CROQUIS AU CRAYON FAIT A LA CHOU A T
(Fac-similé d’un dessin de Fromentin.)
ments, surtout ceux de ma reconnaissance, ma femme (permettez-moi, madame de l’introduire ici, car vous l’avez rendue bien heureuse), ma femme attendait votre opinion comme un arrêt. A présent vous pouvez juger de la gravité que votre lettre a pour moi, et mesurer le bonheur absolu qu’elle m’a causé.
N’y eût-il qu’un tout petit progrès du présent sur le passé, cela me suffirait, du moment qu’il m’est affirmé par vous. Peut-être est-ce une ambition dangereuse, mais j'ai fait de l’amélioration continue la loi de mon travail. J’ai si peu produit, je sais si peu de chose, je me sens si loin du vrai bien que je ne concevrais rien de plus douloureux que de ne pas aller plus loin. Avec la connaissance exacte — trop exacte — que j'ai de mes défauts, j’ai donc essayé d’en éviter quelquesuns, d’en atténuer d’autres; et c’est la seule supériorité d’exécution que je tenais à manifester dans ce petit livre, où je me suis proposé de faire revivre volontairement des souvenirs trop éloignés de moi
pour conserver la vivacité d’élan des premiers jours.
Je ne soutiendrai, madame, qu’avec une très grande humilité les points de doctrine que vous jugerez contestables. L’opinion que j’exprime est du moins des plus sincères, et je fais des efforts inutiles, en ce moment, pour mettre d’accord le peintre et le critique, la conscience avec les actes. Lequel a raison des deux? Peut-être ni l’un ni l’autre. Peut-être le vrai serait-il entre l’instinct trop sensible aux nouveautés, et la théorie trop immobilisée dans les traditions. Je suis incapable, au surplus, de raisonner à fond même sur des sujets que j’ai beaucoup envisagés; et je suis obligé de confesser que j'ai plutôt la vision passagère du vrai que la certitude.
Je n’aurais jamais osé vous demander, madame, de faire au Sahel l’honneur sans pareil que vous avez daigné faire au Sahara. Mais, si telle était votre intention, puis-je vous prier de n’y pas renoncer? Vous m'avez créé quelque chose, il y a deux ans, dans la Presse ; et du patronage de votre nom je n’ai recueilli, je m’imagine, que des amis. Je ne suis pas de ceux, d’ailleurs, qui puissent se passer d’aide. Eussé-je auprès des lecteurs que vous dirigez un crédit que je n’aurai jamais, le témoignage public de votre satisfaction serait encore pour moi, comme pour tout homme qui prend son travail à cœur, une récompense que rien ne remplace.
Enfin, madame, il y a dans votre lettre, si fortifiante et si bonne, une bienveillance affectueuse dont je voudrais vous remercier comme je la sens. J’ai cherché, depuis que vous m’avez fait l’honneur de m’y inviter, le moyen d’aller vous porter soit à Paris, soit à Nohant l’expression de ma gratitude. Je n’ai pu m’arracher aux liens bien petits mais très serrés de mon existence tantôt occupée, tantôt errante
L’ÉCRIVAIN
A Paris j’ai vainement attendu votre venue. J’espère encore cependant que le hasard, plus ingénieux que moi, me fournira l’occasion souhaitée de vous voir. J’habite aujourd’hui Paris, c’est-à-dire mon atelier, où je viens de rentrer après six mois de maladies ou d’infirmités que j’ai employées de mon mieux en écrivant. Maintenant je peins. Que sortira-t-il de ma palette, qui me semble un dictionnaire encore plus effrayant que celui des mots, sans doute parce que c’est une langue pour laquelle j’ai l’esprit rebelle !
Recevez, madame, avec l’hommage profond de mon respect, la nouvelle expression de ma reconnaissance. Elle ne saurait être plus vive. Vous me rendrez le plus important service que puisse offrir un grand esprit à un esprit désireux de bien faire et tourmenté d’incertitude.
20 février 1859.
Madame,
Je vous supplie de m’excuser si je réponds si tard et si mal à la dernière lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire. Il n’y a pas une heure dans ces quinze derniers jours, où l’idée qu’il me faudrait expliquer mon silence et vous prier d’accepter mes excuses ne m’ait causé un véritable tourment. C’est pourtant très volontairement, madame, et pas du tout par négligence, voudrez-vous bien y croire? que je ne vous ai pas remerciée encore ni de votre lettre si bienveillante, ni de l’admirable article sur le Sahel que j’ai lu chez Charles Edmond. Je suis dans des dispositions d’esprit détestables : un peu souffrant, forcé de travailler quand même, et d’envoyer au Salon à jour fixe des tableaux qui m’ont donné les plus grands soucis, mécontent, fatigué, inquiet, et dans ces humeurs noires où le sentiment de ma faiblesse est tel que tout ce qui devrait m’encourager le plus se change pour moi en accablement. Tout cela est très sincère malheureusement et très profond. Imaginaire ou non, c’est une maladie. Ceux qui m’approchent la connaissent bien. Dans de pareilles dispositions je me cache et je me tais, un peu par impuissance et beaucoup par ennui de parler de moi. Voilà pourquoi, madame, je ne vous ai point écrit, quelque désir et quelque besoin que j’eusse de le faire; me pardonnez-vous, madame, d’avoir jugé que je vous devais la
Kl K'. ÈNE FROMENTIN.
vérité sur les raisons intimes de mon silence et de vous l’avoir dite sous forme de confession?
Je n’ai pas attendu que l’article parût dans la Presse , et j’ai pensé que Charles Edmond me le laisserait lire. Je n’en ai pas joui, car j’ai dû le parcourir trop à la hâte, mais je le connais. Il n’ajoute rien à l’entière satisfaction que m’avaient fait éprouver vos lettres, mais j’en suis confus, heureux, honoré et reconnaissant comme d’un témoignage et je dirai d’un certificat officiel dont je puis m'honorer devant l’opinion. Il est admirablement beau, grave et affirmatif. Vous voulez bien surtout me démontrer à moi-même une chose éminemment intéressante pour moi, c’est que par instinct comme par théorie, je suis à l’opposé de ce qu’on appelle aujourd’hui le réalisme; et vous me comblez de joie en me prouvant que j’ai réussi à faire vivre des fictions.
Je vous remercie mille et mille fois, madame, et vous prie de comprendre en un seul mot la reconnaissance profonde que je vous ai vouée.
L’article ne paraît pas; j’en suis contrarié et attristé pour moimême surtout parce que je crois y voir un mauvais vouloir du rédacteur en chef. Je sais qu’il y a quinze jours aujourd’hui dimanche que l’article est au journal, et votre nom, madame, aurait dû le faire passer dès le premier jour.
Peut-être savez-vous mieux que moi quel obstacle en a retardé la publication. J’ai pensé, à défaut d’autres suppositions, que le directeur m'en voulait un peu d’avoir, l’été dernier, laissé annoncer dans son journal un livre de moi qui n’a pas paru. Je suis pourtant bien innocent dans cette affaire, qui m’a causé de grands ennuis, et mon seul tort est d’avoir été gravement malade. — Quoi qu'il en soit, j’ai écrit à M. Guéroult, d’après le conseil de Charles Edmond, et jusqu’à présent, ma lettre n’a pas eu grand résultat.
Me pardonnerez-vous, madame, de vous remercier si brièvement et de me plaindre au contraire si abondamment? J’aurais tant aimé, madame, à vous dire que j’étais content de mon travail, surtout au moment même où le peintre va se produire à côté de l’écrivain.
L’ÉCRIVAIN
12 mars 1859.
Madame,
Je vous répéterai ce soir ce que je vous ai dit bien souvent déjà depuis qu’il m’est permis de vous écrire, c’est que je suis confus d’une estime accordée si magnifiquement et plus reconnaissant de vos bontés que je ne saurais vous le témoigner jamais. J’ai lu hier soir seulement V article publié (enfin!) dans le numéro de la Presse de jeudi. 11 m’a été impossible de vous en remercier comme je le voulais à la minute même où je l’ai lu. Et c’est à peine si j’ose vous écrire aujourd’hui dans les dispositions d’esprit où je me trouve. Je n’aurai de liberté, de bon sens et de paroles que lorsque je serai débarrassé de cet abominable travail forcé qui m’a paralysé depuis des mois. Jusque-là, il n’y a en moi qu’une chose qui subsiste à l’état vivant, c’est la force de sentir tout ce que je vous dois. Mais, à supposer que cela soit exprimable comme je l’éprouve, je m’en reconnais incapable, et j’en suis humilié, et j’en souffre au moment même où je vous parle.
Vous me rendez, madame, un immense service. Mon livre, qui va paraître, je crois, la semaine prochaine, se produira donc comme je l’avais tant souhaité sous vos auspices : annoncé, recommandé, patronné, défini, justifié, je pourrais dire expliqué par vous; car je suis tout surpris moi-même de découvrir en vous lisant la notion même de certains procédés, et d’apercevoir des formules d'art partout où je n’avais agi que par instinct. Mais la grandeur du service, l’importance unique de votre patronage, l’honneur que vous faites au livre, le succès que vous lui assurez, tout ce qui peut flatter ou servir l’écrivain, tout cela, madame, — me permettrez-vous de vous le dire? — est dominé par un sentiment plus direct et plus intime. Et je vous suis plus reconnaissant encore, si c’est possible, de vos bontés que de vos éloges.
Je vous remercie mille fois, madame, des offres que vous avez bien voulu me faire de disposer de l’article pour l’imprimer en préface. Mais a priori, et toutes les réflexions ne changeraient rien à ma façon de sentir, je ne puis les accepter. Me pardonnerez-vous de vous expliquer pourquoi, sincèrement, et avec la plus absolue franchise?
E U G È X E FROMEN T I X .
Je n’ose pas, et j’en souffrirais dans un sentiment que je ne puis vaincre et que je ne cherche point à préciser, mais que vous voudrez bien comprendre.
Vous avez la bonté d’affirmer que mon livre a de la valeur, et je le crois, puisque vous le dites. Aussi, plus le témoignage d’estime est complet et affirmatif, plus il a d’autorité, moins il souffre de réplique, et moins aisément, je vous le confesse, je me déciderais à m’en parer devant l’opinion. Votre article, madame, a déjà eu, il aura le retentissement de tout écrit signé de votre nom ; raison de plus pour que j’hésite à le joindre au livre. Je n’oserais jamais rendre ainsi l'éloge inséparable du nom de l’auteur qui a l’honneur et le bonheur d’en être l’objet. Je n’oserais plus donner mon volume à personne, par la même raison que les lettres que vous avez bien voulu m’écrire n’ont jamais été lues par personne en dehors de mon intimité de famille, et que je rougirais de penser qu’elles ont pu passer sous des yeux indifférents.
Je ne sais si je m’explique bien, car le sentiment vrai que je voudrais vous faire apprécier, madame, a des noms qui me répugnent aussi, et je vous dirais bien à toute extrémité que c’est quelque chose comme de la modestie ou de la pudeur, si ces mots-là ne me coûtaient eux-mêmes énormément à écrire.
J’ai laissé voir à Charles Edmond une partie de mes hésitations sans lui découvrir le fond de ma pensée, de peur qu’il n'eût de trop bonnes raisons à m’opposer. Quant à Lévy, qui ne considère la question qu’au point de vue très évident des intérêts du livre, il est désolé que l’article ait paru trop tard pour que le volume en puisse profiter. Il compte bien en faire la préface du second tirage. Mon refus le consternera. Et pourtant bien positivement je lui dirai non.
Je ne dois qu’à vous seule, madame, l’explication d’un scrupule que vous seule aussi saurez admettre. Il est à peine discutable, mais il est sincère et me paraît raisonnable, puisque je l’éprouve. Et je préfère sacrifier toutes les satisfactions d’amour-propre les plus enviables que de souffrir d’une continuelle blessure faite à certains côtés de ma nature, qui sont les plus obscurs, mais les plus sensibles.
Voilà, madame, ce que je tenais à vous dire tout de suite. Refuser des offres comme les vôtres, c'est peut-être insensé; en tout cas, ce
L'ÉCRIVAIN
n’est pas ingrat. Et c’est la seule chose que je vous supplie de croire, en accueillant une fois encore l’hommage profond de ma gratitude.
Je vous ai laissé voir mes ennuis de travail, et vous voulez bien vous y intéresser. Votre dernière lettre m’a porté bonheur. Je ne suis pas content, mais j’ai pris mon parti d’être calme, et, comme j’ai la certitude d’avoir fait, sinon tout ce que j’ai voulu, au moins à peu près ce que j’ai pu, je considère aujourd’hui beaucoup plus l’expérience acquise que le résultat. Je ne sais pas quel sera le sort de mes tableaux, mais je sais bien que ce rude effort me servira, et que, si je suis incapable de rendre ceux-ci meilleurs, j’en ferai prochainement qui vaudront mieux. Je suis constamment en lutte avec mes livres. Et je ne connais rien de plus difficile, en fait d’art descriptif, que de donner, par des idées plastiques, l’équivalent des idées littéraires. Aussi j’ai bien peur, madame, de ne jamais vous satisfaire par ma peinture, pas plus que je ne me satisferai moi-même.
Veuillez agréer, je vous prie, madame, l’hommage de mon profond respect et de mon plus entier dévouement.
1 5 juillet 1859.
Vous avez tant de bontés pour moi, madame, que je vous dois la première nouvelle de tout ce qui m’arrive d’heureux.
La distribution des récompenses vient d’avoir lieu, et j’ai obtenu une première médaille et la croix; ce résultat, qui dépasse de beaucoup mes espérances, s’adresse, si je l’ai bien compris, à l’écrivain autant qu’au peintre. C’est, pour l’un et pour l’autre, plutôt un encouragement qu’une récompense. Du moins, je considère un peu comme un nouvel engagement pour moi chaque récompense ou chaque faveur de l’opinion. — Je vous ai déjà plus d’une fois confié mes inquiétudes; je suis heureux d’avoir à vous apprendre que mon travail va en devenir plus assuré, plus tranquille et, je l’espère, plus productif.
P. S. Je suis en relation régulière avec M. Delacroix, qui est parfait de bonté et d’intérêt pour moi.