RETOUR AU COLLEGE
Il est facile de comprendre que pour une mère chrétienne qui sait apprécier la vertu, ce dut être un grand bonheur que de voir d'aussi belles dispositions dans un enfant si tendrement aimé. Aussi la mère d'Éugène parut-elle, pendant les dernières vacances, s'attacher plus que jamais À son pieux fils, en sorte que le sacrifice qu'elle dut s'imposer en le voyant partir à la fin des vacances, fut au moins aussi grand que lors du premier départ d’ Eugène pour le collége.
De son côté, à part le sentiment d’amour filial qui remplissait son cœur d'émotion en quittant sa bonne mère, Eugène éprouvait encore un pressentiment qu’il ne pouvat définir. Après avoir été prier sur la tombe de son père, la veille de son départ, Hugène fit le lendemain ses derniers adieux à sa tendre mère qu’il ne devait plus revoir. Laïissons-le lui-même nous communiquer les sentiments qui l’animaient alors et dont nous trouvons l'expression écrite de sa main.
Ii est pendant les vacances un jour bien triste pour les écoliers qui aimert tendrement leurs parents, c'est celui où
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il faut se separer d'eux. Pour moi, chaque année, cette sé. paration laisse dans mon cœur un souvenir qui Juiest bien sensible. Lesoir qui précéda mon départ, cette année, nous causions tous ensemble sur la galerie de la maison où je suis né : mais notre conversation n'était pas trop animée, ”
Je voyais ma mère qui semblait me dire avec uu air triste : Ah ! pauvre enfant, il va encore me quitter demain ponr un an, ou peut-être pour toujours ! Comme il pleurera lors. qu'il pensera à sa mère |... Maiselle s’efforçait de paraître joyeuse, afin de ne pas m’attrister. Cependant j'avais le cœur gonflé au point que je ne pouvais répondre à aucune des questions que l'on me faisait. Après avoir ainsi passé notre veillée, chacun alla se coucher. Ma mère me suivit daus ma chambre. Elle ne m'adressa aucune parole, Alors je compris ce qui la rendait si triste et, ne pouvant retenir mes larmes, ‘ Ah | Mawan, lui dis-je, il faut donc te quitter demain. |! Console-toi, console-toi, mon petit Eugè.ue, me répondit-elle avec une voix tremblunte, il faut faire des sacrifices pour s'instruire.” Puis elle se retira dans sa chambre et j'entendis pendant longtemps les sanglots de mes sœurs, Je versai moi-wême beaucoup de larmes ; enfin je m'endormis doucement, Je n'avais encore sommeillé que quelques heures lorsqn'on vint me réveiller. Le moment de mon départ était arrivé, Je m'habillai, fis ma prière et bientôt la voiture m’attendait à la porte, Le moment le plus triste était arrivé, il me fallait faire mes adieux ...... —— Ah!
je ne puis exprimer les émotions que je ressentis lorsque je me jetai dans les bras de ma mère en lui disant: Adieu, ma. man ...... Elle me répondit : “Adieu, non petit enfant ; prie Pour ta mére.'” [i m'aurait été bien doux de pouvoir embrasser mon père ; mais j'étais privé de ce bonheur ; la mort m'avait eulevé mon père quelques années auparavant, Tout
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NDS ce que je pus faire, fut d'aller pleurer sur sa tombe le jour avant mon départ, et de dire un adieu à ses cendres qui me sont encore si chères ......... Après avoir serré dans mes bras toute ma famille, je partis avec un de mes frères qui vint me conduire au port d’où je devais m'embarquer. Je fus à peu près un quart d'heure sans pouvoir lui adresser
une seule parole. Mais enfin je me consolai en pensant que Je soir, je serais auprès de mes bons muîtres et de mes confrères.
Je pris bientôt le bateau à vapeur, et je vis pendant longtemps mou frère qui me criait : courage, courage...
La vue seule des bords du St. Laurent aurait eu de quoi chasser mon ennui. Mais mes regards se détournaient de ce spectacle enchanteur pour se diriger vers l4 maison de ma mére. La plus grande partie de la journée fut pour moi un
ennui presque continuel. Je ne rencontrai sur le bateau au- :
«une personne de mes connaissances. Enfin, vers deux heures de l'après-midi, je pris les chars qui devaient me conduire au collége. Je vis là plusieurs écoliers de ma classe, et l’en
nu! commença à me laisser. Au bout d’une heure, j’aperçus la
tour de mon collége. Je trassaillis en me disant: dans quelques minutes d'ici Je vais entrer dans ce cher asile. Je laissai bientôt les chars,et je me rendis immédiatement au collége. En arrivant, je vis tous mes maitres qui me serrèrent amicalement Ja main, puis une grande partie des écoliers qui me donnèrent le même témoignage d'amitié. Je visitai tous les appartements du collége avec beaucoup de joie: c’est ainsi qu'à cette tristesse qui inondait mon âme quelques heures auparavant, succéda une joie qui me fit savourer plus que jamais les délices du collége. Cependant, dans mes récréations, la pensée de ma mère ne s'éloignait pas trop souvent de moi. Maintenant encore, cette pensée me revient
plusieurs fois pendant le jour.
Eugène, au lieu d'emporter avec lui dans la solitude, le souvenir des amusements du monde qui trop souvent vont distraire les écoliers, après les vacances, se trouva heureux d'en être séparé. : Il parut encore s'appliquer avec plus d'ardeur que les années précédentes à l’accomplissement parfait de tous ses devoirs, On aurait dit que le pieux enfant sentait que sa course sur la terre allait être bientôt terminée et qu'il devait se hâter d'avancer dans toutes les vertus : aussi faisait-il son profit de tout. Se défiant de lui-même et voulant se corriger de ses imperfections, il chargea quelqu'un de l’avertir quand il manquerait aux résolutions qu'il avait prises. Nous avons vu la fidélité parfaite avec laquelle il observait et la règle du Collége, et son petit règlement de vacances ; l'empressement qu’il apportait à mettre en pratique tous les bons conseils qui lui étaient donnés, n'était pas moins remarquable. Tous ceux qui ont été en position de lui donner quelqu’a\is purent connaître que la parole divine jetée dans un cœur si bien préparé produisait des fruits au centu ple. Son directeur a cru devoir attester qu’il ne se rappelait pas lui avoir manifesté sa volonté, même indirectement, sans qu’il l'ait excutée. Jugène cherchait même à connaître son désir, afin de s’y conformeren tout, Aussi jamais on ne fut obligé de lui commander quoique ce soit, tant on était certain d'être écouté jusque dans les moindres suggestions. Si quelquefois on refusait de lui donner un conseil, pour voir comment ilse déciderait par lui-même, il embrassait toujours le côté qui favorisait plus la vertu, soit l'humilité contre les honneurs, soit la pr:-dence daus la crainte des dangers, Pourtant il y avait quelques circonstances où il fallait lui
donner des ordres pour le faire agir ; c'était pour l'empêcher de se livrer à certains actes de mortification, ou bien pour lui faire prendre du repos dans ses maladies ; les jours de jeune, il était porté à se trop priver de nourriture, jusqu’au point d’affaiblir sa santé, On fut obligé de lui défendre ce genre de pénitence. Jamaisilnese plaignait des aliments qu'on lui présentait : tout lui était bon. Souvent même, on le vit s'abstenir en tout ou ex partie, des mets qui flattaient davantage ses goûts.
Pour le faire consentir à demander quelque nourriture plus délicate dans le temps de ses maladies, il fallait le lui commander avant chaque repas. Si on l'oubliait, il se contentait de ce qu'il trouvait sur la table, soit par mortification, soit par crainte de déranger les domestiques. Lui en faisait-on un reproche, il répondait : ‘ Vous ne me l'aviez pas dit.” Il lui arriva, d’après le témoignage d’un de ses condisciples qui se trouvait avec lui à l'hopital, de goûter longtemps los remè. des, par esprit de mortification, et pour imiter Notre-Seigneur abréuvé de fiel et de vinaigre sur la croix.