CH AO U CH MAURE
Dessin de la Collection de Mme Fromentin
L’ÉCRIVAIN
Mi
couronne les noms d'un Longus, d’un Horace, d'un La Bruyère, d’un La Rochefoucauld, et même d’un Bernardin de Saint-Pierre ou d’un Xavier de Maistre? A la perfection d’une seule œuvre, du poids d’un petit volume in- 12. Tel est le cas de Fromentin, qui serait au même degré Fromentin pour l’avenir s’il n’avait produit ni Dominique ni les Maîtres d'autrefois.
J’ai dit que George Sand avait été à l’avant-garde, avec sa sincérité et sa cordialité habituelles, pour célébrer l’aurore du talent de Fromentin. Elle consacra, dans la Presse , un premier article au Sahara, en 1 85 7, et un second (10 mai 1859) au Sahel, qui venait de paraître chez Michel Lévy. Il m’a paru piquant de les rechercher. L’applaudissement est sans détours. « On sent à chaque page de ce beau livre, dit l’illustre écrivain dans son deuxième article, que l’auteur est un vrai poète qui a vécu sa vie intérieure au milieu des scènes qui venaient s’y encadrer comme dans un miroir et qu’il a savourées profondément pour son compte avant de songer à les rendre. Peintre, car il est peintre, vous le savez, il a voyagé et vu en peintre... sa forme est une des plus belles peintures que nous ayons jamais lues. » Elle rappelle ensuite la subtile et ingénieuse distinction de Fromentin entre le voyageur qui peint et le peintre qui voyage, et s’étonne que celui-ci ait pu être si bien en même temps l’un et l’autre. Puis elle compare l’un à l’autre les deux volumes : « Quoi que l’on dise et que l’on pense des régions méridionales, elles ont généralement pour caractères dominants la nudité, l’étendue et je ne sais quelle
E lT G K N E F R O M E N T I N.
influence désolée qui écrase. Pour être senties à distance, elles ont besoin de passer à travers une forme riche et simple, et c’est grâce à cette forme remarquable que M. Eugène Fromentin nous a fait comprendre l’accablante
beauté du Sahara.
« Le Sahel, moins rigoureux et plus riant, lui a permis de charger sa palette de tons plus variés. C’est donc une nouvelle richesse de son talent qu’il nous révèle et qui le complète. A le voir si frappé, si rempli de la morne majesté du désert, on eût pu craindre de ne pas le retrouver assez sensible à la végétation, qui est la vie du paysage, et à l’activité, qui est la vie de l’homme. 11 n’en est pas ainsi. 11 ne sAst pas imposé une manière, son sujet ne l’a pas absorbé. Toujours maître de son individualité, on sent bien en lui la puissance d’une âme rêveuse et contemplative, mariée, pour ainsi dire, avec l’éternel spectacle de la nature. »
Les deux volumes comme les deux articles furent entre George Sand et Fromentin le point de départ, d'abord d'un très intéressant échange de lettres, puis d’une très solide amitié. Mis en possession de cette double correspondance par l'obligeance de M. Maurice Sand pour les lettres de Fromentin, et par celle de Mme Fromentin pour les lettres de George Sand, — qu’ils me permettent tous deux de leur adresser ici mes bien vifs remerciements, — je puis publier quelques-unes de ces pages inédites de l’auteur du Sahara et trouver dans les réponses de son illustre amie des témoignages de la plus franche sympathie. Ce sont certainement des lettres de
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haut prix, et je considère comme une rare bonne fortune de pouvoir les publier. Les lettres de Fromentin à George Sand ont toute la délicatesse , le ton aristocratique , l’élégance de style qu’on pouvait attendre. Elles éclairent les côtés intimes de sa nature. Si elles paraissent parfois d’une tournure un peu recherchée, il ne faut pas oublier que la recherche de la forme marquait là une nuance de respect pour la femme et d’admiration pour son talent.
Madame,
Saint-Maurice, 23 mars 1857.
Je reçois avec confusion la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Me permettez-vous d’y répondre au moins par l’expression de ma vive reconnaissance? Il n’y a dans le sentiment que j’éprouve à m’entendre louer de la sorte et par vous, madame, rien que de très avouable : ce n’est ni de la modestie mal entendue ni de l’orgueil trop flatté. Je m’étonne seulement d’avoir fait quelque chose qui mérite de votre part un pareil accueil; j’en suis profondément touché; — et maintenant je serais désolé d’en rester là. Tous ces sentiments dont vous m’autorisez presque à vous entretenir, vous voudriez bien les comprendre, si j’avais l’honneur d’être connu de vous autrement que par ce petit livre qui vous donnerait à croire que je suis écrivain de profession, tandis que je ne l’ai été et ne pourrai jamais l’être que par hasard. Car, malheureusement, je suis peintre ; je dis malheureusement, en attendant que je l’aie plus honorablement prouvé.
Quoi qu’il arrive de moi, dans l’une ou l’autre de ces carrières, où probablement j’irai de l’une à l’autre, je garderai, madame, le souvenir de vos paroles, comme un aiguillon, non pour mon amourpropre, mais pour ma persévérance. Des encouragements comme les vôtres donneraient le désir de bien faire, même à ceux qui ne l’auraient jamais connu; et ce désir, je crois l’avoir à l’état de tourment.
Votre lettre, je ne sais pourquoi, madame, m’invite à des éclaircissements sur moi-même que je vous supplie d’excuser, si j’en abuse.
Et quant aux offres particulièrement obligeantes que vous voulez bien me faire, croyez, madame, que, si jamais je pouvais y répondre, en quelque lieu que l’occasion m’en fût donnée, ce serait avec un grand bonheur que je vous offrirais, avec l’expression nouvelle de ma gratitude, l’hommage ancien déjà de ma respectueuse admiration.
A la lettre du 23 mars, M'ne Sand répondait en termes d’une chaleur exubérante :
Monsieur,
Nohant, 27 mars 1857.
Votre lettre me fait bien plaisir, parce que je suis contente de vous avoir fait plaisir, mais je n’ai pas fini. Je vous dois mon sentiment sur la seconde moitié du volume qui est encore plus belle que la première. La rencontre de la tribu est un chef-d’œuvre. C’est de la peinture de maître, et, bien qu’il n’y ait aucun événement dans ce voyage, on le fait avec vous avec la passion d’artiste que vous y mettez. Et une passion sage, toujours dans le vrai, dans le goût, dans le simple et le sincère. Je crois que vous ne vous doutez pas du talent que vous avez. Mais tant mieux, restez modeste, c’est-à-dire artiste vrai, et vous ferez encore mieux, si c’est possible. Vous avez dix fois plus en vous que Jacquemont, et peut-être, entre nous soit dit, que tous ceux qui écrivent en ce moment sur n’importe quoi. Je ne sais pas si votre peinture est à la hauteur de votre littérature. Dans ce cas, vous seriez une organisation bien privilégiée.
Moi, je vous remercie pour ces quelques délicieuses soirées que j’ai passées à vous lire avec un ami aussi surpris, aussi enchanté que moi. Nous étions comme de pauvres poissons nourris de paille, saturés de déceptions ou de satisfactions presque toujours mélangées de gros déplaisirs; et nous nous sommes retrouvés nageant en pleine eau limpide, toute pleine de soleil. Ce n’est pas que le pays me tente. Je vous réponds bien de n’y aller jamais. A quoi bon? Je l’ai vu, je le connais, je le sais depuis que je vous ai lu. C’est un tableau de Delacroix, et j’y sens plus de certitude encore. Il n’y a pas l’ombre de
fantaisie. J’en ai savouré tout le grand et tout le beau. Pour la souffrance dont vous l’avez payé, je suis trop vieille. D’ailleurs, j’ai la passion des arbres, et je n’aime pas les plaines .
GEORGE SAND
Saint-Maurice, ier avril 1857.
Madame,
Je reviens chez moi après une absence de quelques jours et je trouve votre lettre arrivée depuis lundi. Cette lettre, admirablement bonne et fortifiante, me cause une joie que je ne puis vous taire. Elle achève absolument de me confondre; je cherche, pour ne pas me répéter, un mot qui rende aussi précisément ce que j’éprouve, et n’en trouve pas. Je suis très troublé, très ému d’une faveur que j’étais si loin d’attendre et que j’estime à son prix, et plus reconnaissant que je ne vous le dirai jamais.
Permettez-moi d’y voir la récompense anticipée de ce que je pourrai faire de bien un jour, si l’événement répond au désir impatient que j’en ai. J’aime mieux, madame, prendre votre estime comme une avance qui m’est faite en vue de l’avenir; quoique je ne sois plus d’âge à me donner pour un jeune homme, cela s’accorde mieux, du moins, avec le sentiment imperturbable que j’ai de ma valeur actuelle. Cette valeur est mince, croyez-le bien, et comme savoir, aussi bien que comme fertilité, mes ressources sont bien légères. Je vaux apparemment moins que mon livre, au sujet duquel je suis bien obligé de vous croire sur parole.
Non, madame, il n’y a pas dans tout cela de subtilité d’amourpropre. Je tiens à vous le dire, car je serais désolé que cette insistance à me diminuer vous parût suspecte. Il n’y en a pas l’ombre non plus dans les grandes satisfactions d’esprit que vous me donnez en vous occupant de moi avec une complaisance qui de mon livre s’étend jusqu’à ma personne. Je vous tromperais également en vous laissant croire que je suis modeste. Je suis horriblement défiant de mes forces, voilà tout. Défiant par nature, défiant par raisonnement depuis que je me compare à ce qui véritablement me paraît être le but de tout homme qui tend au bien.
Vous 111c donnez des conseils excellents, madame, que je devrais et voudrais bien suivre. Mais j’ai tout juste le temps de produire. Quand donc aurais-je celui d’apprendre?
Quant à ma peinture, je ne suis point pressé de vous la faire connaître. Assurément elle vous désenchantera. Non pas qu’elle soit mauvaise : elle vaut ni plus ni moins que la plupart des petites œuvres de notre temps. Elle est médiocre. Telle qu’elle est, j’en pourrai vivre. Mais je suis sans indulgence pour moi-même comme pour les autres; très sobre d’admiration pour la peinture contemporaine, cela vous donnerait la mesure du jugement que je porte sur la mienne, si vous la connaissiez.
Pour moi, la question est très simple; je n’estimerai avoir rien produit qui vaille, jusqu’au jour où j’approcherai de ce que je sais être l’indubitablement bon. Et comme le but est bien défini dans tous les genres, par tous les maîtres, la route est indiquée et la distance à parcourir facile à évaluer.
Voilà sur ce point où j’en suis; je tenais, madame, à vous exposer au plus juste le cas que je fais de ma valeur artistique et celui que vous devez en faire pour le moment.
Je répondrais plutôt d’être bon que de devenir un vrai peintre. Et je vous remercie, madame, de me donner ce conseil, qui me prouve que vous avez quelque espoir d’être comprise. La vie que je mène, l’isolement que j’aime et où je continue de vivre même à Paris, la tournure de mes ambitions toutes particulières et qui jamais ne me coûteront un acte regrettable, des dispositions de naissance dont j’ai le bénéfice moral, si je n’en ai pas le mérite, voilà peut-être des conditions qui me rendront la lâche plus facile qu'à d’autres. Et si cela suffisait pour me conserver une estime si vite acquise, croyez, madame, que je serai moins embarrassé de ma personne le jour où j’aurai l’honneur de vous voir.
Ce sera sans doute à Paris, puisque vous voulez bien m’y inviter et que bientôt j’y serai moi-même de retour.
Je ne saurais vous dire assez tout ce qu’un pareil accueil a d’inattendu, d’inestimable pour moi. J'en profiterai, madame, croyez-le bien, comme je pourrai, comme je le devrai, c’est-à-dire très humblement et avec le sentiment profond de tout ce que je vous dois.
Je ne crois pas qu’on parle beaucoup de mon livre à Paris. Du
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moins, si l’on en parle dans un certain monde, si le livre se vend, ce que j’ignore et ce qui regarde Lévy, je ne vois pas qu'il en soit encore beaucoup question dans la presse. Je n’ai lu qu’un article très bienveillant de Th. Gautier dans V Artiste.
Monsieur,
Nohant, 12 décembre 1858.
Charles Edmond me demande, un peu de votre part peut-être, si je suis contente du Sahel. Je n’en suis pas contente, j’en suis enthousiaste. J’avais déjà écrit à M. Buloz pour lui en dire mon avis et lui faire compliment de sa bonne fortune. Je vis si loin de touq que je ne sais pas si vous avez le succès que vous méritez, et j’avais bien envie de faire un article sur ce chef-d’œuvre. Mais je crains de vous faire plus de tort que de bien, et de vous donner pour ennemis littéraires tous ceux que j’ai moi-même. D'ailleurs, vous n’avez pas besoin d’aide. Quiconque sait lire et comprendre doit apprécier un talent hors ligne, qui se manifeste avec tant de modestie, d’élévation et de véritable couleur. Car, vous avez beau dire, vous êtes en littérature un grand peintre de localité, et je ne suis pas absolument de votre avis que la Seine ne soit qu’un fleuve. Tant mieux donc si votre instinct vous entraîne h particulariser. Suivez-le, il est si puissant et si beau! Ici je ne vous parle pas de peinture. Je n’ai rien vu de vous en fait de peinture au pinceau. Mais votre œil est si bien doué, et le style est une forme que vous maniez avec tant de maestria (grandeur et habileté mariées ensemble), que je vois ce que vous voyez et je sens ce que vous sentez, absolument comme vous-même, j’ose le dire. Ceci est un résultat prodigieux que vous savez obtenir et dont tout l’honneur vous revient. J’ai vu l’Afrique à présent; je m’y promène, j’y respire. Je connais les figures qui la remplissent, je sais l'odeur des bois et la couleur de l’immensité, et tous ceux qui vous lisent doivent être aussi éclairés que moi de ce rayon de vérité et de vie que vous savez faire luire pour les autres comme vous l'avez reçu.
Ce qui m’enchante, c’est un progrès très grand et très sensible du
Salhira au Sahel. Nous avons dévoré cela en famille, à trois, mon fils, mon ami artiste qui vit avec nous et moi qui ne les influençais pas, car chacun avait lu le Sahara de son côté, et je vous assure qu’il y a un petit coin du monde ou Ton vous apprécie comme vous le méritez, c’est chez nous.
GEORGE SAND
Mada me,
Paris, is décembre 1858.
Je n’avais rien dit à Charles Edmond; mais il a deviné sans doute, grâce à l’amitié qui le rend clairvoyant, le désir extrême que j’avais, de vous soumettre mon Sahel et de connaître votre opinion sur cette nouvelle étude. Ce désir était tel, que je n’aurais pas eu la patience d’attendre la publication du volume, qui ne paraîtra qu’en février, pour vous prier de le juger. Ce petit livre a été écrit, je puis le dire, sous l’impression directe de vos encouragements, avec l’intention d’y répondre et le désir ardent de les justifier. Pcrmettez-moi de vous l’avouer, madame, j’ai mêlé malgré moi à mon travail un sentiment opiniâtre et très inquiétant, le souvenir toujours présent de vos bontés, l’ambition secrète de vous satisfaire. J’allais donc, après avoir hésité depuis le ier décembre, me décider à vous écrire, quand votre lettre m’est arrivée ce soir, sous le couvert de la Revue. C’est un nouveau service que je dois à l’affectueux intérêt de Charles Edmond; c’est presque à lui tout seul (le savez-vous?) que je dois déjà d’avoir eu la bonne idée de porter mon livre à M. Buloz.
Après ce que vous avez fait pour mon Sahara, je me considérais, madame, comme engagé non pas vis-à-vis du public, que je ne connais pas assez pour penser à lui, mais vis-à-vis de votre sympathie, qui m’avait imposé une dette énorme. J’ai tâché de bien faire. Je vous dirai même que, malgré les conseils de certains amis qui se défient peut-être un peu trop de la volonté, je me suis donné pour thème et pour but de faire mieux. Toute mon inquiétude était aujourd’hui de savoir si je m’étais trompé ou si, par fortune, j’avais réussi. Mon Sahel a, je crois, du succès, autant que j’en puis juger par ce dont je suis témoin, car en ce moment j’habite Paris. Mais j’attendais un
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jugement qui fût sans réplique, qui me rassurât tout à fait, et qui me donnât un avis, car, malgré tout, je n’en ai jamais de très certain sur moi-mème. Ce jugement, c’était le vôtre. Quelqu’un qui partage avec moi les anxiétés de mon travail et qui partage aussi tous mes senti-