoup, la permission de retourner à Paris, et se retrouve, après une absence de neuf années, dans les
bras de sa mère et de ses amis vers le commencement de l’an ix.
Gros avait alors trente ans. Les plus belles années de sa jeunesse s’étaient donc écoulées en pure perte, à ce qu’il semblait, pour sa réputation et pour son talent. On trouve dans la vie de Michel -Ange un phénomène analogue, s’il faut en croire ses historiens. Pendant un espace de temps à peu près semblable, ce grand inventeur demeura dans une inaction complète ; quelque chose de plus étonnant encore, c’est que cette oisiveté semble tout à fait sans raison. Le Florentin n’avait pas été, comme Gros, jeté hors de ses habitudes d’artiste par des événements plus forts que sa volonté. Il avait de très-bonne heure été apprécié par les meilleurs juges en fait de talent : il avait déjà produit des ouvrages remarquables, le marbre et l’airain s’offraient à lui, et tout semblait sourire à la grandeur de ses débuts. Tout à coup le voilà qui s’arrête, et l’histoire ne prend pas même le soin de nous instruire de la plus petite cause d'un désordre aussi singulier. Le pauvre Gros, qui n’avait encore vu devant lui que de petites toiles à couvrir, de petites miniatures à achever patiemment, au gré de quelques nobles Génois et de quelques officiers curieux d’envoyer leurs portraits à leurs maîtresses, avait dévoré pendant longtemps les plus cruels ennuis. De retour à Paris, au sein d’une société tout émue des plus grands spectacles, au milieu de l’exaltation où Marengo et la nouvelle conquête de l'Italie avaient jeté la nation tout entière, il ne trouvait pas encore de place dans les esprits pour les travaux de l’imagination. Il essaye de peindre ; il demande encore à l’antiquité des inspirations, au moment où nos soldats, maîtres de la patrie des Décius et des Scipions, se plaçaient dans l’histoire à la
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hauteur de ces héros de l’ancienne Rome. Après avoir peint Sapho à Leucade , Alexandre domptant Bucéphale , et fait quelques autres essais plus ou moins médiocres suides motifs analogues, Gros sort enfin de ces obscurs tâtonnements, Gros tout entier parait au grand jour dans la fameuse esquisse du Combat de Nazareth.
Un arrêté des consuls avait ordonné l’exécution d’un tableau représentant ce glorieux fait d’armes, dans lequel le général Junot, à la tête de cinq cents hommes, avait défait complètement une armée de six mille Turcs ou Arabes. Un concours avait été ouvert à cet effet, et Gros avait été choisi à l'unanimité pour traiter le tableau. Ues dimensions devaient en être gigantesques. On en jugera par ce fait que, sur chacune des deux moitiés de la toile qui avait été destinée à cet ouvrage. Gros peignit peu après la Peste de Jaffa et la Bataille d’Aboukir, tableaux qui sont eux-mêmes d’une dimension considérable. 11 est impossible de donner, à ceux qui ne connaissent pas cette admirable esquisse, une idée de la vigueur, de l’éclat, de la fougue, et en même temps de la science de composition qu’elle révèle. Ue peintre s’y montre un maître complet. Tout ce qu’il a depuis fait briller d’invention et d’habileté dans la peinture des chevaux s’y trouve déjà dans la multitude et la hardiesse des poses, et dans les divers accidents de la couleur et de l’effet. Ues chevaux de Gros tranchent tout à fait, pour le caractère et pour l’exécution, avec ce que les peintres avaient fait jusqu’alors dans ce genre. Rubens, à la vérité, l’a précédé dans l’audace avec laquelle il a doué de vie et de fureur ces nobles animaux. C’est surtout par la vérité et l’éclat de la robe que les chevaux du Flamand ont au plus haut point l’expression de la réalité; l’éclat des yeux et le mouvement des
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naseaux leur impriment également une force et une vie extraordinaires; mais ils n’ont pas la noblesse, et j’oserais dire la passion de ceux de Gros. Ceux-ci, comme leurs cavaliers, semblent respirer l’amour du danger et de la gloire. Dans ces mêlées si poétiques où on les voit se cabrer, mordre, hennir, où les poitrails s’entce-choquent, où les crinières confondues et entrelacées brillent sous le soleil le plus vif à travers la poussière du combat, on admire encore la science avec laquelle le peintre les dessine, et la beauté de leurs proportions. Ce mélange si rare de la force et de l’élégance est sans doute le dernier terme de l’art.
Gros avait été installé dans le jeu de paume de Versailles pour y exécuter son tableau. Déjà l’immense châssis était préparé, et l’artiste impatient avait dessiné sur la toile le trait de sa composition : tout à coup l’ordre lui arrive de suspendre son ouvrage. On a attribué cette décision à une mesquine jalousie du premier consul, quoique cette opinion ne soit confirmée par aucune preuve. Il est peu probable, en effet, que Bonaparte, vainqueur de l’Europe et de l’Egypte, ait pu se sentir importuné par la gloire de Junot. Quoi qu’il en soit du motif réel de ce changement, le premier consul devait au peintre, arrêté au milieu du plus bel élan, une éclatante compensation, qui ne se fit pas attendre. Gros fut chargé par lui de peindre l’intérieur de l’hôpital de Jaffa, au moment où le général en chef visite et console les pestiférés. Ce magnifique sujet, tout aussi approprié que l’autre au tempérament de l’artiste, alluma de nouveau sa verve et devint l’occasion du chef-d’œuvre qui allait mettre le sceau à sa réputation. En moins de six mois, l’ouvrage fut achevé et devint l’ornement du Salon de I8O/1.