‹ Eugéne Delacroix: sa vie et ses œuvresChapitre 56 sur 70 · POGET · texte numérisé non relu

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nouveau aux occujyations de sa première jeunesse» et y porte son ardeur accoutumée. Dans son imagination germent déjà des projets de construction pour faire de Toulon une merveille d'architecture. Sur ces entrefaites, le duc de Beaufort, amiral de France» se trouvant à Toulon pour y préparer la flotte qu'il devait conduire à Candie, fait une querelle à Puget au sujet de l'avancement de son vaisseau amiral. L'artiste demande brusquement son congé, que le duc, dans la première émotion de la dispute, lui accorde avec une égale vivacité. Mais on ne fut pas longtemps à lui faire comprendre que Puget n'était pas tout à fait un ouvrier qu'on pût congédier à volonté, ni surtout qu'il fût un homme aisé à remplacer. Après les excuses et les caresses que l'amiral mit en usage pour réparer sa faute, Puget, s'étant remis à l'œuvre, acheva en peu de temps la galerie du vaisseau le Monarque. Le temps et les flots nous ont envié jusqu'aux vestiges de ce beau navire, le plus imposant, suivant les contemporains, qui ait été construit en France, et qui fut englouti dans l'année même où il fut lancé.

Le Puget devait éprouver à cette époque un chagrin plus violent que la perte de ce bel ouvrage. Nous avons parlé tout à l'heure de ses plans pour l'embellissement de Toulon. Le plus important, celui auquel il avait attaché toute sa gloire, était celui d'un arsenal construit dans des dimensions et avec des accessoires dignes du lieu et de la destination du monument. On aura peine à croire que ce fut la sotte importance que s'attribuait l'intendant de Toulon qui fit manquer absolument ce projet si cher au grand artiste. Soit que ce personnage trouvât qu'il n'avait pas été assez consulté dans les plans, soit par toute autre tracasserie, de celles que la médiocrité n'est jamais embar-

rasBée de susciter au mérite, ûon-seulement les travaux ne furent pas exécutés, mais la partie qui s'élevait déjà dans des proportions imposantes fut détruite par un incendie, dit-on. Cet incendie, qui venait à point combler la mesure, et renverser dans son germe un projet médité de longue main et conduit jusqu'au point de l'exécution, fut pour le Puget le coup le plus sensible. 11 se vit retomber dans le cercle étroit des occupations secondaires qui étaient attribuées à sa place; et bien qu'il y eût porté le zèle dont il était capable, bien qu'il eût de son propre mouvement inventé ou simplifié plusieurs machines, soit pour mater, soit pour caréner les navires, etc., etc., il sentit avec un amer déplaisir que sa vie s'usait, sans profit pour sa gloire, dans des travaux si fort au-dessous de son mérite. 11 avait, vers ce temps, commencé le Milon. Quoiqu'il en ait, à diverses reprises, interrompu l'exécution, il semble que la verve qui respire dans cet immortel ouvrage soit un effet du plaisir qu'il trouvait à y travailler dans les moments que lui laissaient les occupations stériles dans lesquelles on laissait languir le premier artiste d'un siècle qui en compta tant de remarquables. On a encore la lettre que Lebrun écrivit au Puget après le succès de ce même MiloHy qui avait été enfin présenté au grand roi, sur la réputation qu'on avait faite à ce morceau et qui était parvenue jusqu'au premier ministre. Cette lettre fait du Milon les louanges qu'on eût pu faire de tout autre ouvrage louable, mais non pas celles que méritait un pareil chef-d'œuvre. Lebrun, tout-puissant à cette époque, et directeur suprême des arts, voyait son style fleurir dans la sculpture aussi bien que dans la peinture des artistes soumis à son contrôle et à son influence. Coysevox, Coustou, Girardon, etc., etc., sont bien à l'unisson de son style imposant, mais un peu mo-

notone» convenable peut-être pour des décorations dont la symétrie est un des principaux mérites. Puget« au con* traire, était un de ces sujets rebelles à la routine, peu plies à sacrifier leurs idées; et de fait, Y Andromède et le Milon^ seuls ouvrages de sa main qu'on ait vus dans les jardins de Versailles, y faisaient en quelque sorte disparate. Si Ton joint à ces deux morceaux le bas-relief d'^/^x/z/i(/r^ et Diogèney placé sous le péristyle qui conduit des cours aux jardins, on aura la liste complète des ouvrages sortis de son ciseau pour la décoration des maisons royales : encore ce bas-relief, par des motifs qu'on ne peut attribuer qu'à l'envie, resta-t-il enfoui dans les magasins de la couronne pendant un temps considérable. Il fallut que la clameur de quelques gens de goût, qui le découvrirent par hasard sous la poussière dont il était couvert, obtint à grand'peine qu'il fût tiré de l'obscurité longtemps après la mort de son auteur.

Tels furent les encouragements de Golbert à un Puget, à cet homme dont la volonté créatrice animait la pierre et le marbre, sous ce règne qui éleva des montagnes de marbre et de pierre I Et pourtant on ne fut pas avare avec lui de promesses flatteuses : une lettre curieuse de Puget, que nous avons sous les yeux S donne la preuve que le roi avait entendu qu'aucun ouvrage de cet homme inimitable^ disait-il, ne pût aller à d'autres qu'à lui-même. C'est sur cette parole que le confiant artiste écrit au ministre pour lui proposer son bas-relief de la Peste de Milan^ se faisant un devoir, dit-il, de refuser les offres qu'il avait reçues, et de ne disposer de son ouvrage qu'après l'avoir offert à Sa Majesté. Il prend même la peine de détailler dans sa

i. Elle est tirée de Tadmirable collection de M. Feuillet de Conches et datée du 22 mars 1694.

lettre le nombre des figures et jusqu'à leurs intentions, qu'il explique avec une candeur remarquable; mais tout au travers de ce précieux autographe, on voit ces mots grilTonnés dédaigneusement de la main d'un commis : Qu'il se pouvait défaire de son bas-relief; que le roi n était point en état de le prendre ni de le payer. Cet ouvrage était le quatrième que le grand homme oflraità Louis XIV, depuis plus de vingt ans qu'il était censé travailler pour lui, et cette somme que le roi n'était pas en état de payer était de six mille livres pour deux années de travail de l'artiste *.

Le Milon ne fut pas présenté à Louis XIV par Puget lui-même, comme on pourrait le penser d'après plusieurs anecdotes à ce sujet. Ce fut son fils qui fut chargé de ce soin. 11 recueillit pour son illustre père les éloges du roi, et aussi ceux des courtisans, qui auraient craint sans doute de manifester une opinion contraire à celle du maître. Cependant on prit soin d'eflacer en quelque sorte et le triomphe et la statue. Le Milon se trouva placé dans un coin si reculé et si abandonné du petit parc, qu'il y était comme en exil. Ce fut le roi lui-même qui le tira de ce honteux abandon pour le faire placer à l'entrée de l'allée royale, où il se trouvait encore il y a peu d'années, quand enfin on jugea à propos de le soustraire, après plus d'un siècle et demi, aux injures de l'air et de l'humidité. On ne saurait trop regretter que la même mesure ne se soit pas étendue à Y Andromède y qui reste encore exposée aux mêmes inconvénients, et qui sera bientôt entièrement

1. Puget reçut du roi à sa présentation, qui eut lieu yers la Ad de sa vie, une médaille en or sur laquelle on lisait : Félicitas publica* C*est à cet acte de munificence dérisoire que se réduisirent, après les trois ouTiages que nous avons mentionnés, les promesses de Louis XIV.

détruite dans cette place redoutable, sous ces arbres qui distillent la pluie sur le groupe entier, qui en est depuis longtemps tout défiguré.

Ce dernier groupe S Andromède et. du Persêe ne fut placé à Versailles que deux ans plus tard, en 1685. Le ministre, voyant le succès du Milon, avait demandé au Puget s'il avait quelque autre ouvrage semblable en train d'exécution, et le statuaire avait proposé Y Andromède ^ qui était alors presque terminée. C'est à cette occasion, et en réponse à la lettre de Louvois, qu'il lui écrivait pour lui détailler les projets qu'il eût désiré exécuter pour Versailles. Son imagination échauffée ne voit que colosses et prodiges , et ces prodiges eussent été réalisés sans peine par cet homme extraordinaire. Mais on concevra facilement qu'en présence de cette armée d'envieux et de rivaux qui se disputaient les faveurs du ministre, il dut voir s'envoler en fumée des rêves si magnifiques. Il avait imaginé, entre autres choses, de placer au milieu du canal de Versailles une statue gigantesque de trente-huit à quarante pieds de haut, posée sur des rochers et entourée de Tritons , de Sirènes et d'animaux marins. Il eût de la sorte dignement complété la perspective de la grande allée, qui, par la manière mesquine dont elle se termine, est loin de répondre à la majesté de son entrée. Je passe sous silence ses autres inventions, ainsi que la lettre elle-même, qui m'entraîneraient hors des bornes d'une simple biographie.

Pendant qu'on plaçait l'^/irfromW^ à Versailles, la ville de Marseille demandait au roi de lui dresser une statue équestre en bronze. La ville avait jeté les yeux sur le Puget pour l'exécution de ce monument, et à cette nouvelle, ses amis de Gênes lui avaient envoyé un très-beau cheval pour lui servir de modèle. Les échevins avaient paru charmés

de ses plans et de l'esquisse de la statue. L'emplacement était arrêté ; on devait accompagner la figure du roi de constructions dont l'ensemble était également confié au Puget. Déjà on avait fait élever un atelier pour la fonte de la statue. Le malheur voulut qu'un des échevios se mon* trât tout à coup opposé au projet. 11 demandait la suppression de la plus grande partie des bâtiments, sur des motifs qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous, mais en réalité parce que ces bâtiments masquaient sa maison et lui cachaient une partie de la décoration de la place. Cet homme avait eu en outre l'impudence de demander au Puget de lui faire gratis deux statues qu'il désirait pour sa maison de campagne. Puget avait traité et ses demandes et ses critiques comme il le devait. Il en résulta que la seule voix de ce magistrat subalterne eut assez de poids dans les décisions de l'Hôtel de ville pour faire rompre avec le Puget tous les marchés et engagements relatifs au monument projeté, et, sans aucun ménagement, en accorda à l'instant tous les travaux à un sculpteur médiocre de Marseille, nommé Clérion, qui offrait un rabais dans les frais de l'entreprise.

On peut juger de l'indignation de Puget; celle de tous les hommes honnêtes et de tous les gens de goût ne lui fut point une consolation suffisante après uu aussi cruel désappointement. Cette nouvelle insulte lui rappelait trop amèrement son premier échec à Toulon , quelques années auparavant, qui avait eu des causes à peu près semblables. Un cruel découragement devait accompagner la ruine de si vastes espérances chez un homme qui se trouvait à ce moment de la vie où le cours naturel des choses n'invite que de reste à la retraite. Le voyage que fit l'artiste à Paris, à la suite des dégoûts qu'il avait essuyés, fut loin

de calmer son irritation. II était venu suivre de nouveau les sollicitations qu'il avait à plusieurs reprises adressées au ministre au sujet de la médiocrité du prix dont on avait payé le peu d'ouvrages qui lui avaient été demandés. Il alla voir un jour Le Nôtre, alors intendant des bâtiments, qui voulut le promener dans les jardins de Trianon et de Versailles. Plusieurs courtisans l'entretenaient de ses ou* vrages, et particulièrement de ce projet du monument de Marseille, qui avait été pour lui un si rude coup. A ce propos, et sur les plaintes auxquelles Puget donnait un libre cours avec une franchise peu ordinaire à la cour, Mansart, qui était présent, s'était permis de lui dire que, si lui, Puget, consentait à faire le travail pour le prix dont on était convenu avec Clérion, il se faisait fort de le lui faire obtenir de préférence. Puget, justement piqué de la comparaison, lui avait dit qu'on pouvait mettre un bomme comme lui en parallèle avec des Algarde et des Bernin, mais non pas avec des Clérion. En aucun temps et devant qui que ce fût, Puget n'avait consenti à se voir ravaler au* dessous de l'estime qu'il croyait lui être due. Louvois se récriait fort sur le prix, cependant fort modique, qu'il réclamait pour ses ouvrages; et, à propos d'une de ces sommes, le ministre lui dit que c'était la paye d'un général d'armée : u Vous avez beaucoup d'officiers dont vous pouvez faire des généraux, avait résolument dit l'artiste, mais vous n'avez en France qu'un Puget. »

Toutes ces façons ne devaient pas avancer beaucoup ses affaires. Il le sentit au bout de peu de mois et retourna à Marseille sans avoir rien obtenu. On ne fit aucun droit à ses justes réclamations. Quand il avait envoyé le bas-relief à' Alexandre^ il avait en vain représenté qu'après tant de

promesses , le Milon , V Andromède et ce dernier ouvrage

a94 ESSAI SUR LES ARTISTES.

étaient les seuls que le roi eût voulus de lui pendant les vingt- trois ans qui s'étaient écoulés depuis qu'on Tavait tiré de Gènes , où son talent recevait *au contraire tout Vemploi dont il était capable. On lui avait payé pour l'Andromède quinze mille livres, et il apportait la preuve que l'achat du marbre, son transport à Marseille, le salaire des ouvriers, et enfin la conduite jusqu'à Paris avaient absorbé plus des trois quarts de la somme : ses autres ouvrages avaient été payés à proportion.

Que dire de l'indifférence de ces Colbert, de ces Louvois, de la mesquinerie de Louis XIY, de la basse envie de tant de rivaux avides, si ce n'est que l'histoire de Puget est celle de presque tous les hommes qui lui ont ressemblé? Puget a vu son mérite méconnu; ou plutôt, en lui accordant des louanges qui ne coûtaient rien , on fatiguait son talent dans d'obscurs emplois. A partir de son retour à Marseille vers 1692, on ne cite guère de lui, comme jDuvrage de sculpture, que son bas-relief de Saint Charles JSorroméey celui-là même qui fut refusé par Louvois; encore mourut-il sans y donner la dernière main. Il s'était construit à Marseille une maison qui existe encore en partie. Il a fait en outre, dans la même vUle, plusieurs constructions qui datent des derniers temps de sa vie; .quelques-unes ne furent point achevées par lui; l'église des Capucins, celle de la Charité, furent terminées par son fils François Puget. En 1673, il avait sculpté un très-bel écusson aux armes de la ville, supportées par des figures d'enfants. Ce morceau remarquable avait été cédé par lui aux échevins pour un prix à peine égal à celui de ses déboursés* On cite encore sa Halle aux Poissons, qui a conservé le nom de Halle Puget.

. Ce grand homme mourut dans sa ville natale, le

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2 décembre 169&, à F âge de soixante -douze ans. Aucun monument n'y rappelle sa mémoire. A peine a-t-on respecté sa maison» fruit de ses épargnes et des loisirs de sa retraite. Au lieu de la consacrer en quelque sorte comme Fasile où le grand artiste se consolait, au milieu de sa famille et de ses travaux, des persécutions qui le troublèrent presque sans cesse , on Ta défigurée par le voisinage d'échoppes et de masures qui la dégradent. A peine y peut-on lire encore cette mélancolique inscription que Puget y avait tracée en la terminant : Nul bien mm peine -y et cette autre plus triste encore, et qui est comme le cri de son âme après les fatigues de sa vie : Salvator mundiy miserere nobis!

Le nom du Puget est l'un des plus grands noms que présente l'histoire des arts. Il est l'honneur de son pays, et^ par une bizarrerie remarquable , l'allure de son génie semble l'opposé du génie français. De tout temps, sauf de rares exceptions, parmi lesquelles Puget est la plus brillante, la sagesse daos la conception et l'ordonnance et une sorte de coquetterie dans l'exécution ont caractérisé le goût de notre nation dans les arts du dessin. Au rebours de ces qualités, Puget présente dans ses ouvrages une fougue d'invention et une vigueur de la main qui approchent de la rudesse, et qui durent étonner dans son temps plus qu'elles ne feraient au nôtre. Aussi l'espèce de disgrâce qu'il subit pendant sa longue carrière doit-elle être attribuée en grande partie à cette opposition qu'il offrait avec la manière des artistes ses contemporains, manière qui flattait le goût général. C'est précisément ce contraste qui le fait si grand aujourd'hui : aux yeux de la postérité, il efface tout ce que son époque a produit et admiré.

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