SCÈNE DE CHATTERTON ( I 8 4 I
(Fac-similé d’un croquis à la plume, d’Eugénc Fromentin.)
une importante propriété, moitié ferme, moitié maison de campagne. Eugène Fromentin était et est resté un Rochelais pur sang. Il a toujours vécu de cœur et de pensée dans sa chère ville, qui, par son aspect, par celui de scs alentours, même par ses traditions commerciales et religieuses, souvent aussi par la couleur de son ciel
gris, est une ville pseudo-hollandaise. A bien prendre les qualités matérielles de sa peinture, Fromentin n’est-il pas, en effet, un peu Hollandais et parent des Wynants, des Wouwermann? Si l’écrivain, en lui, reste exclusivement français, le peintre n’a-t-il pas une tendresse secréte pour l'art de la Hollande? Même en Algérie et dans quelquesunes de ses œuvres les plus fines, ne voit-il pas volontiers le soleil à travers les brumes légères de son pays natal ?
Ses études au collège furent très brillantes; il manifesta de bonne heure de rares aptitudes littéraires. Son grandpère avait été avocat au Parlement; quant à son père, médecin de talent, il dirigeait un grand établissement d’aliénés à la Rochelle. Quoique ce dernier s’occupât luimême de peinture, ayant autrefois suivi, pendant sa vie d’étudiant à Paris, l'atelier de Bertin et fréquenté en dilettante ceux de Gros et de Gérard, c'était dans le fond un homme positif, une nature disciplinée et un peu bourgeoise. Sa mère avait un esprit distingué; elle était très pieuse, d’une piété sérieuse et réfléchie qui n'excluait pas la tolérance des idées et la saine liberté du jugement. Son père, le destinant à la magistrature, l'envoya donc à Paris faire son droit. On était aux premiers jours de novembre 1839; le jeune Fromentin avait à peine dix-neuf ans. A son arrivée il se lia avec deux de ses compatriotes, Benjamin Fillon et Émile Beltremieux, étudiant en médecine; puis, un peu plus tard, avec Paul Bataillard, qui devint son meilleur camarade pendant toute la période qui précéda son premier voyage d’Algérie. C'est avec eux qu'il vécut dans l’intimité la plus cordiale. Il s’occupait presque
LA BIOGRAPHIE
exclusivement, dans ses loisirs, de littérature et surtout de poésie. Je sais même, d’après quelques notes qui me sont fournies par M. Fillon,, qu’il rêvait alors un avenir littéraire. 11 paraît bien positif que ses aptitudes innées et ses aspirations les plus chères furent dès l'origine pour l'art d’écrire. Aussi, dès qu'il fut installé à Paris, se mit-il à fréquenter bien plus assidûment les cours publics de littérature et d'histoire que les musées. Présenté à Michelet, à Quinet, à Sainte-Beuve, il devint l’un des habitués de leurs soirées. Il fit à cette époque beaucoup de vers, plus de bons que de mauvais et pas mal de fort jolis. Je ne crois pas sans intérêt de publier ici l'un de ses meilleurs morceaux de poésie, qui est, il est vrai, un peu postérieur à l'époque dont je parle. C'est une pièce de vers inédite adressée à son ami Benjamin Fillon en juillet 1841.