PEINTRE ET ÉCRIVAIN
LA BIOGRAPHIE
J e vois encore Eugène Fromentin au milieu de son grand et élégant atelier de la place Pigalle; je le vois enveloppé de cette politesse un peu hautaine dont il savait si bien se servir pour éloigner les importuns, lui si volontiers expansif avec les gens qu'il aimait; je le vois dans sa tenue toujours correcte, soignée, d'homme de bonne compagnie; j’entends sa causerie, si personnelle et si lumineuse, débordant en idées fines ou élevées, en aperçus ingénieux, en remarques pénétrantes. Tel le verront
et l'entendront toujours ceux qui Font connu aux derniers temps de sa vie. 11 me semble que c’était hier, et je ne puis croire que quatre ans se sont déjà écoulés depuis que la mort a éteint cette brillante flamme. On pourrait cependant me reprocher d’avoir attendu tout ce temps pour tracer le portrait de Fromentin, en esquissant sa biographie et en étudiant sur ses œuvres de plume ou de pinceau les marques originales de son talent. Cet atermoiement est presque volontaire. J’avais à recueillir et à mettre en ordre de nombreux papiers, lettres et écrits divers, qui m’avaient été confiés par la famille et quelques amis. Voulant essayer autant que possible de porter un jugement plein et étendu, je ne me suis pas pressé. Fromentin est de ceux dont la personne et les œuvres sont toujours d'actualité. Il appartient à cette classe de rares esprits dont le souvenir ne vieillit pas et qui n'ont rien à redouter du lendemain.
J'esquisserai en quelques traits sommaires, pour n’avoir plus à m’en occuper, la biographie. Je dis quelques traits, parce que la vie de Fromentin, simple et sans grands événements, est restée intimement liée à son travail. Contrairement à ce que Ton pourrait penser, il adorait la vie tranquille. Il n’aimait pas les voyages en eux-mêmes, il les aimait pour son art ou pour l'aliment qu'ils offraient à ses études; volontiers il les eut limités à un seul déplacement. C'est ce qu'il dit si bien dans les premières lettres d 'Une Année dans le Sahel. On me permettra de citer ces lignes : « A tous ceux qui me
LA BIOGRAPHIE
croient un voyageur, tu laisseras en effet supposer que je voyage, et tu diras que je pars. Si l'on demande où je vais, tu répondras que je suis en Afrique : c'est un mot magique qui prête aux conjectures, et qui fait rêver les amateurs de découvertes. A toi je puis avec humilité dire le fait comme il est : ce pays me plaît, il me suffit, et pour le moment je n'irai pas plus loin que Mustapha d'Alger, c’est-à-dire à deux pas de la plage où le bateau m’a débarqué. Je veux essayer du che\ moi sur cette terre étrangère, où jusqu'à présent je n'ai fait que passer, dans les auberges, dans les caravansérails ou sous la tente, changeant tantôt de demeure et tantôt de bivouac, campant toujours, arrivant et partant, dans la mobilité du provisoire et en pèlerin. Cette fois je viens y vivre et l'habiter. C'est à mon avis le meilleur moyen de beaucoup connaître en voyant peu, de bien voir en observant souvent, de voyager cependant, mais comme on assiste à un spectacle en laissant les tableaux changeants se renouveler d’eux-mêmes autour d'un point de vue fixe et d'une existence immobile. » Poursuivons encore; tout ce passage est charmant. « A quoi bon multiplier les souvenirs, accumuler les faits, courir après les curiosités inédites, s'embarrasser de nomenclatures, d'itinéraires et de listes? Le monde extérieur est comme un dictionnaire; c'est un livre rempli de répétitions et de synonymes : beaucoup de mots équivalents pour la même idée. Les idées sont simples, les formules multiples; c'est à nous de choisir et de résumer. Quant aux endroits célèbres, je les compare à des locutions rares, luxe inutile dont le langage humain
peut se priver sans y perdre rien. J’ai fait autrefois deux cents lieues pour aller vivre un mois, qui durera toujours, dans un bois de dattiers sans nom, presque inconnu1, et je suis passé à deux heures de galop du tombeau numide de Syphax sans me détourner de mon chemin. — Tout est dans tout. Pourquoi le résumé des pays algériens ne tiendrait-il pas dans le petit espace encadré par ma fenêtre, et ne puis-je espérer voir le peuple arabe défiler sous mes yeux par la grande route ou dans les prairies qui bordent mon jardin? »
Oui, Fromentin aimait passionnément son chei lui , la vie de famille et de foyer, la vie que réclame un labeur calme, régulier, constant, acharné; c’est-à-dire qu'il aimait par-dessus tout son art, qu’il s’y donnait avec la plus singulière conscience, tout entier et toujours. Sauf ses pointes en Algérie, qui était, comme il le dit, sa terre d’adoption, sauf un court séjour à Saint-Raphaël, une tournée à Venise et une autre en Hollande, son existence s’est écoulée entre son atelier de Paris et celui de Saint-Maurice. Sa vie est dans son œuvre, et elle s'est consumée dans la fièvre d’un travail trop souvent excessif et d’une production incessante. Par suite, je n'aurai guère, sur ce point, qu’à répéter ce que j’ai écrit dans la notice du catalogue de son exposition posthume, ayant dit alors à peu près tout ce que je voulais dire.
Eugène Fromentin était né à la Rochelle le 24 octobre 1820, et non pas en décembre comme l'écrit d’une