‹ Eugène Fromentin (volume 2)Chapitre 14 sur 46 · K U G È N R F ROM EN T I N · texte numérisé non relu

K U G È N R F ROM EN T I N

le critique, le romancier et le peintre. Entre George Sand et Fromentin, le volume du Sahara devint même l’assise d'une amitié inaltérable, très franche de part et d’autre, très fructueuse pour Fromentin, qui y puisa de grands encouragements et de francs conseils. Ces deux esprits éminents s’étaient rencontrés dans les régions les plus sereines de leur idéal, dans le culte enthousiaste de la nature. Rien ne rapproche commef admiration, comme la communauté de sentiment, et certes peu de gens ont écouté avec autant de passion, entendu avec plus de finesse, traduit avec un plus vif souci d’exactitude les langages de la nature. Chez eux la compréhension de la nature devient un sixième sens. La plus grande force du talent de fauteur de la Marc au Diable , comme de celui de fauteur du Sahara , est dans cette exquise sensibilité naturaliste. Il est impossible de ne point vibrer avec eux. Je ne sais plus qui — c’est Théodore de Banville, je crois — divisait les hommes en deux classes : les lumineux et les réfractaires. George Sand et Fromentin sont des lumineux par excellence. Des sensations chaudes, vives, continuellement variées et mouvantes comme la nature, des étincelles éclatantes, sortes de molécules animées, émanations des choses elles-mêmes, courent sous leur plume comme un frisson et donnent à leurs descriptions, à leurs impressions une netteté incroyable. George Sand, ardenteÿlisciple de Jean-Jacques, a plus cie tendresse et d’émotion; Fromentin, plus novateur dans ses procédés, est aussi beaucoup plus peintre, c’est-à-dire plus exact, plus minutieux, plus plastique, surtout plus concentré; mais le talent est égal chez les deux.

(Tableau d’Eujùne Fromentin

au Salon de 1 H 5 9.)

L’ÉCRIVAIN

Sous les dehors d’une composition très simple, presque modeste, le Sahara est une œuvre d’art absolument accomplie. Je n’ai pas à en faire l’apologie auprès des peintres qui, par métier, sont habitués à exercer leur œil dans l’étude des accents précis de la nature. Quant aux littérateurs qui savent goûter les qualités mères de la langue française, qui, en gens du métier, jouissent de la mise en œuvre pour elle-même, ils n’hésiteront point à ranger Un Eté dans le Sahara parmi les bijoux les plus rares de notre écrin littéraire. Pourquoi ne le dirais-je pas comme je le pense? je tiens ce petit volume pour le chef-d’œuvre de la littérature pittoresque. Lisez lentement, en curieux, en gourmet, en paysagiste, ces pages d’une netteté si parfaite, d’un coloris si éclatant et si juste tout à la fois; étudiez ces tableaux d’un contour si ferme, d’un dessin si serré; puis, après avoir lu, fermez les yeux, et pensez à la note particulière, vue en peintre, que l’écrivain a voulu rendre, et avouez en conscience que rien dans le même genre n’a été écrit d’aussi étroitement serré sur le vrai. Ainsi que le faisait très justement ressortir M. Émile Montégut dans la Revue des Deux Mondes , de la première jusqu’à la dernière ligne du Sahara, il est impossible de relever ni une expression vague, ni une épithète faible, ni un mot abstrait. Pour la propriété et la justesse des termes, ajoute celui-ci, Fromentin est sans égal. C’est, en effet, sa grande originalité. Prenez un fragment du Sahara, par exemple celui où le plein été des régions sahariennes apparaît dans une sorte de vision éblouissante, où le soleil sans nuages luit d’une ardeur implacable (juin,

E U Ci È N E F R O M E N T I N.

plein midi, 1 853), comparez-le à telle page que vous voudrez des volumes de voyages de Théophile Gautier, bien pittoresques et bien étincelants de coloris cependant, et dites si l'art attentif et précis de Fromentin, art dont l’énergie d’observation s’est décuplée dans le métier de peintre, ne l’emporte pas de beaucoup. A ce point de vue spécial, le talent de Gautier, dont j’admire d’ailleurs autant que personne la sève, la flexibilité, la richesse sonore et la merveilleuse imagination poétique, reste inférieur à celui de l’auteur du Sahara et du Sahel.

Les morceaux d’une venue irréprochable abondent dans ces deux volumes. Il y en a de plus saillants peutêtre, de plus achevés comme tableaux, dans le second; mais le Sahara conserve un prix plus rare à mes yeux. Arrivé le premier, il a en quelque sorte plus de vivacité d’impressions, plus de jeunesse, plus de naïveté et aussi plus d’unité. Le Sahel, paru deux ans après, engendré, pour ainsi dire, par le succès de son aîné, est une œuvre plus composée. Les littérateurs la préféreront, et George Sand avait pour elle une prédilection évidente; les peintres tiendront pour le Sahara, et je suis avec eux.

Le Sahara, c’est l’été africain avec ses violences de lumière et de couleur, ses calmes implacables, ses mornes accablements, ses rudesses et ses poésies étranges; le Sahel, c’est l’Algérie riante et verdoyante, ce sont les ciels changeants et vaporeux, les tons variés, les accidents de lumière, les montagnes arcadiennes, les horizons enveloppés et fuyants.

Le Sahel est le journal d’un séjour d’une année fait à

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Alger et dans ses environs, c’est-à-dire dans toute cette région privilégiée qui s’étend en triangle entre la plaine de la Mitidja et la nier. La note tendre y vibre plus souvent que dans le Sahara , l’émotion des choses douces y naît avec une tranquillité heureuse dans la pénombre d un demi-jour transparent, les gammes fraîches et délicates s'y multiplient, et l'on y sent comme un souffle printanier 5 toutes les nuances du coloris y sont employées avec un art prodigieux. Dans le laisser-aller apparent du canevas, il y a une mise en scène savante; les récits, les tableaux, les images, — ces images parlantes des choses dont Fromentin se sert pour éveiller dans 1 esprit de longues et délicieuses rêveries, — ces mille riens de la vie contemplative qui, dans ces pays du soleil, ont tant de charme, se déroulent, s’enchaînent, jaillissent en feux imprévus ou s'éteignent dans un vague murmure et captivent l’attention sans jamais la lasser. La monotonie même de certains aspects, le retour de certaines pensées, la fréquence de certaines impressions deviennent un attrait de plus. L’intérêt 11e languit pas un instant; il aura même sur certaines natures plus d’action que le roman le plus émouvant, par ce pouvoir magique qu’a fauteur de nous faire vivre, penser et voir avec lui. 11 n’y a pas jusqu à cette étrange figure d'Haoua, réelle ou inventée, peu importe, qui ne vienne heureusement relever ce livre de voyage d’un léger et discret condiment romanesque. Elle fournit au pinceau de Fromentin des motifs d'une grâce exquise; elle traverse l’œuvre avec un sourire d’enfant, de petit animal avide de caresses et de sucreries, et, brusquement,

sa mort tragique, dans rétincellement d’une fantasia, la revêt d'une noble et poétique mélancolie. Ces curieuses figures épisodiques de Vandell et du fumeur Nàman ne sont-elles pas frappées comme des médailles? Il y a dans tout cela des qualités de composition qui, mises en saillie par les éloges de juges autorisés comme George Sand, ont certainement conduit Fromentin à écrire plus tard le roman de Dominique. Car, et c’est là peut-être ce qu’il importe surtout de faire ressortir, si le paysage est le fond de ses œuvres, l'homme n'y fait jamais défaut ; bien mieux, il occupe constamment le premier plan.

Les deux volumes ont pour point de départ une suite de lettres écrites sur place à M. Armand Dumesnil1 ; je dis

1. Je crois qu’il n’est pas sans intérêt de donner ici l’une de ces lettres, conservée par M. Dumesnil et publiée par M. Burty dans son travail sur les dessins de Fromentin :

« Je ne sais si tu pourras me lire. Mon encre est comme de l’eau et j’écris comme un sténographe...

« Depuis quinze jours, quinze fois j’ai voulu t’écrire. Le trop-plein de mes idées, la profusion, la confusion d'impressions trop récentes, les nouveautés accumulées, la difficulté de s'initier à ce pays si différent des autres, plus le conflit dans une tète entre les nouvelles de France (1848) et les impressions du moment m’ont absolument empêché d’écrire. Je pense que tu m’excuseras et que tu t’expliqueras bien mon état.

« Sur ma parole, je me sens un courage, que je m'ignorais. Cette vie un peu rude que je mène développe, il me semble, en moi, certaines forces morales que je ne me connaissais pas.

« Tu m’as quitté h Constantine partant pour ce pays inconnu du Sud. Voici depuis. Depuis j’ai fait soixante lieues à dos de mulasses à travers des pays bien extraordinaires. J’ai pris des notes en route, que je ne puis transcrire faute de temps. Le troisième jour au soir, nous couchions à Batna, le septième au soir, nous débouchions par le pont El-Kantara (retiens ce nom, ce sera le rendez-vous de mes souvenirs, et quand nous causerons de l’Afrique ensemble, je te mènerai sur ce pont).

« La plaine de la vallée qu’on suit pendant cinq ou six lieues avant d’arriver au pont est un chaos effroyable de pierres. Les montagnes, fort

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pour point de départ, car, ainsi que Fromentin nous l'avoue lui-même dans la préface de la troisième édition, ils ont été écrits à tète reposée et de souvenir, comme ont été peints ses tableaux. Cette préface est très instructive à lire; elle livre bien des secrets du métier littéraire de Fromentin. Elle définit à merveille ce qu'il a cherché, la nouveauté qu'il a tentée, non avec les procédés et les néologismes de l'école romantique, mais en classique, avec cette belle et pure langue française du vieux temps, qu'il trouve avec raison « étonnamment saine même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires, et inépuisable en ressources », sol excellent qui peut tout produire à la condition qu’on le creuse. Elle explique pourquoi Fromentin

élevées à droite et d’une ligne superbe, moins élevées à gauche et taillées carrément en forme de tables, ne sont presque que de la roche vive. Le sol est une poussière de pierre, silex ou calcaire; on dirait, aux vives cassures, aux arêtes tranchantes des montagnes, qu’une secousse quelconque les a séparées l’une de l’autre et que ce sont les éclats de la roche réduite en poudre par le temps, par le soleil ou par les eaux, qui pavent aujourd’hui les bas terrains de la vallée.

« Pas une herbe, pas une mousse. Le soleil a des réverbérations incroyables. De loin on aperçoit à gauche une étroite coupure dans la montagne. Cette échancrure assez large au sommet se rétrécit graduellement jusqu’à la base. C’est par là que la rivière El-Kantara entre dans la première vallée du désert. Cette porte est la porte du Sahara. On prétend que jamais les vents rigoureux du Tell, jamais la pluie n’ont passé le seuil de ce royaume inviolable du soleil et des chaleurs torrides. C’est à cet endroit même et sur la rivière qu’est bâti le pont romain El-Kantara qui donne son nom à l’oasis, au village et à la rivière. On arrive par de larges circuits. Le chemin devient de plus en plus difficile. A la lin, le sentier pratiqué entre le rocher et la rivière devient tellement étroit, tellement accidenté, qu’il semble impossible d’atteindre au port. Les rochers à pic vous menacent de leur masse énorme de huit cents pieds de hauteur. Un homme est une fourmi. On tourne encore, on atteint une rampe dallée de pierres antiques, on est sur le pont. L’entrée de la gorge a cent mètres de long tout au plus; humide, obscure, étroite, à la hauteur du pont elle

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